"Coran de Birmingham" datant de Mahomet : fausse annonce ?

« Coran de Birmingham » : ce que cache le scoop médiatique

Birmingham-Mingana-les2folios Olaf – 08/08/2015

En cet été 2015, toute la presse a résonné des déclarations tonitruantes qui ont accompagné les résultats de la datation au carbone 14 de deux folios coraniques anciens conservés à l’université de Birmingham. Comme on l’a déjà vu dans le passé, les grands médias se sont alors emballés dans une succession de déclarations stupéfiantes :

  • On aurait retrouvé un coran ancien entier ;
  • Les folios retrouvés seraient une nouveauté pour les chercheurs ;
  • Ces pages compteraient parmi les plus anciennes dont nous disposerions aujourd’hui ;
  • Elles « authentifieraient » le coran actuel comme provenant directement de la transcription de la prédication de Mahomet ; ils prouveraient la légitimité de l’islam et l’authenticité du discours qu’il proclame sur ses origines historiques.

La réalité n’a pas grand-chose à voir avec ces élucubrations. À la date de cet article, et bien que nous soyons dans l’attente d’études plus approfondies, nous disposons non seulement de suffisamment d’éléments pour les réfuter simplement, mais aussi pour montrer qu’en l’état ces folios et leur datation ne s’accordent pas avec le discours que l’islam d’aujourd’hui proclame sur ses origines.

ON AURAIT RETROUVE UN CORAN ANCIEN ENTIER ?

Précisons tout d’abord qu’il ne s’agit seulement que de 2 folios recto-verso, c’est-à-dire de 4 pages. Elles contiennent environ une soixantaine de versets au total. Leur contenu est très proche des versets du Coran actuel – ce qui explique l’engouement médiatique – dans ses sourates 18, 19 et 20, qui comptent respectivement 110, 98 et 135 versets. C’est peu de chose par rapport au Coran complet qui, dans son édition du Caire de 1924 faisant autorité parmi les musulmans, compte 114 sourates et 6 214 versets. On ne peut donc rien en extrapoler concernant un livre de 6 214 versets. Les spécialistes pensent simplement que ces deux folios appartiendraient à un codex dont certains feuillets sont toujours disponibles de nos jours (cf. ci-dessous).

LES FOLIOS RETROUVES SERAIENT UNE NOUVEAUTÉ POUR LES CHERCHEURS ?

Ces fragments proviennent de la considérable collection rassemblée par Alphonse Mingana, prêtre chaldéen, islamologue pionnier de la détection des soubassements araméens du texte coranique (Syriac Influence on the Style of the Kur’an, publié en 1927) et mort en 1937. Son nom figure d’ailleurs à gauche des folios. Ces fragments sont donc connus de longue date des chercheurs et avaient déjà été étudiés, en particulier par Alphonse Mingana lui-même (ses conclusions tendaient plutôt vers l’islamo-scepticisme). Il semblerait qu’ils aillent avec des pages additionnelles au codex ar328a de la Bibliothèque Nationale de Paris, selon François Déroche (spécialiste des manuscrits coraniques anciens, interrogé ici) lequel aurait été rédigé à la fin du 7e siècle ou au début du 8e siècle selon François Déroche [Add : information reprise depuis dans Les Cahiers de Sciences et Vie d’oct. 2015, n°156]

CES FOLIOS COMPTERAIENT PARMI LES PLUS ANCIENS DONT NOUS DISPOSONS AUJOURD’HUI ?

La datation au carbone 14 réalisée par les services de l’Université d’Oxford ne permet de dater uniquement que la peau de l’animal qui a servi de parchemin pour l’écriture des versets : entre 568 et 645, avec une fiabilité de 95,4% (date de la mort de l’animal et de la transformation de sa peau). En l’absence de datation de l’encre et des pigments, on ne peut pas savoir quand les peaux parcheminées ont été utilisées pour le texte que l’on voit aujourd’hui : immédiatement ? Des années plus tard ?

Un argument de taille milite contre la datation de l’écriture à une époque très ancienne : la présence des points diacritiques, permettant de distinguer un certain nombre de lettres arabes – et quasiment selon le système en usage aujourd’hui. Or, aucun folio ou même fragment coranique antérieur au 8e siècle ne présente ces points diacritiques.

On est donc amené à penser à deux parchemins « palimpsestes », c’est-à-dire qui ont été grattés et lavés pour être réécrits – généralement de nombreuses années après leur premier usage. C’est justement le cas du manuscrit de Tübingen, dont la peau a été datée entre 649 et 675 : son texte est daté lui du 8e siècle au plus tôt. Ce pourrait donc être également le cas de ces deux folios de Birmingham, comme l’a indiqué le directeur du Centre de Recherche et d’Etudes Islamiques du roi Fayçal, à Riyad.

Quelques précisions

La datation des peaux au carbone 14 (qui procède par comparaisons) ne peut jamais nous renseigner exactement sur la date de la rédaction des manuscrits. Elle peut correspondre ou pas. D’autres approches sont nécessaires, comme la paléographie qui étudie les alphabets, les agencements des textes, et les manières d’écrire. En l’occurrence, nous sommes en présence d’une écriture arabe cursive ancienne, dite de style « hijazi ». Selon Robert Kerr, il s’agit de l’alphabet et de la manière d’écrire en usage en Arabie Pétréenne (Syrie), donc pas dans le Hijaz (région de Médine et de La Mecque), comme son nom le suggère faussement. Au reste, la langue sud-arabique n’est pas non plus celle du Coran – ceci valant pour tous les manuscrits du Coran que nous connaissons.

L’écriture d’un manuscrit en Syrie, tel que celui du Coran, se situe plausiblement après que les califes y aient installé leur capitale, à Damas, c’est-à-dire au plus tôt sous Muawiya (après 661). Cette période est bien postérieure à l’entreprise de sélection et d’édition du Coran que les traditions attribuent au Calife de Médine Othman (644-654) et dont le texte, toujours selon le discours musulman, serait repris à l’identique dans le Coran actuel.

De plus, la mise en page des folios suggère qu’il s’agit déjà de copies ou d’une rédaction assez élaborée, présentant une séparation des sourates, une numérotation des versets, et surtout, comme on l’a dit plus haut, présentant une ponctuation diacritique que l’on ne trouve dans aucun manuscrit ancien (voir par exemple les manuscrits très anciens retrouvés à Sanaa).

Ainsi, on ne peut aucunement affirmer qu’il s’agirait de folios « parmi les plus anciens » du Coran actuel, et même quasiment contemporains de Mahomet, comme on a pu le lire dans la presse. Dans les faits, ces parchemins témoignent plutôt des vicissitudes subies par le texte coranique et que les traditions islamiques laissent entrevoir elles-mêmes – mais les rares imams qui les ont lus se gardent bien d’en parler -: destructions systématiques de versions du Coran, souvent par le feu, jusqu’au 8e siècle (sous le gouvernorat de Al-Hajjaj), fabrication et substitution de textes nouveaux, etc.

CES FOLIOS « AUTHENTIFIERAIENT » LE CORAN ACTUEL COMME PROVENANT DIRECTEMENT DE LA TRANSCRIPTION DE LA PRÉDICATION DE MAHOMET ; ILS PROUVERAIENT LA LÉGITIMITÉ DE L’ISLAM ET L’AUTHENTICITÉ DU DISCOURS QU’IL PROCLAME SUR SES ORIGINES HISTORIQUES ?

Notons d’abord que les folios en question présentent quelques différences avec le texte de l’actuel Coran :

  • des lettres sont manquantes ;
  • le diacritisme diffère de l’actuel : trois lettres présentent un diacritisme ne correspondant à aucune des variantes « autorisées », et une quatrième correspondrait à la version d’Ibn Amr ;
  • La numérotation des versets n’est pas la même que celle du Coran actuel.

Ces différences ne sont pas nouvelles pour les chercheurs : contrairement à ce que stipule le discours musulman, qui place l’édition définitive du Coran en 650 sous l’autorité du calife Othman, de nombreuses versions divergentes du Coran ont continué de circuler longtemps après. Ces versions tenues pour « hétérodoxes » ont été systématiquement détruites par le pouvoir islamique, mais on en connaît des passages essentiellement par des citations d’auteurs – ce qui est très utile pour comprendre, par exemple, la manipulation qui affecte le centre du verset 6 de la sourate 61 : la version selon Ubayy est complètement différente de celle du texte standard actuel.

La datation au carbone 14 de la peau de mouton situe les folios entre 568 et 645 (soit une période de 77 ans). Sachant que la mise par écrit du Coran sous forme de codex débute, selon l’histoire musulmane, après la mort de Mahomet (en 632), nous ne disposons plus que d’une fenêtre de 13 ans (sur 77). Cela fait 17 % de plausibilité. C’est très peu. La vraisemblance tend même vers 0 % si l’on considère que c’est Othman – donc après 644 – qui aurait fait éditer les premiers codex, toujours au regard du discours islamique : il faudrait qu’il ait réalisé ce travail en quelques mois, dès sa prise de pouvoir et avant 645, pour que la datation puisse s’inscrire dans le cadre de l’histoire musulmane officielle. Une telle contradiction invalide donc le discours islamique (ou alors ce serait la datation du parchemin en fonction du carbone 14 qu’il faudrait remettre en cause).

Première analyse du texte des folios

Le texte (s18,17-31 ; s19,91-98 ; s20,13-40), consonantiquement semblable au texte standard actuel, transcrit une prédication (qui serait celle de Mahomet, selon les musulmans) sur les thématiques de la description des attributs de Dieu (Allah), de commentaires d’histoires bibliques (Moïse) ou pieuses (les dormants d’Ephèse) et autres.

Le prédicateur pointe la venue d’un qur’ân nouveau. Ce mot est lu par la tradition islamique comme signifiant « le Coran » qui n’est pas encore écrit au moment de la prédication, d’où l’invention d’un Coran existant déjà… au Ciel, entre les mains de Dieu. Le mot désigne bien plutôt un type de livre en usage : un lectionnaire c’est-à-dire un livre destiné à la célébration de liturgies – le terme de qur’ân, qor’ôno en syriaque, désigne en effet un lectionnaire dans le monde chrétien syriaque, à l’époque comme aujourd’hui encore (et il en est de même en hébreu : mi-qr’ah). On traduit parfois qur’ân par « récitation » ou « prédication » selon le sens de la racine, mais en oubliant le sens technique pris par le mot.

Littéralement (s19, 97-98 et s20,1-8), on comprend que le prédicateur veut remplacer le « coran » antérieur de son auditoire par son lectionnaire propre. Si, pour expliquer ce passage, on ne croit ni au « Coran céleste » ni à l’ange Gabriel qui le dicte à l’oreille de Mahomet, on est amené à comprendre que le prédicateur est simplement occupé à détourner son auditoire composé d’Arabes chrétiens (comme le fait comprendre le texte) de leur foi chrétienne : il caricature grossièrement leur foi au Fils de Dieu en le présentant comme enfanté charnellement (walad) par Dieu ; il veut leur amener un lectionnaire qui n’est pas nouveau puisqu’il le qualifie de « rappel », mais qui n’est pas exactement semblable au leur. Rationnellement, il n’y a pas d’autre lecture possible. Mais alors, qui donc est ce prédicateur ? D’où tire-t-il son lectionnaire qu’il oppose à celui des chrétiens ? Voilà les vraies questions qui s’imposent à la lecture de ces deux folios.

             Folio 1 (recto) : s19,91- s20,13
Birmingham-Mingana-3 
grand format
s19, 91-98 : Affirmation de ce qu’Allah n’a pas d’enfant (walad)
s19, 91-94 : Tous les hommes sont esclaves d’Allah, qui est maître du jugement dernier
s19, 95-96 : Allah accordera alors son amour à ceux qui auront fait des œuvres pieuses
s19, 97-98 : « Avant eux, que de générations avons-Nous fait périr ! Sens-tu un seul d’entre ces hommes ? Entends-tu vers eux une voix basse ? »
s20,1-4 : Le lectionnaire proposé par le prédicateur (le « coran ») n’est que le rappel de révélations antérieures d’Allah
s20,5-8 : Affirmations des attributs de puissance d’Allah, le seul Dieu
s20,9-13 : Description de la vocation et de la mission de Moïse contenues dans le lectionnaire proposé par le prédicateur (Moïse et Pharaon, Moïse et Aaron, jeunesse de Moïse)

                          Folio 1 (verso) : s20, 13-40
Birmingham-Mingana-4
grand format
Poursuite de la description de la vocation et de la mission de Moïse contenues dans le lectionnaire proposé par le prédicateur (épisode du buisson ardent)

                 Folio 2 (recto): s18, 17-23
Birmingham-Mingana-1 grand format
Version coranique de l’histoire des sept dormants d’Ephèse

                  Folio 2 (verso): s18, 23-31
Birmingham-Mingana-2 grand format
Description très terrestre des tourments de l’enfer et des délices du paradis

La redécouverte et la datation des deux folios Mingana à Birmigham ne permettent donc en rien de fonder l’authenticité du discours islamique ou sa légitimité. Ce serait plutôt le contraire : ils s’inscrivent dans le cadre proposé par certains travaux récents ayant montré que l’islam provient de l’appropriation par certains Arabes de l’espérance messianiste portée par un courant juif (non rabbinique).

D’où vient donc alors que les grands médias, à la suite de la présentation très partiale de la BBC qui a médiatisé cette affaire (« ‘Oldest’ Koran fragments found in Birmingham University »), se soient confondus en déclarations pontifiantes et dithyrambiques de légitimation de l’islam, au mépris de toute déontologie journalistique ? D’où vient qu’aucun des éléments gênants pour la véracité du discours musulman, pourtant accessibles à n’importe quel journaliste, n’ait été relevé (notamment l’invraisemblance – presque 0 % de chance – de la datation au carbone 14 si elle est appliquée au texte, au regard même du discours islamique) ? D’où vient que le travail plutôt islamo-sceptique d’Alphonse Mingana, premier découvreur de ces folios coraniques et premier analyste de leur contenu, ait été totalement passé sous silence ? D’où vient que face au phénomène musulman, ces journalistes perdent toute objectivité ?

(reproduction autorisée à condition de citer la source : www.eecho.fr)

3 thoughts on “"Coran de Birmingham" datant de Mahomet : fausse annonce ?

  • 8 août 2015 at 18 h 26 min
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    Merci de cet article, en tout point conforme à ce que j’ai publié il y a 15 jours dans mon blog http://michelbenoit-mibe.com. Sauf que je vais un peu + loin que vous en suggérant que ce lectionnaire était peut-être celui des judéochrétiens nazôréens, souvent cités dans le Coran. Lisez à ce sujet mon essai « Naissance du Coran, aux origines de la violence », L’Harmattan, 2014, disponible par Amazon.com

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    • 8 août 2015 at 20 h 05 min
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      Les recherches des chercheurs sérieux se recoupent toujours. À ce propos, on ne signalera jamais trop l’importance de l’ouvrage fondamental de Patricia Crone, décédée en juillet, Hagarism. The making of the Islamic World (écrit avec Michael Cook). À télécharger !

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    • 19 août 2015 at 11 h 06 min
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      Je ne pense pas que vous êtes allé plus loin qu’ Olaf qui a présenté les travaux du Père Gallez, apparemment vous n’avez pas eu le temps de lire sa vulgate « Le Grand secret de l’islam » disponible gratuitement sur la toile ( contrairement à votre Livre: la Naissance du Coran).

      Je renvoie le lecteur intéressé par ce débat aux échanges que j’ai eu avec Olaf sur son blog : http://legrandsecretdelislam.com/about/

      Que la paix de Dieu soit avec vous

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