Revisiter l’Apocalypse : nécessité pour aujourd’hui

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En lire un long extrait.

Il ne s’agit pas d’un Nième commentaire de l’Apocalypse mais d’une redécouverte radicale de sa signification, et d’abord de son plan, qui semblaient être hors d’atteinte.
Pour y parvenir, il fallait repartir du texte araméen, parce qu’on y trouve des jeux d’échos et des répétitions qui ont souvent disparu dans les versions grecques.

Malgré les avancées de la connaissance, beaucoup de chrétiens considèrent encore que l’araméen n’était qu’un ensemble de petits dialectes insignifiants, les Hébreux n’étaient pas établis dans toutes les villes de commerce et jusqu’en Chine, et donc la composition du Nouveau-Testament n’a pu être faite qu’en grec et par écrit, la langue présumée universelle au temps de Jésus. En réalité, le grec était complètement marginal dans l’Empire parthe (Irak-Iran actuels), la langue officielle de celui-ci était l’araméen d’empire – langue plus proche des divers parlers araméens locaux que les idiomes grecs entre eux –, son écriture était ce qu’on appelle aujourd’hui l’hébreu carré, et la capitale Céleusie-Ktésiphon possédait une bibliothèque plus grande encore que celle d’Alexandrie, les deux ayant été brûlées par les musulmans au 8e siècle.

Le livre de Françoise Breynaert L’apocalypse revisitée, une composition orale en filet (Parole et Silence, 2022, 377 p., 26€) constitue l’une de ces avancées majeures, capitales même, à la suite des travaux de ses prédécesseurs de l’école de Marcel Jousse, en particulier Pierre Perrier et le P. Frédéric Guigain. Pour rappel, un « filet » est une manière de réciter un ensemble de « perles » essentiellement de deux manières différentes, l’une qu’on peut dire horizontale et l’autre verticale, selon un système de boulier-compteur tel qu’il en est représenté un sur la couverte. Le but de ces deux manières de réciter est de favoriser la méditation de la « Révélation » (apocalypse en grec), reliant diversement les perles les unes aux autres mais pas n’importe comment : l’ordre de celles-ci n’est pas étranger du tout à leur signification.

Voici le début de l’introduction :

« L’Apocalypse se présente comme une « révélation » concernant « ce qui doit arriver bientôt » (Ap 1, 1), et elle s’achève par l’attestation « Oui, mon retour est proche ! » et la prière « Amen, viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 20 BJ). Clairement, il s’agit d’un message capital : un message sur le retour glorieux du Christ.
Or, certains, au nom d’une certaine rationalité, nient l’idée d’une révélation de ce qui doit advenir. Comment pourraient-ils dès lors analyser le texte de l’Apocalypse ?
D’autres, et ils sont très nombreux en Occident, pensent que le mot « apocalypse » est synonyme de destruction et de fin du monde. Cependant ce mot signifie simplement « révélation » et ce qui est révélé, c’est le sens d’une histoire qui ne se termine pas par une destruction. Il y a donc un apriori à écarter, et nous le ferons dès cette introduction. Nous pourrons alors « revisiter » l’Apocalypse.

Et ce n’est pas tout. La structure d’un texte détermine, pour une part importante, le sens à lui donner. L’Apocalypse de saint Jean apparaît dès l’abord marqué par le chiffre sept : sept Églises à chacune desquelles une lettre est destinée, puis il est question de sept sceaux, puis de sept trompettes. Ensuite, après d’autres visions, il est question de sept calices ou fléaux envoyés par des anges. Ensuite, les structures paraissent de moins en moins évidentes, et chaque commentateur a tenté d’esquisser son propre plan. Tous partaient de l’idée d’une composition écrite de l’Apocalypse, et en grec, c’est-à-dire à la manière du monde gréco-latin ; ne serait-ce pas ce qui empêche d’arriver à un début de solution satisfaisante ?
Saint Jean est juif et parle araméen. Si, maintenant, on prend en compte le fait que sa culture est donc orale, même si les garçons de douze ans sont présumés capables de lire la Bible en hébreu (ils la connaissaient un peu par cœur heureusement), alors on peut partir d’autres fondements, en recherchant dans les méthodes de composition propres aux cultures orales en général et à la culture biblico-araméenne en particulier les clefs nécessaires pour « entendre » l’Apocalypse autrement : la « revisiter ». »

A noter en fin de l’ouvrage : une annexe qui aide à resituer le livre de Jean dans son contexte idéologique : L’Apocalypse, Qumrân et les post-christianismes (p.345-365).

La structure de l’Apocalypse semble défier la compréhension après la série des sept trompettes, du moins si l’on ne voit pas qu’elle a un centre autour duquel tout est agencé :

Ce noyau, 12,1 – 13,10 , montre l’enjeu du combat qui traverse notre histoire. D’une part, « une Femme enveloppée de soleil », son fils le Messie, et ses autres enfants qui persévèrent dans les commandements de Dieu. Et d’autre part, le au diable ou « Dragon », et la bête qu’il inspire, c’est-à-dire une organisation ou une administration qui mène et corrompt l’inspirateur le monde.
Ce noyau éclaire l’enjeu de chaque fil, horizontal ou vertical, ce qu’un plan plus élaboré met davantage en lumière :

Ce noyau définit un tournant de l’histoire à partir duquel il faudra prendre position.

La première perle du fil suivant (Ap 14, 6-7) nous indique que la « Bonne Espérance » contient « le Jugement ». Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le Jugement n’est pas la Fin du monde, c’est le jugement des impies qui s’opposent à la bonté du dessein créateur de Celui « qui a fait les cieux et la terre, et la mer et les sources d’eaux ! »

Le Christ doit revenir accompagné des anges et des justes « revêtus de byssus blanc » (19, 14), c’est-à-dire les justes ressuscités revêtus de leurs bonnes œuvres. Les habitants du monde seront confondus par la beauté et la gloire qui rayonne du Bien ! Tel un cavalier céleste, le Christ opèrera un jugement, mais l’épée est dans sa bouche et non pas dans sa main, l’Amour n’a pas besoin des forces de coercition. Tandis que ses ennemis disparaîtront (Ap 18-20), le Christ règnera sur la terre avec tous ceux qui auront rejeté « la marque de la bête » ; et, finalement, son règne ouvrira sur l’Éternité où la mort physique aura disparu (Ap 20-21), comme le dit saint Irénée à la fin du 2e siècle, ce royaume « sera le prélude de l’incorruptibilité, royaume par lequel ceux qui en auront été jugés dignes s’accoutumeront peu à peu à saisir Dieu » (AH, V, 32, 1).

Ainsi, l’Église est porteuse d’une espérance formidable pour le monde.

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A ce sujet, voir aussi : eecho.fr/parution-le-christ-viendra-en-roi-et-juge/,
eecho.fr/symbole-des-apotres-irenee-seconde-venue/,
eecho.fr/venue-glorieuse-difficulte-factice-et-comparaisons-eventuelles/,
eecho.fr/rencontrer-le-christ-les-deux-dimensions-plenieres/,
eecho.fr/antichrist-et-monde-apres-la-venue-glorieuse-discussions/,
eecho.fr/parution-la-venue-glorieuse-pour-des-jeunes/,
youtube.com/watch?v=sk_lYXbLjSg,
youtube.com/watch?v=l8_koPIMyBM&list=PLsIIgGqUVov8PYD08Z43PBqzwRWCEddkJ&index=3.

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6 thoughts on “Revisiter l’Apocalypse : nécessité pour aujourd’hui

  • 3 décembre 2022 at 11 h 05 min
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    Un grand merci pour ce livre, l’Apocalypse est certainement un des livres les plus difficiles à expliquer et une étude très approfondie de ce texte est plus que nécessaire.

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  • 3 décembre 2022 at 11 h 21 min
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    J’ajoute qu’on ne répétera jamais assez que l’un des premiers grands malheurs apportés par l’islam est la destruction occultée des deux bibliothèques majeurs d’Alexandrie et Ctésiphon : sans ces gigantesques et monstrueux autodafés notre connaissance de la littérature, des traditions, de la culture antique seraient sans commune mesure avec ce qu’elle est aujourd’hui ! Tous ceux qui racontent des histoires sur l’âge d’or culturel que seraient les premiers siècles de l’islam doivent cesser de cacher ce génocide culturel que fut la destruction de ces deux bibliothèques et l’éradication de l’identité nationale copte égyptienne et de l’identité nationale araméenne syrienne et mésopotamienne par le rouleau compresseur islamique.

    D’ailleurs si Perse et Byzance s’étaient alliées pour tuer dans l’œuf le monstre, tous les pays actuellement musulmans seraient restés (du Maghreb à la Mésopotamie) ou devenus chrétiens (comme l’Indonésie), avec la préservation de tout l’héritage culturel et cultuel antique…

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  • 3 décembre 2022 at 12 h 59 min
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    Bonjour!
    Merci pour ce livre. Le père Guigain a aussi publié un ouvrage sur le filet de l’Apocalypse. Ce travail de Mme Breynaert reprend-il les mêmes structures ?

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    • 3 décembre 2022 at 22 h 16 min
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      Je ne puis que donner des indications superficielles, n’ayant pas les compétences pour creuser davantage.
      La structure des trois premiers fils horizontaux est présentée de manière semblable dans les deux cas, ce qui est évidemment facilité par les indications structurantes des sept Eglises, des sept sceaux et des sept trompettes, mais à deux minuscules détails près et surtout à la différence que le P. Guigain saute, après la sixième trompette, le passage 10,1-11,13 pour arriver à la septième trompette (11,14-19).
      Le passage sauté (10,1-11,13) sert alors de vision préliminaire au fil suivant des signes, dont le premier est la femme et le dragon etc. (12-13,1 ou 13,4). Ensuite, viennent six autres « signes », jusqu’à 15,4.
      Ensuite, après la vision prélimiaire de 15,5-8 on retrouve une énumération en 7, les fléaux ou « coupes », ce qui définit le fil horizontal tel que FB le présente également.
      Pour FB, le fil suivant présente un décalage à partir de la troisième perle par rapport au P. Guigain, mais c’est un détail : ils s’accordent pour faire commencer le fil avec le jugement de la prostituée (17,1-18) et se terminer en en 22,5.
      Enfin, l’épilogue est réparti en trois perles pour le premier et en sept pour FB.
      Au total, on a 48 perles + 3 introductives + 3 finales pour le P. Guigain = 54, tandis qu’on en a 55 + 1 introductive pour FB = 56.

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      • 4 décembre 2022 at 17 h 29 min
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        Merci beaucoup pour ces éléments.
        Je trouve un peu déroutantes ces différences d’analyse chez deux chercheurs en oralité. Objectivement, c’est sans doute tout à fait normal, (le domaine est après tout bien complexe) mais ce serait intéressant de lire ou d’entendre un jour ce que disent le père Guigain et Mme Breynaert de ces différences d’approche. Sont-elles incompatibles ?

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        • 4 décembre 2022 at 18 h 15 min
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          Il y avait eu déjà diverses approches. Il faut tenir compte de nombreux critères, qui vont de l’exégèse au sens sprirituel-eschatologique en passant par les questions d’oralité, et sans doute d’autres encore. Si tout était simple, on aurait vu depuis longtemps. Au demeurant, les différences ne sont pas si grandes, il faut voir maintenant à l’usage des fidèles, puisque Ap est fait pour être appris, proclamé et médité.

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