Évangiles : primauté de l’araméen – exemples

Primauté de l’araméen sur le grec : indices cumulés

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En histoire comme devant les tribunaux, il n’existe jamais de preuve absolue, au mieux on présente des preuves circonstanciées. Mais généralement, on ne trouve que des indices, dont la multiplicité et la convergence emportent la conviction à juste titre. Il en va de même en exégèse – ou plutôt il devrait en être ainsi.
Malheureusement, l’exégèse touche fortement à la foi religieuse ou au refus de cette foi religieuse : les positions prises n’ont parfois qu’un lien lointain avec la recherche des indices et avec leur analyse patiente. Sans parler de l’intérêt carriériste, qui pousse à se conformer aux opinions dominantes, non à chercher à comprendre la réalité dans sa complexité.

Concernant la primauté entre le grec et l’araméen, d’innombrables indices surgissent aux yeux de qui se donne la peine de comparer les familles des manuscrits grecs – il existe 7 familles irréductibles entre elles, c’est un problème majeur s’ils s’agit d’originaux – et l’unique famille des manuscrits araméens. Si l’araméen est traduit du grec comme on l’enseigne doctement à la suite de l’exégèse protestante depuis quatre siècles, comment donc ces traducteurs araméens ont-ils pu faire pour harmoniser les manuscrits grecs, et en faisant souvent mieux encore que de les harmoniser ? C’est un miracle…
En revanche, en sens inverse, la multiplicité des familles de manuscrits grecs s’explique aisément par la diversité des traducteurs (et pas toujours dans le même dialecte, comme les vrais connaisseurs du grec ancien le remarquent).

Parmi les innombrables indices de la primauté de l’araméen sur le grec, certains sont faciles à voir, d’autres sont plus complexes, car la question n’est pas seulement de comparer des textes mais de comprendre leur histoire respective, originellement enracinée dans une composition orale et un enseignement.

Un mot « paix » à double sens

Parmi les plus faciles à voir, on a par exemple la question du mot « paix » (cf. eecho.fr/les-apotres-et-la-paix-quelle-paix/). Les Évangiles semblent se contredire absurdement :
Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre” (Jean 14,27).
Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terremais le glaive” (Matthieu 10,34) /…mais la division (Luc 12,51).
Alors, Jésus dit-il qu’il est venu apporter la paix ou le contraire ?

La solution est simple : dans la langue de Jésus et des Apôtres (qui servait de langue de communication en Orient et jusqu’à Rome, à cause du commerce), il existe deux mots pour dire « paix » alors qu’il n’en n’existe qu’un en grec, eirènè, ainsi qu’en latin, pax, et dans les langues occidentales (et même aussi en hébreu [1]). Ces deux mots araméens, on les lit donc ainsi dans ces versets :
• Jn 14,27 : “Je vous laisse la shlama, je vous donne ma shlama”.
shlama
• Mt 10,34 : “… apporter non la shayna mais le glaive”.
shayna
Shlama signifie paix sur une racine suggérant le fait d’être bien (le terme grec d’eirènè n’a pas cet arrière-fond). Souhaiter la paix à quelqu’un (shalom en hébreu, salâm en arabe), c’est désirer pour lui qu’il soit bien. En Jean, Jésus nous dit que nous serons bien grâce à sa shlama qui n’est “pas comme celle que donne le monde : Moi, je vous donne de n’avoir pas le cœur troublé et de ne pas craindre” (Jn 14,27 araméen).
Et en Mt 10,34, Jésus aborde un autre sujet : le témoignage que ses disciples auront à rendre devant les hommes et la tentation qu’ils auront de le passer sous silence (rac. kfr). Il précise alors : “Ne pensez pas que je sois venu apporter la shayna (concorde) sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la shayna mais le glaive (arba’)”.

Clairement, si ces passages avaient été écrits en grec, l’auteur ou les auteurs auraient au moins ajouté au mot eirènè deux adjectifs afin de distinguer respectivement la « paix intérieure » dans le premier cas et la « paix extérieure » dans le second. Sans ces précisions, l’ambiguïté est grande ; ou alors il faudrait imaginer des rédacteurs johanniques tardifs et grecs qui auraient ignoré les évangiles de Mt (utilisé partout dans la liturgie) et celui de Luc (très connu aussi), et qui donc ne sauraient pas que Jésus a parlé de « paix » dans un sens autre que le leur. Ce qui est absurde.

De plus, il ressort que le mot araméen arba’ a été traduit de deux manières différentes, sous l’autorité  de Matthieu et de Luc respectivement (ce qui est notre opinion) ou plus tard. arba’ évoque une force capable de ravager (racine rb, désert), et qui, selon le livre de l’Apocalypse, sort “de la bouche” comme le glaive (Ap 2,16 ; 19,15), mais qui est également le contraire évident de la concorde, à savoir la division. Selon toute vraisemblance, le traducteur grec de Mt a choisi le terme textuel glaive tandis que celui de Lc a préféré celui de division, qui reflète mieux le sens.

Ceci éclaire et se confirme par le verset 2Co 13,11 où Paul emploie les deux mots shayna et shlama consécutivement : “Que l’unité et la shayna soient parmi vous et que le Dieu de l’amour et de la shlama soit avec vous” – tandis qu’on a en grec : “Pensez la même chose, vivez en paix (eirèneuete) et le Dieu de l’amour et de la paix (eirènè) sera avec vous”. Ainsi, deux souhaits distincts de fin de lettre (l’un qui porte sur le vécu collectif, l’autre sur le vécu personnel) deviennent en grec une affirmation moralisante selon laquelle la paix et l’amour donnés par Dieu dépendraient de la concorde que les hommes devraient vivre d’abord entre eux. Ce qui est absurde. Il semble que, là, le traducteur ne savait pas bien comment il devait traduire…

Les observations d’un exégète du grec

De nombreux exégètes se sont posé des questions très critiques au sujet du présumé « texte grec primitif » ; nous regardons ici une étude du protestant Jan Joosten[2]. Elle concluait : « Dans la tradition syriaque il se trouve :
● Des jeux de mots impossibles à reproduire en grec.
● Des leçons variantes qui semblent ne pas dépendre d’un texte grec.
● Une aptitude remarquable à restituer aux noms propres leur forme sémitique.
● Des éléments linguistiques caractéristiques de l’araméen palestinien. »

Cela fait beaucoup. Il rappelait que la langue de Jésus et des apôtres est l’araméen :
« D’après les données historiques et épigraphiques, la situation linguistique en Palestine semble en effet avoir été telle que, même si le grec et l’hébreu jouaient un certain rôle, la plupart du temps la majorité des juifs palestiniens perlaient entre eux en araméen ». « Le texte des évangiles lui-même vient confirmer l’information historique : les expressions sémitiques mises dans la bouche de Jésus – telles que talitha qum ou ephphata – représentent un dialecte araméen occidental sous sa forme parlée ». [Mc 5,41 et Mc 7,34]
Un supposé traducteur araméen tardif se basant sur le grec n’aurait-il pas eu beaucoup de mal à reconstituer la manière de parler en Terre Sainte à l’époque de Jésus ?

En fait, le dogme du texte grec primitif se fonde « sur la base de textes [syro-araméens] perdus ». Il s’agit de la légende universitaire relative à l’évêque Raboula, évêque d’Edesse de 412 à 435, qui aurait réécrit les évangiles en syriaque car ils auraient été perdus auparavant non seulement dans l’est de l’Empire romain mais dans le monde parthe araméen et encore au-delà puisque la grande Eglise de l’Orient s’étendait jusqu’en Inde et en Chine. Ceci paraît tout simplement impossible. Mais un docte dogme universitaire ne se discute pas. Puisque les textes primitifs ont été perdus, ceux dont disposent ces Eglises ne vaudraient rien. Ainsi, explique Joosten, « d’éminents spécialistes … se sont exercés à reconstituer, ne fût-ce qu’approximativement, les formulations araméennes des actes et, surtout, des paroles de Jésus ». Ils argumentent aussi en disant que les textes syriaques ou araméens postérieurs ne reflètent pas exactement la langue de Jésus, celle-ci ayant évolué – comme si par exemple il fallait opposer le français du 16e siècle à celui qui est parlé aujourd’hui dans les milieux un peu cultivés.
Cependant, fait remarquer finement Joosten, les textes écrits en syriaque du 4e siècle ou postérieurs « contiennent de nombreuses expressions » qui « dérivent d’un dialecte araméen occidental » c’est-à-dire qu’ils ont conservé scrupuleusement des manières de parler du 1er siècle.
Exemple donné par l’auteur :
« Lc 2,14 : le chant des anges contient la phrase ἐν ἀνθρώποις εὐδοκία « bienveillance aux hommes ». Le mot grec εὐδοκία « bienveillance » est traduit dans la Vetus Syra par ʼarʻūtā. Or, l’emploi de ce mot est hautement étonnant, d’abord parce qu’il s’agit d’un hapax legomenon dans toute la littérature syriaque, ensuite parce que l’équivalent habituel de εὐδοκία est sebyānā, « bienveillance, volonté ». Du point de vue linguistique, ʼarʻūtā apparaît donc ici comme un corps étranger. …
Ces palestinismes linguistiques constituent l’indice le plus sûr de ce que la tradition syriaque s’appuie sur une tradition araméenne indépendante par rapport au texte grec. »

Par ailleurs, l’auteur n’a pas manqué de relever quelques-uns des innombrables aramaïsmes du texte grec, en notant qu’il « est généralement admis que la plus ancienne transmission des paroles de Jésus et les premiers récits de ses actes étaient formulés en araméen ».
En voici six exemples :

Des expressions bizarres. En Mc 4,8 on lit ἕν τριάκοντα, littéralement « un trente »: c’est une « façon peu grecque d’exprimer « trente fois plus » ; mais elle correspond très exactement à l’expression araméenne ḥad tlatin « un trente = trente fois plus ». « De tels écarts du bon usage grec sont nombreux dans le texte des évangiles, et lui donnent un caractère linguistique tout à fait distinct ».

● « Moins fréquentes, mais tout aussi frappantes, sont les variantes synoptiques dont l’explication la plus économique passe par l’hypothèse d’un prototype araméen : c’est un deuxième type d’indices ».
Exemple :
Mt 6,12 « remets-nous nos dettes » tandis que Lc 11,4 donne à lire « pardonne-nous nos péchés ». Ici, les termes « dette » et « péché » semblent bien refléter le même mot araméen ḥov qui réunit ces deux sens. »

● Des jeux de mots qui sont « absents du texte grec ».
Exemple :
Mt 11,17 : « Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé, nous avons chanté des complaintes et vous ne vous êtes pas lamentés donne dans la version de la Peshitta : zmarn lkōn wlā wlā raqqedtōn / w’elayn lkōn wlā ‘arqedtōn. La paranomase entre raqqed « danser » et ‘arqed « se lamenter » est tout à fait frappante. De tels jeux de mots ne sont-ils pas la preuve de ce que le texte syriaque reflète l’original, tandis que le texte grec n’est qu’une traduction, du reste assez fade ? »

● Des leçons propres au syro-araméen et absentes des manuscrits grecs
Exemples :
« Mt 14,26 et Mc 6,49 (Jésus marche sur les eaux). Les témoins grecs nous disent que les disciples ont pris Jésus pour une apparition (φάντασμα). Par contre, selon la Vetus Syriaca [manuscrits Curétonien et Sinaïtique] les disciples auraient dit : « c’est un démon (šēdā) ». »
Mt 13,21 : « Celui qui a été ensemencé en des endroits pierreux, c’est celui qui, entendant la Parole, la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racine en lui-même ».
« L’expression « il n’a pas de racine en lui-même », οὐκ ἔχει δὲ ῥίζαν ἐν ἑαυτῷ, est problématique tant du point de vue botanique que du point de vue théologique. Le texte grec n’est donc pas plausible. Les versions syriaques, par contre, donnent une autre version : « il reçoit la Parole avec joie, mais il n’a pas de racine en elle (c’est-à-dire dans la Parole) ». L’image biologique est surprenante, car la Parole qui était d’abord la semence devient soudainement la terre où le croyant doit être enraciné ; mais du point de vue théologique ce texte est clair, brillant même. … Le texte araméen, que nous pouvons reconstruire approximativement comme l᾽ ᾽yt lh ʻqr bh, « il n’a pas de racine en elle (c’est-à-dire dans la Parole) », avait été mal compris par celui qui, le premier, l’a traduit en grec ; par contre, il est correctement transmis par la tradition syriaque. »

● « la fiabilité de la tradition syriaque dans l’orthographe des noms propres des évangiles »
Il n’est pas facile de rendre en grec des noms tels que yiṣḥāq – cela donne Ισαακ. Les noms sont donc très déformés et ils devraient l’être également dans les textes syro-araméens si ceux-ci étaient des traductions du grec. Or ce n’est pas le cas.
« Jn 18,10 : malkū est nommé Μάλχος dans le texte grec. C’est ici la langue syriaque qui a pu fournir l’équivalent correct. »
Lazare (Lc 16 et Jn 11-12), Salomé (Mc 15,40 ; 16,1) et Alphée (Mc 2,14) sont rendus par des noms typiquement palestiniens : lᶱᶜāzār, šālōm, ḥalpāy. »

● Enfin, « les passages où le texte grec paraît être le résultat d’une erreur de traduction ».
Exemple :
Mt 7,6 : « Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens » est une recommandation assez étonnante. On a avancé l’idée que « ce qui est saint », τὸ ἅγιον en grec, reflète le mot araméen qodesh, tandis que l’original aurait porté qedash, un mot araméen – aux mêmes consonnes – signifiant « bague, anneau » : « ne jetez pas de bague aux chiens ».

Malgré cette avalanche d’arguments (et il y en a bien d’autres), l’auteur ne va pas jusqu’à reconnaître que les textes des Églises orientales syriaque et surtout araméenne sont des héritiers fidèles des écrits originaux du 1er siècle. Cependant, s’il l’avait fait, sa carrière universitaire aurait été immédiatement ruinée. On peut regretter aussi qu’il n’ait pas eu de lien vivant avec ces Églises, ses connaissances étant essentiellement livresques.
Son étude se conclut cependant d’une manière qui en dit long : « l’hypothèse d’une tradition araméenne concernant Jésus Messie étant parvenue en Orient et y ayant subséquemment marqué le texte local des évangiles, garde donc toute sa vraisemblance ».
C’est le moins que l’on pouvait dire.

Les trois ordres donnés à Pierre en Jn 21, 15-17

Dans la liste interminable des indices de  la primauté de l’araméen, il y a ce passage de l’évangile de Jean où, par trois fois, le Ressuscité ordonne à Pierre : Fais paître mes … (cf. eecho.fr/lheritage-de-lexegese-allemande-du-18e-siecle – note 1)
En grec, ces trois ordres ont l’air de se répéter, une différence apparaissant dans l’emploi de deux verbes signifiant « aimer » – alors qu’il n’y en a qu’un pour l’araméen (il n’en existe d’ailleurs qu’un) ; mais cette différence signifie-t-elle quelque chose ?

“Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre :
« Simon fils de Jean, m’aimes-tu vraiment (agapaô), plus que ceux-ci ?» Il lui répond : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime (filéô). » Jésus lui dit : « Fais paître mes agneaux ».
De nouveau, il lui dit pour la deuxième fois : « Simon fils de Jean, m’aimes-tu vraiment (agapaô) ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime (filéô). » Jésus lui dit : « Fais paître mes moutons ».
Il lui dit pour la troisième fois : « Simon fils de Jean, m’aimes-tu (filéô) ? » Pierre fut attristé qu’il lui ait dit pour la troisième fois ‘M’aimes-tu ?’, et lui répond : « Seigneur, tu sais tout, tu connais que je t’aime (filéô) ». Jésus lui dit : « Fais paître mes moutons »”

Dans cette version grecque, à part la différence entre des agneaux et des moutons, ce qui différentie les trois interpellations de Jésus est seulement une nuance du verbe « aimer » – Jésus demandant à Pierre s’il l’aime vraiment (agapaô) puis se résolvant à lui demander simplement s’il l’aime (filéô). La troisième question  selon le grec revoit donc l’exigence à la baisse, Jésus y demandant banalement d’être aimé. Est-ce que cela a du sens ? Bien sûr, Jésus ne s’est pas exprimé ainsi en araméen, lui-même et Pierre ont employé l’unique verbe aimer (ḥbb). Par l’emploi de deux verbes, le texte grec évitait une répétition pure et simple – mais aux dépens du sens.
En araméen, il n’y a justement pas de répétition ; les trois ordres donnés à Pierre sont différents et ils ont un sens très fort :
Fais paître mes agneaux ! : (ܐܡܪܝ ᵓemray en araméen) –  c’est l’image valant pour les catéchumènes et les nouveaux baptisés
– Fais paître mes moutons ! : (ܥܪܒܝ ᶜerbay en araméen) – il s’agit ici des chrétiens adultes
– Fais paître mes brebis portantes ! : (ܢܩܘܬܝ nəqawāṯ en araméen) – ce sont là tous ceux qui font naître de nouveaux chrétiens, les missionnaires, les maîtresses de maison qui accueillent les petits du royaume, les diacres, les évêques et les prêtres qui donnent les sacrements.

Dans ce troisième ordre, Jésus charge donc Pierre, par amour pour lui, de prendre soin même de ceux qui sembleraient ne pas en avoir besoin, étant eux-mêmes en charge d’autres. C’est une question importante relative au ministère pétrinien ; Jésus n’a pas dit à Pierre : « Que chacun se débrouille de son côté et on verra bien » !
Le traducteur grec, là, était devant un problème insoluble : s’il y a trois mots en araméen, il n’y en a que deux en grec (arnia, agneaux et probata, moutons ou brebis). Aussi peut-on le suspecter d’avoir joué sur la différence entre filéô et agapaô afin d’éviter une répétition dépourvue de sens ; de plus, le verbe agapaô est celui qui s’est imposé pour exprimer la spécificité de l’amour chrétien (agapè, latin caritas), il exprime davantage qu’une simple amitié : c’était l’occasion de l’utiliser. Cependant, en toute logique, le traducteur aurait dû l’utiliser partout…

Des structures grecques dérivées de l’araméen : Marc 7, 32-35

En de nombreux endroits, les manuscrits grecs ont gardé une structure araméenne, et pas seulement dans l’ordre des mots mais dans la structure même du passage. Un exemple parlant et simple est celui du récit de la guérison d’un sourd-muet en Mc 7,32-35.
Voici sa traduction littérale de l’araméen, présentée selon la structuration orale :

Et ils menèrent à lui un sourd assuré muet         Et ils lui demandaient de mettre sur lui une main.
____Et il l’a éloigné de la foule à l’écart
_________Et il a mis ses doigts dans ses oreilles
_______________Et il a craché et touché sa langue.

Et il a regardé vers les Cieux et soupiré                 Et il a dit à lui : Ouvrez-vous.
_____Et à ce moment furent ouvertes ses oreilles
__________Et fut délié l’empêchement de la langue
________________Et il parlait correctement.

Cette structure se reflète parfaitement dans manuscrit grec D05 (comportant de nombreuses fautes de copiste, ici en rouge), en face duquel nous indiquons le texte de la Peshitta araméenne traduit ci-dessus et transposé en lettres carrées :

comparaisonlettrescarres

A une exception près – mais à cet endroit on relève justement une faute de copiste –, le texte grec reprend servilement la structure du texte araméen primitif qui s’est bien conservée dans la Peshitta.
Pour l’étude plus complète de ce passage, voir ici.

Pourquoi les mots de Luc 24,12b et Actes 10,17 diffèrent… en grec

Il existe encore un autre type d’indice montrant que les textes primitifs du Nouveau Testament se sont fidèlement conservés dans la Peshitta.
On y trouve en effet une expression qui apparaît deux fois identiquement mais qui est rendue en grec de deux manières totalement différentes : cela concerne Lc 14,12b et Ac 10,17. Deux expressions grecques divergentes ne peuvent pas avoir été traduites d’une manière unique en araméen. Mais bien l’inverse.
L’évangile « de Luc » et les Actes des apôtres sont dits expressément former un seul ouvrage originel, sous l’unique plume du disciple appelé Luc. Pourquoi alors cette divergence entre ces deux passages en grec ? Le traducteur de l’évangile et des Actes aurait-il oublié, en passant de l’un à l’autre, comment il avait traduit précédemment ? Ou, selon notre hypothèse (voir plus bas), la traduction de Lc 24,12 aurait-elle été l’œuvre un traducteur postérieur ?

Voici les deux passages, identiques selon la Peshitta :Et les voici en grec, où pas un seul mot n’est commun :
Lc 24,12b : “apèlthen pros ‘eauton thaumazôn to gegonos”
il s’en retourna chez lui en admirant ce qui était advenu
Ac 10,17 : “[Ôs de] én eautô dièporei [o Pétros] ti an eiè to orama o eiden”
[Comme donc Pierre] en lui-même était perplexe sur ce que serait la vision qu’il a vue”.

On remarquera que les manuscrits grecs se sont trompés sur l’ordre des mots en Lc 24,12b, sans doute parce que les copistes ont voulu corriger ce qu’ils prenaient pour une erreur (mais dans le manuscrit latin Brixianus, on trouve les mots dans le bon ordre : “Et abiit mirans secum quod factum fuerat”). En rapportant les mots pros ‘eauton à apèlthen (il suffit pour cela de les mettre avant thaumazôn), on fait Pierre « rentrer chez lui »… alors qu’il reste à Jérusalem. En fait, il faut lire qu’il admire pros eauton, en lui-même (bi-napša-hu, dans son esprit selon l’araméen) ce qui est advenu, to gegonos. L’expression pros eauton a pu induire les copistes en erreur et les pousser à changer l’ordre des mots : en effet, elle peut signifier vers chez soi et donc on pense au verbe s’en retourner (mais én eautô en Ac 10,17 n’est pas ambigu). Et puis, ont-ils compris ce que signifiait to gegonos, qui est une traduction bien pauvre de l’araméen médem dehû’, la médem qu’il eut ?

Le contexte est le suivant (trad. P. Perrier) :
“Aussi Simon se leva        et  courut au tombeau
et il vit au contraire les tissus de lin  qui s’étaient mis à plat tout seuls
et il s’en retournait        quand s’imposa à son esprit
_______ la médem qu’il eut” (Lc 24,12).
Au contraire de manou, quelque chose, qui correspondrait au “to” grec de “to gegonos” (quelque chose qui est advenu), médem signifie le plus souvent “quelqu’un”, et cela dans le langage parlé aujourd’hui encore (selon Mgr Francis Alichoran). Littéralement, on lit : “Il s’en retournait et il fut alors [kad] admirant en son esprit le quelqu’un qui était advenu” – « kad » ne signifiant pas « tout en faisant … » mais « à un certain moment », c’est-à-dire tandis que Pierre retournait au Cénacle de Jérusalem.

Les gréco-romains (dont le traducteur de Lc 24,12) semblent l’ignorer à la différence des Orientaux : Pierre eut une courte vision du Seigneur, avant que Jean descende à son tour au tombeau. Paul y fait allusion en 1Co 15,5 mais, dans sa seconde homélie sur la Résurrection, Grégoire de Nysse est tout à fait explicite :
“Pierre, ayant vu de ses propres yeux, mais aussi par hauteur d’esprit apostolique que le Tombeau était illuminé, alors que c’était la nuit, le vit par les sens et spirituellement”.
Et Jean Damascène écrit dans ses Chants liturgiques :
“Pierre, s’étant rapidement approché du Tombeau, et ayant vu la Lumière dans le Sépulcre, s’effraya”.
On ne sait pas exactement ce que vit Pierre un bref instant, tandis que Jean attendait en haut des marches avant de le rejoindre (Jn 20,6-8). Mais il a dû se demander si le quelqu’un qu’il avait vu était réel ou bien s’il s’agissait d’une vision comme celle de Moïse et d’Elie lors de la Transfiguration (cf. Mt 17,3 ou Lc 9,30) – au demeurant, ce fut la réaction spontanée des apôtres au soir de la résurrection : “Ils pensaient voir un esprit” (Lc 24,37). Pierre “admirait en lui-même” (ou “s’étonnait” traduisent certains biblistes) le quelqu’un qui était advenu.

Il faut remarquer encore que le verset Lc 24,12 ne faisait pas partie du texte originel de Luc. Trois arguments le montrent :

  1. ● ce verset interrompt le récit, comme le suggère l’étude de Wieland Willker, le verset 13 venant trop bien après le verset 11 :
    11. « Les paroles [dites par les saintes femmes] parurent devant EUX [les apôtres et ceux qui étaient avec eux] comme des racontars et ils ne croyaient pas ces femmes …
    13. Et voici que, ce même jour, deux d’entre EUX [les disciples qui étaient avec les apôtres au matin] se rendaient à un village du nom d’Emmaüs.
    Le « EUX » renvoie aux mêmes personnes ; c’est le verset 12 qui brouille le fil du récit.
  2. ● le collier de la résurrection chez Luc compte huit perles, alors qu’on en attendrait sept comme ailleurs, ce qui suggère une complémentation orale passée ensuite dans le récit (cf. Guigain Frédéric, La récitation orale de la Nouvelle Alliance selon saint Luc, p. 313). Dans un contexte de récitation même déjà bien fixée, il arrive en effet qu’en racontant, on ajoute un témoignage complémentaire, toujours important mais court, à la composition orale originelle. Justement, Lc 24,12 ne peut provenir que de Pierre lui-même (peut-être par un de ses disciples), ni des saintes femmes, ni des pèlerins d’Emmaüs.
  3. ● Le manuscrit D05 omet ce verset, ainsi que quelques manuscrits latins.

On comprend dès lors pourquoi ce verset a été traduit en grec de manière si différente de Ac 10,17 : c’est l’œuvre d’un traducteur postérieur [3].
Pour l’étude du contexte de ce verset (la question de la résurrection), voir ici.

Conclusion provisoire

Plus on compare le texte araméen standard de la Peshitta ou celui du Khabouris, tous deux étant facilement accessibles, avec le « texte grec » artificiellement fabriqué à partir de ce qui semble être les meilleures leçons des manuscrits grecs divers (Nestlé-Alland et successeurs), plus on se rend compte de la fiabilité des textes araméens (et syriaques), qui ont bien conservé les textes originels araméens. Des centaines d’indices nous mettent cette évidence en lumière.
Ce que les évêques des Églises de l’Orient ont toujours affirmé doit être pris au sérieux.

Edouard M. Gallez

________________________
[1] Le mot shalom, שלום, couvre le sens du mot shaynaconcorde, comme on le voit par exemple en Josué 9,15 : « Josué fit la paixשלום avec eux » .

[2] Joosten Jan, La tradition syriaque des évangiles et la question du « substrat araméen », dans Revue d’histoire et de philosophie religieuses, 77e année, 3 (1997), p. 257-272. Pour consulter cet article : www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1997_num_77_3_5458 ou https://doi.org/10.3406/rhpr.1997.5458 .

[3] On peut même se demander si ce n’est pas à lui qu’on doit l’ordre erroné des mots consistant mettre pros ‘eauton avant admirant de sorte que ces deux mots se rapportent à retourner plutôt qu’à admirant. En effet, s’il a en tête Jn 20,10 (“apèlthon oun palin pros ‘eautous oi mathètai”), “les disciples sortirent donc en arrière (= retournèrent) chez eux”, le phénomène de contamination est à peu près certain, il va écrire en Lc 24,12b : “apèlthen pros ‘eauton thaumazôn to gegonos” en comprenant que Pierre rentre “chez lui”. La faute alors ne serait pas due aux copistes.

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12 thoughts on “Évangiles : primauté de l’araméen – exemples

  • 28 juillet 2021 at 11 h 13 min
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    Merci infiniment au Père Gallez pour cette synthèse. Ce texte est en effet précieux car plus la composition des Évangiles (forme et contenu) indique une proximité avec le contexte historique des événements qu’ils narrent, plus ils sont crédibles ; cette question de la langue de composition des Évangiles est donc primordiale pour la foi et pour la science, les deux ne s’opposant pas bien au contraire. Cette question mériterait un livre ou même une thèse universitaire permettant de lister et citer explicitement les « centaines » d’indices évoqués dans la conclusion provisoire de cet article et permettant également de répondre à d’autres questions complémentaires :

    1/ Cette primauté concerne-t-elle uniquement les 4 Évangiles et les Actes mais aussi le reste du NT, lettres et Apocalypse ?

    2/ Pourquoi dans ce cas, n’est-il souvent dit que d’après le Pères seul l’Évangile de Matthieu aurait été composé en langue sémitique ?

    3/ Comment répondre à Francis Lapierre qui a identifié avec un laboratoire de linguistique 265 versets araméens chez Marc qui aurait été complétés par d’autres versets en grec dans des doublets ? Il devrait être possible de démontrer que ces doublets prétendus grecs contiennent aussi des structures et un vocabulaire araméens pour démontrer qu’ils sont aussi d’origine araméenne.

    4/ L’araméen permet-il d’expliquer aussi bien ce que l’abbé Carmignac prétend être des erreurs de traductions aussi bien que l’hébreu ? Dans sa conférence de Cambrai, Jean Carmignac donne trois exemples ;

    4.1. Marc, IV 19 : « une partie de la semence tombe dans les épines, et les épines ce sont ceux pour qui l’attrait de la richesse, les soucis du siècle, et puis les désirs au sujet du reste… » … Que signifie « les désirs au sujet du reste » ? Si on reprend le substrat hébreu, « le reste » se dit : shear. Mais il suffirait de vocaliser « sheer », qui signifie « la chair » et là cette phrase a du sens : ce sont les trois concupiscences qui étouffent la parole de Dieu dans les âmes.

    4.2. Marc, V, 13, dans l’épisode où Jésus guérit un possédé habité par des démons, ceux-ci qui demandent à aller dans un troupeau d’environ deux mille porcs, chiffre qui paraît aberrant à l’abbé Carmignac, surtout dans une région sub-désertique, dans le Golan. Si on retraduit en hébreu, « environ 2000 » se dit kealpaim, mais si on vocalise autrement kealapim cela veut dire simplement « par bandes ». Alors au lieu de dire : « il y a eu deux mille cochons qui sont allés se jeter dans le lac », ce qui est tout de même très difficile à admettre, il faudrait alors simplement dire : « les cochons sont allés dans le lac par bandes ».

    4.3. Marc, IX, 49 : « Tout sera salé par le feu. » On a trouvé à Qumrân que le même verbe qui veut dire « saler », malakh, peut aussi signifier « volatiliser » en vocalisant d’une façon différente. Si bien que le sens est : « Tout sera volatilisé par le feu ». On obtient, vous le voyez, un sens beaucoup plus simple et plus courant.

    5. Ne peut-on ajouter des arguments s’appuyant sur le couplage entre le découpage des Évangiles et le calendrier synagogal des Parashiot ? Si on a la preuve que les Évangiles sont structurés en épisode correspondant chacun à une lecture liturgique du calendrier synagogal au premier siècle, alors il ne peut s’agit pour le document originel d’un document grec.

    6. Pourrait-on donner une grande série d’exemples d’irréductibilité entre les 7 familles de textes grecs ? Cela signifie-t-il bien que qu’un même mot est traduit par des mots grecs différents, indication que ce même mot d’origine n’est pas grec mais est une traduction ?

    Merci infiniment à EEChO qui continue en tout cas de nous éclairer sur ce sujet de la plus haute importance pour la foi et la science.

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  • 29 juillet 2021 at 12 h 16 min
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    Bonjour,

    Merci de cet article qui participe au débat.

    J’attendais avec impatience l’évangile selon Saint Jean en interlinéaire, à la suite des autres évangiles déjà publiés sur ce site.
    Est-ce que le projet est en cours SVP ?

    Cordialement,

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    • 29 juillet 2021 at 15 h 48 min
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      Oui, mais celui qui s’en occupe est justement très occupé depuis des semaines. Mais nous allons nous enquérir !

      Reply
  • 29 juillet 2021 at 22 h 57 min
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    Cui bono ?

    Puisque Jésus vivait en Palestine et enseignait en araméen, on peut raisonnablement parier que les premiers colliers furent mémorisés dans la même langue, puis couchés par écrit… en araméen.

    L’étude du Père Gallez, qui ferait pâlir d’envie Sherlock Holmes, apporte des démonstrations incontestables à la preuve du bon sens naturel d’un original araméen.

    Objectivement ce doute, sur les origines linguistiques des premiers évangiles en grec, est incompréhensible sauf à vouloir un Jésus enseignant en grec selon Aristote et Platon, comme ne le faisaient pas les rabbis dans le Temple et qu’ils continuent aujourd’hui à ne pas le faire.

    Alors, qui avait intérêt à créer le doute sur la consistance des fondements des Evangiles ?
    D’un point de vue spirituel, la réponse est dans la question. Pour le reste, un éclairage sur les intérêts en jeu au cours de cette période entre l’hébreu, l’araméen, le grec et le latin des premiers siècles serait le bienvenu.
    Cui bono?

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    • 30 juillet 2021 at 14 h 23 min
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      Ont ou ont pu avoir intérêt à nier la rédaction originale araméenne :
      1/ Des protestants désireux d’affaiblir le latin et donc à soutenir le grec ;
      2/ Des athées ou sceptiques désireux d’affaiblir la crédibilité des Évangiles en leur donnant une rédaction tardive et qui donc préfèrent une rédaction par des grecs imaginatifs les plus éloignés possible du contexte historique des événements qu’ils narrent à une rédaction par des locaux témoins oculaires des faits racontés ;
      3/ Des idolâtres de l’hellénité occidental (parfois antisémites conscients ou non) désireux d’effacer le caractère originellement sémitique judéo-araméen et oriental de la religion chrétienne ;
      4/ Des universitaires se recopiant les uns les autres par manque de réflexion originale et volonté de se faire bien voir par leurs pairs dans milieu ou le copinage et la cooptation sont réputés valoir caution scientifique….

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  • 30 juillet 2021 at 17 h 40 min
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    Permettez moi de rajouter des idées issues de celles que vous donnez et dont je vous remercie:

    1/ La volonté de la synagogue talmudique de « désacraliser » les évangiles. Mais peut-être aussi, au moment de la rédaction talmudique, visant à combattre la montée du christianisme pour éviter une concurrence de l’araméen – plus proche des fidèles de la synagogues que l’hébreu ?

    2/ Une volonté de certains édiles de l’Église de Rome, proches du pouvoir latin,  pour s’éloigner des racines sémites ?

    Dans les travaux de eecho, (que j’admire), tournés vers l’église des débuts, j’entrevois une anxiété que « quelque chose de grave » s’est produit dans les premiers siècles . « Un quelque chose » autour d’une fausse idée de modernité qui voulait se couper de l’ancien. Une fausse idée qui semble ressurgir aujourd’hui, dans laquelle un Jésus Christ sauveur qui parlerait grec ou anglais serait plus facile à suivre fusse au prix d’une perte de sens…
    L’enquête du Père Gallez montre bien l’altération du sens dans un évangile grec.

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    • 31 juillet 2021 at 10 h 32 min
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      Merci pour ces idées et précisions.

      Il est notable que le Talmud a été écrit en hébreu (pour la mishna) et en araméen (pour la guémara), preuves que les deux langues coexistaient au tout début de l’ère chrétienne et qu’on ne peut complètement exclure que les judéo-chrétiens aient eu recours aux deux langues dans leur lectionnaires ou lectures liturgiques.

      Oui, comme vous le dîtes, il s’est passé des choses graves et notamment: la destruction de l’Église de Judée, de l’église judéo-araméenne, d’où tout est parti et qui était en communion avec les communautés suscitées notamment par Paul parmi les nations… Cette église hébréo-chrétienne de Jérusalem, dont Jacques le Juste était la figure majeure, a duré jusqu’en 135 et a fourni une quinzaine d’évêques juifs et circoncis…

      Cette église mère de Jérusalem est le « chaînon manquant » entre le peuple d’Israël et l’Église universelle apostolique dont la destruction a facilité la désémitification et désaraméisation de l’Église surtout quand Constantin a fait du christianisme la religion de l’Empire…

      Cette séparation a fait que les communautés judéo-chrétiennes qui pouvaient être parfaitement orthodoxes dans leur croyance en la messianité de Jésus, en la divinité du messie, en la Sainte Trinité (confessée par les Hébreux comme le prouve les travaux de Paul Drach) se sont pour certaines éloignées de l’orthodoxie, développant des hérésies comme l’ébionisme qui ont pu plus tard jouer un rôle dans l’émergence de l’islam…

      Le maintien de cette église judéo-hébraïque mère en communion avec les églises des nations aurait probablement empêché cette coupure et sans doute empêché le risque d’apparition de l’islam ou préalablement d’autres hérésies prétendues nazaréennes… Sa destruction nous a aussi sans doute fait perdre des originaux araméens ou hébreux des premiers textes chrétiens.

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      • 31 juillet 2021 at 22 h 49 min
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        Merci de donner une substance historique à l’hypothèse d’un “quelque chose de grave”, hypothèse qui n’était pour moi qu’une intuition logique.
        Vous montrez clairement que la destruction de l’Église de Jérusalem a coupé les amarres qui reliaient les bateaux des “nouvelles” Églises, (dont la Catholique Romaine) , à un des piliers de leurs origines. On imagine alors un fort accroissement des probabilités de perte de sens par rapport au message original du Christ…
        Cela expliquerait en partie la course incessante (encore aujourd’hui) des conciles romains ou du « motu proprio » papal, qui ne pourraient bien être que la conséquence et l’expression d’une perte de sens. L’idée de se « réconcilier » ou de « moderniser » est une façon élégante de constater qu’on ne sait plus lire l’ancien, dont a perdu et ou abandonné le sens original.
        Reste à connaître les modalités exactes du programme politique et religieux, de ceux qui tenaient la hache pour couper ces amarres.
        Je partage votre opinion que cette destruction n’est probablement pas étrangère à la progression de l’Islam, malgré un écart de temps d’environ 3 siècles . Le Père Gallez pourra nous éclairer sûrement sur ce sujet.
        Cependant si une telle connivence avait existé, alors elle pourrait avoir maintenu des ramifications avec ceux, non islamiques, qui soutiennent la montée de l’Islam d’aujourd’hui. Compte tenu de l’horizon de 20 siècles d’une telle hypothèse il n’y aurait alors qu’une seule réponse probable au « Cui bono ».

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  • 1 août 2021 at 9 h 56 min
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    Oui, il est très probable que :
    1. La destruction de Jérusalem en 135 par les Romains d’où tous les juifs ont été déportés a entraîné la destruction physique de l’essentiel de l’église judéo-chrétienne originelle et donc notamment de quantité de documents plus que précieux, destruction accompagnée de l’expulsion des synagogues des judéo-chrétiens marginalisés autant côté juifs rabbiniques que côté pagano-chrétien ;
    2. L’hellénisation de l’Église imposée par l’empire byzantin héllenphone a encore amplifié la destruction des documents évangéliques en araméen voire en hébreu (obligation d’utiliser les livres en grec, imposition d’un calendrier liturgique éloigné du calendrier synagogal sur lequel était calé et articulé selon l’hypothèse de Pierre Perrier et Frédéric Guigain les textes évangéliques conçus sans doute à l’origine comme des lectionnaires liés à ce calendrier synagogal) ;
    3. Des chrétiens d’origine juive araméophones, éloignés de la grande Eglise, ont pu être tentés de développer des hérésies comme l’ébionisme niant la divinité du Messie ou rejetant les lettres de Paul ou la Trinité et que ces courants dits ébionites autoproclamés nazaréens (mais sans doute distinct car nazaréisme et ébionisme pourraient avoir été deux courants distincts) ont pu jouer un rôle dans le bouillon de culture religieux qui a donné l’islam.

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    • 1 août 2021 at 15 h 39 min
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      La destruction de Jérusalem et l’hellénisation de l’Église, avec la perte de documents précieux, semblent être des faits historiquement incontestables.
      Par contre les dérives du type ébionite – négation de la double personnalité de Jésus Christ vrai homme Vrai Dieu – pourraient ne pas être de la même eau.
      La Synagogue a toujours rejeté avec violence l’idée trinitaire, sans jamais pouvoir contredire son corollaire de Miséricorde, apportée par le Christ et qui va transformer le Monde.
      Pour évacuer le problème sur le plan dialectique il suffisait alors de prôner le retour de l’homme de miséricorde divine qui reviendrait un jour. Exit la Trinité.
      Bien évidemment c’est une théorie un peu simpliste, (sinon complotiste), mais on la retrouve notamment dans l’Islam, avec un effet secondaire, probablement imprévu par ses fondateurs: La majorité des conversions des musulmans au Christianisme, a lieu suite à une intervention directe du Christ, apparition à laquelle ils adhèrent naturellement.
      Il ne nous reste qu’à souhaiter que ceux qui depuis 2000 ans luttent contre le Christ mort et ressuscité, vrai homme Vrai Dieu, continuent à se prendre les pieds dans les tapis d’Allah.

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      • 2 août 2021 at 14 h 33 min
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        Le fait qu’il y ait des conversion de musulmans au christianisme est proprement miraculeux tant dans l’Église catholique prévaut aujourd’hui comme quoi il ne faut pas convertir…

        Le Christ mort et ressuscité, vrai homme et vrai Dieu, toute le matérialisme de notre époque et toutes les forces « progressistes » de notre société actuelle, hédoniste et fatiguée, ne veulent pas en entendre parler et ces forces ont leur relais dans l’Église même.

        C’est cela qui est le plus étonnant, ce sont ces catholiques qui ne prient pas et n’agissent pas pour la conversion du monde et des musulmans, et qui en fait ne la souhaitent même pas.

        Ainsi, un document/tract a été diffusé dans les églises de France intitulé « faut-il craindre l’islam ». Ce document laissait clairement comprendre que non. Ce qui n’encourage pas les musulmans c’est le moins que l’on puisse dire à se tourner vers le Ressuscité ni les chrétiens à proclamer le Salut qu’il apporte.

        Les chrétiens d’Occident ne s’intéressent pas assez à ce que disent et subissent les chrétiens d’Orient. Ils se bercent d’illusion volontairement, par manque de crainte de l’avenir ; or, l’humilité implique de ne pas croire que l’avenir sera forcément rose notamment s’il devient vert…

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  • 2 août 2021 at 16 h 26 min
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    Dans ce même numéro de eecho, le Père Gallez nous rappelle la Vienne libérée par la prière en 1683 puis en 1955 ! article passionnant qui présage un futur difficile pour les pays qui redeviennent paien, dont la France. Le scénario de forces militaires de pays musulmans menaçant notre pays n’est plus une fantaisie d’esprit malade. C’est une réalité, annoncée par Boumedienne dans les années soixante. La volonté clairement affichée de l’Eglise romaine de ne pas convertir les musulmans, c’est à dire ne pas “annoncer le Christ aux nations”, me semble une violation totalitaire de l’ordre reçu il y a 2000 ans. Il y a quelques années un évêque (anonymat s’impose) de la région parisienne avait monté un cirque de prières communes avec des musulmans dans sa cathédrale. Ce fut l’occasion d’échanges musclés par mails interposés. Il cultivait l’illusion d’un oecuménisme entre la Trinité et le monothéisme. Il n’avait à l’évidence aucune connaissance de ce qu’est l’Islam. Le niveau invraisembable de la méconnaissance de l’Islam par certaines autorités apostoliques est proprement effarant. Refus total de lire à minima les travaux tels ceux du Père Gallez, repris dans la remarquable synthèse de Odon Lafontaine – Le grand secret de l’Islam -. Quelques-uns de mes amis prêtres français ont lu et se taisent, étouffés par l’omerta apostolique de leur diocèse. L’Église fut un rempart contre la folie des princes et les invasions. Elle ne l’est plus. Désormais les portes sont ouvertes. Tout peut arriver.

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