Prendre en compte le messianisme des croyants musulmans

Islam : mouvements de conversion, réussis ou plutôt manqués

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L’histoire retient plus facilement les choses qui vont mal que celles qui vont bien ‒ le bonheur ne fait pas de bruit, à ce que l’on dit.

Parmi les choses qui ont bien tourné mais qui sont trop peu connues, il y a les deux mouvements importants ‒ voire massifs ‒ de conversions de musulmans qui ont eu lieu dans la France des XIe-XIIIe siècles : d’abord celui des « maures » de la vallée de la Maurienne, dans les Alpes, auquel on doit l’existence d’un évêché propre à cette vallée, à St-Jean-de-Maurienne, l’évêché ayant perduré jusqu’à la Révolution française ; puis celui des populations « maures » converties installées par St Louis IX dans le nord de la France.

Le premier épisode reste encore méconnu (appel à tous ceux qui pourraient trouver des documents à ce sujet) et le second le serait également si un chercheur américain, William Chester Jordan, n’avait fouillé des sources d’époque et publié La Prunelle de ses yeux. Convertis de l’islam sous le règne de Louis IX (The Apple of his Eye. Converts from Islam in the Reign of Louis IX, Ed. EHESS, 170 p., 19,80 € – traduction française 2020) : en 1254, Louis IX ramenait d’Egypte et de Terre Sainte, avec son armée, quelque 1 500 musulmans convertis à la foi chrétienne, qu’il établit et pensionna à ses frais.

Ce dont il est question ici se situe au XVIe siècle : le contexte est très différent de celui du Moyen Âge, il est déjà très marqué par l’humanisme et le rationalisme (les analyses de l’auteur, Carmelo López-Arias, le sont aussi). Si on lit Los moriscos ignacianos (= les disciples de St Ignace fondateur des Jésuites, d’ascendance maure) de Gonzalo Fernández de la Mora, on en apprendra davantage sur les événements, mais au moins cet article pose en creux la la question essentielle : peut-on annoncer le Christ en ignorant la dimension messianiste (et eschatologique) de l’identité islamique, et donc en n’y répondant pas ? Les chrétiens du Moyen Âge n’avaient pas oublié encore la perspective de la Venue Glorieuse ; ils n’étaient donc pas aveugles sur cette dimension fondamentale de l’islam – c’est probablement ce qui fait la différence quant aux résultats des efforts d’évangélisation. Malheureusement, les mêmes erreurs se sont reproduites en Occident depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours ; elles seraient moindres déjà si l’on commençait par écouter les chrétiens d’Orient. Car si l’on ne tient pas compte du messianisme, souvent inconscient, des croyants musulmans, on ne peut aboutir qu’à des impasses.
L’inverse est vrai aussi : si on en tient compte, des horizons s’ouvrent !

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Albotodo et Casas, deux jésuites de parents maures convertis (d’où le titre du livre Los moriscos ignacianos), se sont heurtés à un mur en essayant de convertir leur peuple. Ils ont prêché sans relâche aux musulmans avant que ceux-ci soient expulsés.

Par Carmelo López-Arias 05 marzo 2022

__ Après la conquête de Grenade par les Rois Catholiques le 2 janvier 1492, la population musulmane restée dans l’ancien royaume nasride est une source constante de problèmes en raison de son manque d’intégration.

[La rébellion de Alpujarras commença ainsi :] En 1568, à Ugíjar,
dans la région de l’Alpujarra de Grenade, les Maures assassinent
deux cents chrétiens, dont des enfants, brûlent l’église et
profanent l’image de la Sainte Vierge du Rosaire.
Sur la photo, une représentation populaire de l’épisode dans cette ville.

__ Après la guerre des Alpujarras entre 1568 et 1571, les Maures ont été dispersés dans les autres parties de l’Espagne jusqu’à leur expulsion définitive en 1609 [concernant cette guerre, voir la vidéo en espagnol et la note ci-dessous].

Les Mauresques ignatiens

__ Les tentatives d’évangélisation se sont multipliées au cours de ce long siècle, mais les véritables conversions ont toujours été sporadiques, et encore moins de convertis sont entrés en religion. Deux d’entre eux sont Juan de Albotodo (1527-1578) et son disciple Ignacio de las Casas (1550-1608), tous deux jésuites, adeptes du projet de leur fondateur, Saint Ignace de Loyola, qui voulait affecter un grand nombre de religieux maures à l’évangélisation de l’Afrique du Nord.

__ Miguel Ángel García Olmo, docteur en anthropologie culturelle, avocat et philologue, auteur, entre autres, de Las razones de la Inquisición española, leur a consacré un essai avec lequel il a remporté le prix Pascual Tamburri Bariain 2021, une récompense qui promeut l’héritage du professeur, intellectuel et journaliste navarrais décédé prématurément en 2017, à l’âge de 47 ans.

__ L’ouvrage, publié dans le numéro 228 de Razón Española (revue fondée en 1983 par Gonzalo Fernández de la Mora) sous le titre « Los moriscos ignacianos », met en avant les Pères Albotodo et Casas pour leur puissante personnalité et leur constance apostolique, mais aussi comme exemple de “la pauvre moisson que l’Église a pu récolter après un siècle de semailles épuisantes et décourageantes dans le champ hermétique de l’âme maure”.

__ Les convertis de l’Islam au christianisme avaient un double mérite : ils devaient non seulement affronter leurs communautés d’origine, mais aussi les réticences et la méfiance de la société espagnole de leur époque, obsédée par la pureté du sang en raison de la présence des judaïsants [NDLR : comme l’indique la note finale, cette analyse marxisante de l’auteur n’est pas correcte du tout]. Lorsqu’ils sont entrés en religion, leur désir naturel était de prêcher parmi leurs frères.

La charité avant tout

__ Albotodo, fils de Mauresques (moriscos, ex-musulmans) et petit-fils de Maures, exprime très bien son intention de “prêcher surtout aux Mauresques et aux Maures… et de donner des nouvelles de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui n’est pas connu”, en remerciement de la “grande miséricorde et du bienfait” qu’il a reçu de Lui avec la lumière de la foi.

__ Les jours de fête, il le faisait, en arabe, dans l’Albaicín de Grenade, où se trouvaient six mille nouveaux foyers chrétiens, aux enfants desquels il enseignait la doctrine chrétienne. Ses prêches dans le quartier ou lors de ses missions dans les Alpujarras émouvaient ses auditeurs, en particulier les femmes, dont la conversion était fondamentale car ce sont elles qui, dans la discrétion du foyer, transmettaient les croyances mahométanes de génération en génération.

__ Le père Albotodo était également dévoué à la charité et, grâce à ses efforts, un hôpital pour les pauvres et une école pour enfants et adolescents ont été ouverts sous le patronage du célèbre archevêque Pedro Guerrero, une figure de proue du Concile de Trente. À son apogée, il comptait 550 élèves.

Photo : Casa de la Doctrina, dans le quartier de l’Albaicín à Grenade, où les garçons et les filles maures recevaient une éducation et apprenaient l’espagnol et la religion chrétienne. Elle comptait douze professeurs jésuites (photo : Semana Santa y Más).

__ Mais quel a été le fruit de cet énorme effort apostolique ? García Olmo souligne le contraste entre les lettres triomphalistes envoyées à Rome et le “pessimisme croissant” face à la “stérilité de l’effort colossal”, qui n’a pas porté ses fruits.

__ Les jésuites envisagent la fermeture, mais Albotodo ne veut pas abandonner (soutenu par San François de Borgia) et reste le seul prêtre du quartier, assisté de cinq frères jésuites, jusqu’à l’adieu final en 1569, lorsque la guerre des Alpujarras modifie complètement les relations avec la communauté musulmane.

Les liens avec la Couronne

__ Cette communauté, qui quelques années plus tôt avait réclamé des jésuites pour le quartier, ressentait un “amer ressentiment” à l’égard des fils de Saint Ignace, car, s’ils connaissaient bien la réalité à laquelle ils étaient confrontés, ils avaient approuvé les actions militaires de la Couronne contre les soulèvements maures. Ces musulmans ont même attenté à la vie d’Albotodo, qui s’en est sorti indemne : la veille de Noël 1568, ils ont fait une descente dans la maison des jésuites, le cherchant pour le tuer, ce à quoi il a échappé au dernier moment.

__ Bien qu’il ait soutenu la répression des soulèvements maures, le père Albotodo avait protégé ses proches et obtenu des garanties pour leur vie de la part de Don Juan d’Autriche, qui commandait les forces royales.

__ Il se consacra ensuite à d’autres activités apostoliques dans lesquelles il se distingue parmi les prisonniers, et l’on rapporte au moins une conversion, celle d’un Maure condamné à mort et exécuté en 1573.

Christianisme et Islam : une convergence impossible

__ Le père Ignacio de las Casas, un disciple d’Albotodo, a poursuivi son travail, bien que dans des styles très différents. Si le maître l’avait fait principalement par charité, Casas s’est consacré à une défense publique efficace de son peuple. Il l’a fait sans aucun relativisme, car tout comme il préconisait une étude approfondie et ordonnée du Coran afin de se rapprocher de ses adeptes, il encourageait, selon ses propres termes, “à haïr et à abhorrer la secte du pervers Mahomet”.

__ En effet, dans la célèbre polémique du Plomos del Sacromonte, il s’oppose à tout compromis entre le catholicisme et l’islam. En 1595, des plaques avaient été découvertes dans un latin étrange mélangé à de l’arabe, prétendant être un cinquième évangile avec des révélations supposées de la Sainte Vierge et de l’apôtre Jacques, cherchant un compromis entre la foi chrétienne et les croyances mahométanes. Un faux ‒ probablement l’œuvre de Maures riches et cultivés soucieux de désamorcer les tensions entre les deux communautés ‒ n’a pas trompé Las Casas.

__ Malgré tout, il recherchait la compassion plutôt que la confrontation, et dans ses lettres et ses écrits, explique García Olmo, il n’hésitait pas à faire “une défense émotionnelle et en même temps raisonnée des qualités morales chères au peuple maure”. En même temps, il dénonce les contradictions des politiques assimilationnistes de la Couronne et de l’Église, qui combinent les baptêmes de masse avec “l’isolement” et le “mépris” des néophytes.

L’échec

__ Casas, comme Albotodo, était motivé par un désir sincère de conversion authentique par le biais d’une véritable catéchèse, plutôt que par une politique de pactes qui se contentait de la soumission purement extérieure des Mauresques, pour devoir ensuite les soumettre par la force lorsque, mécontents de leur propre double vie, ils se rebellaient. Il s’est lui-même adressé au roi et au pape pour censurer cette façon de faire.

__ Ce qui est certain, c’est que l’œuvre évangélisatrice d’Albotodo y Casas n’a pas atteint les résultats escomptés, étant donné la forte résistance de ceux à qui elle s’adressait, qui ont fini par voir dans les jésuites de simples agents du pouvoir pour les dépouiller de leur identité et de leurs traditions. [NDLR : ceci est une vision très sociologique et faussée du problème, l’auteur ignorant sa dimension messianiste, qui est essentielle].

__ Et ils ont eux-mêmes compris et soutenu les décisions ultérieures de la Couronne lorsque cette résistance fermée s’est transformée en insubordination ouverte accompagnée de crimes et de martyres contre les chrétiens. Ils étaient de bons et zélés bergers des âmes ‒ les âmes du peuple auquel ils appartenaient par le sang ‒ mais le danger de l’Islam en tant que cancer de la chrétienté, le peuple auquel ils appartenaient par la foi, ne leur était pas caché.

Vidéo https://www.youtube.com/watch?v=KweWvzoFq7o . En espagnol.

Addendum 1 : L’impasse de l’intégration artificielle

__ Au Moyen Âge, la diversité des populations ou des us et coutumes ne gênait pas. Mais, comme l’a démontré William Cavanaugh (in Migrations du sacré, Paris, éd. l’Homme Nouveau, 2010), les États modernes issus de la Renaissance se caractérisent par l’imposition d’une langue unique, d’un marché unique, d’une législation unique, d’une monnaie unique, et enfin d’une religion unique conforme aux attentes du pouvoir central ; les « guerres de religion » (XVIe-XVIIIe siècles) en seront la conséquence. L’État moderne se pense en termes de conformité, et l’Espagne de Philippe II n’a pas échappé à ce travers rationaliste.

__ Cependant, l’auteur, Carmelo López-Arias, influencé par la « légende noire espagnole » (essentiellement fabriquée par les Anglais), se trompe quand il évoque la “société espagnole … obsédée par la pureté du sang” : cela fait déjà un siècle que les mariages entre Espagnols et Indiens d’Amérique sont courants, donnant naissance à une civilisation nouvelle, notamment au Mexique. Comme l’explique magistralement l’historienne Elvira Roca Barea, cette obsession de pureté est essentiellement italienne. Dans le contexte de la Renaissance, les Italiens se revendiquaient, face à l’empire espagnol dont ils faisaient partie, comme les seuls vrais « romains » de souche pure, et traitaient de sang mêlé les Espagnols (« descendants de wisigoths – le mot gothique, inventé en Italie, désignant les barbares – et de juifs »).

__ Avec les Musulmans, le brassage racial s’avère problématique, le messianisme politico-religieux latent de ces croyants étant un facteur important. Pour s’entendre, il faut d’abord se comprendre. De nombreux Maures se convertirent et il y eut des mariages mixtes – l’auteur semble ignorer tout cela. Cependant, de la part des autres, demeurait un danger objectif pour la paix du Royaume, mais cette menace est vue simplement comme un problème de non-conformité aux habitudes, coutumes et croyances des autres habitants. Il suffirait donc d’imposer celles-ci et le problème serait réglé : c’était une vision très rationaliste, et erronée. Par la Pragmática Sanción de 1567, l’application des mesures qui avaient été suspendues en 1526 est remise en vigueur, interdisant les éléments distinctifs extérieurs des Mauresques tels que la langue, l’habillement, les bains, les cérémonies de culte, les rites qui les accompagnent, les zambras, etc. Pedro de Deza, l’un des plus ardents défenseurs des mesures sévères, fut nommé président de la chancellerie de Grenade ; ses décrets vont enflammer les esprits des Maures, comme le reconnut Don Juan d’Autriche dans une lettre envoyée au roi dans laquelle il lui disait que sa “manière de procéder… avec ces gens … est certainement très contraire à celle qui a été convenue et qui doit être exécutée”. Le capitaine général de Grenade lui-même, Íñigo López de Mendoza y Mendoza, protesta auprès du cardinal Espinosa, en vain.

__ Une rébellion en découla, avec le massacre de chrétiens dans des villages autour de Grenade. La régence d’Alger, dirigée par Euldj Ali, envoya dès 1568 une quarantaine de galères et de galiotes chargées d’armes et de soldats vers Alméria, mais une violente tempête dispersa la flotte. Près de 4 000 soldats maures arrivèrent cependant à rejoindre la rébellion. Après avoir pris le dessus sur les insurgés, la monarchie décida de disperser plus de 80 000 d’entre eux dans divers points de la péninsule ibérique afin d’éviter à l’avenir que leur concentration facilite de nouvelles rébellions. Cela, Saint Louis de France l’avait déjà appliqué en son temps, mais avec plus de bon sens.

Addendum 2 : Se souvenir de ce qu’était l’oppression dans l’Andalousie musulmane

__ En fait un peu antérieur à l’étude de Rafael Sánchez Saus [1], portant également sur le  mythe de l’Andalousie musulmane comme modèle de cohabitation heureuse entre l’islam, le catholicisme et le judaïsme dans un territoire de souveraineté musulmane, l’ouvrage de Serafín Fanjul [2] le complète opportunément. Il s’agit de même d’un livre « politiquement incorrect », à contre-courant de la tendance de nos jours dominante consistant à célébrer ce qui n’est pourtant qu’un mythe démenti par le gros de la littérature historique sur le sujet. Membre de l’Académie royale d’histoire espagnole et professeur de littérature arabe à l’Université autonome de Madrid, Serafin Fanjul s’érige donc contre le travestissement de la longue période de domination musulmane de l’Espagne. Période qui s’étend de l’agression arabo-berbère fulgurante des années 711-754  à la disparition du Royaume de Grenade en 1492, en passant par le moment triomphal du califat de Cordoue (929-1031), présentée comme règne supposé d’une Arcadie illustrée par la cohabitation harmonieuse et pacifique des trois cultures arabo-musulmane, catholique et juive. Pour l’auteur en revanche, « Le bon sauvage n’a jamais existé, pas plus en al-Andalus qu’ailleurs. Ce que l’Islam a perdu n’est en rien un paradis originel » (p. 669).

__ Substantiel, précédé d’une préface signée par Arnaud Imatz comme celle du livre de Sanchez Saus, l’étude très documentée de Serafin Fanjul comporte deux parties. Intitulée al-Andalus contre l’Espagne, la première s’emploie pour l’essentiel à ramener à sa juste mesure l’apport arabo-musulman à l’Espagne. Il y est question de tous les clichés qu’il importe de redresser : en particulier le caractère nullement pacifique du contact interculturel et la fusion en réalité introuvable des trois sociétés. Sont examinés ensuite la brutalité de l’intervention musulmane, arabe et aussi berbère, puis l’interprétation par les populations locales de cette catastrophe, perçue comme un châtiment de Dieu, ainsi que l’observation du peu d’importance démographique de l’immigration musulmane. Longtemps, le gros de la population d’al-Andalus fut constitué de mozarabes, chrétiens réfractaires à l’islam longtemps majoritaires, ou juifs, les uns et les autres soumis au statut subalterne de dhimmis, régime de prétendue protection assurée par le pouvoir islamique, mais en réalité contraints très souvent à une réelle servitude et à d’incessantes humiliations. Inversement, l’auteur souligne la faible influence puis l’expulsion en 1609 hors de l’Espagne chrétienne des morisques, musulmans convertis de force au catholicisme à l’issue de la Reconquête. Dans une perspective plus convenue, Fanjul observe toutefois également la fréquence de vocables arabes dans la toponymie et moindrement dans l’onomastique, qui n’entraîne cependant guère de conséquences à long terme. Parallèlement, il relève la multitude de fables concernant l’origine arabo-musulmane imaginaire de certaines danses ou éléments de culture populaire, dont en particulier le flamenco. De même encore qu’une prétendue découverte de l’Amérique par des navigateurs arabes ou la présence de pilotes noirs dans la flotte de Magellan (pp. 567 et 570).

__ De son côté, la seconde partie de l’ouvrage est consacrée plus spécifiquement à l’invalidation du mythe d’al-Andalus dans une perspective thématique et quelque peu anthropologique, inspirée notamment par Julio Caro Baroja. Fanjul s’y révèle plutôt mesuré dans une perspective toujours critique. Il se situe dans une ligne proche de celle de José Antonio Maravall, pour lequel une culture andalouse à bien existé en dépit des frontières entre les trois populations. Mais il prend soin en même temps de rappeler par exemple que le grand politologue Giovanni Sartori ou l’essayiste italienne Oriana Fallaci ont compté parmi les plus pertinents censeurs du mythe des trois cultures. Fanjul revient en outre dans cette seconde partie sur le phénomène essentiel de la « dhimitude », ce statut de quasi servage appliqué aux chrétiens sous prétexte de les protéger (p. 603). Il réduit par ailleurs à néant la thèse selon laquelle les gitans, apparus pour la première fois en 1432 à Barcelone, auraient eu à voir avec le pseudo-miracle andalou-musulman. Il récuse également l’idée que des morisques (musulmans convertis de force plus tard au catholicisme) auraient contribué après la Reconquête au peuplement de l’Amérique espagnole. Dans l’ensemble, tout comme le grand hispaniste Ramón Menéndez Pidal, il confirme que la conversion de plus en plus étendue des chrétiens à l’Islam au fur et à mesure de la longue poursuite de sa domination a été due à l’usage de la force ou de la persécution plus ou moins violente. Tout au plus minimise-t-il quelque peu cette violence, ou du moins s’abstient-il de la répertorier aussi en détail que le fait l’ouvrage de Rafael Sánchez Saus, dont le plan non plus thématique mais minutieusement chronologique livre une véritable histoire de la réalité plus consternante qu’angélique d’al-Andalus. [source de la note 2]

[1] Rafael Sánchez Saus, Les chrétiens dans al-Andalus. De la soumission à l’anéantissement, Le Rocher, 2020, 468 p., 9,90 €, recensé précédemment dans la revue (n. 143, puis pour une nouvelle édition, 146).

[2] Serafín Fanjul, Al-Andalus, l’invention d’un mytheLa réalité historique de l’Espagne des trois cultures, L’Artilleur, 2017, 717 p., 28 €.

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