1 Nature humaine et Création

Le temps est bien relatif, surtout dans l’Au-delà

De l’absolutisation du temps terrestre au concept de « jugement général »

P. Edouard-Marie
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Le but principal de tout document du Magistère est négatif : mettre en garde les fidèles contre telle ou telle doctrine erronée. Inversement, dire positivement et rigoureusement la Révélation est beaucoup plus difficile, car in a obligatoirement recours à des images ou à des formules conceptuelles. Or, la foi ne consiste pas à répéter des formules ou des images, mais à percevoir et adhérer à ce qu’elles veulent dire, avec l’aide de l’Esprit. D’où l’importance de revenir toujours à la Parole de Dieu, Ancien et Nouveau Testament, qui nous parle positivement.

En réaction à une conception erronée des Grecs

Dans notre tradition occidentale, qui est revêtue de l’aura du Magistère puisqu’elle est liée au siège de la chrétienté, les Conciles de Lyon II (1274) et celui de Florence (1439) jouèrent un rôle important dans les représentations et formules relatives à l’Au-delà. En particulier, on trouve cette phrase : « Les âmes de ceux qui sont morts dans le péché mortel actuel ou seulement dans le péché originel descendent bientôt (mox) en enfer, cependant avec des peines inégales »[1]. Le texte de référence était la profession de foi envoyée, en 1267, à Michel VIII Paléologue, empereur de Constantinople, un texte qui fut relu au Concile de Florence et qui fut intégré dans les conclusions de ce Concile. Ce texte visait une tendance des théologiens grecs à penser que le sort des morts n’est pas fixé avant une sorte de Jugement général. Et, en attendant ce jour lointain, ni les âmes pures ne jouissent de la béatitude céleste, ni les pécheurs ne subissent les tourments de l’Enfer.

Le Concile répondit que, après leur mort, les saints sont reçus « bientôt (mox) au Ciel » tandis que les pécheurs sont condamnés « bientôt (mox) à l’enfer », un lieu à trois étages comme on va le voir. L’adverbe mox utilisé plutôt que statim ou protinus, immédiatement, séance tenante, laisse entendre un espace ou temps entre la première action et la seconde (monter au Ciel ou descendre en enfer). Cependant, on ne voit pas quelle serait la première action, car il est seulement question d’un état (ne pas avoir la Grâce nécessaire au Salut) ; le passage a donc été compris comme une immédiateté entre le moment « t » présumé de la mort et le temps « t+1 » où on se retrouve, Dieu sait comment, au Ciel ou dans un des étages de l’enfer.

C’est ainsi qu’apparut le concept de « jugement particulier » par opposition au jugement tardivement différé et dit « général » des Grecs : il se place à un moment 0 entre « t » et « t+1 », sauf qu’il n’y a pas de place entre les deux. Le rationalisme occidental avança la formule des deux jugements successifs qui sera explicitée plus tard, le premier étant privé et le second étant public, groupé et lié à un événement terrestre (la Venue glorieuse). L’Au-delà est donc lié au temps terrestre.

Projeter le temps terrestre dans l’Au-delà

Longtemps avant Lyon II, le lien entre le temps terrestre et l’Au-delà était déjà habituel. La « descente du Christ aux enfers » était ainsi traitée : l’âme du Christ descend dans la salle d’attente des défunts puisqu’aucun des « bons » qui y sont ne pouvait monter au Ciel avant que Jésus y soit monté lui-même lors de son Ascension, quarante jours après sa résurrection (Pâques). Ainsi ces limbes des Pères (infernum sanctorum patrum) furent vidées de ceux qui y étaient depuis des millénaires le 17 mai de l’an 30, mais, à partir de cette date, les nouveaux défunts ne doivent plus attendre (cf. saint Thomas d’Aquin, III Sent., dist. 22, q. 2, a. I, solutio 2). En ces lieux, le Christ passe donc deux jours en son âme puis quarante avec son corps, mais jamais en compagnie des « mauvais » qui, eux aussi, doivent attendre 42 jours mais avant de descendre au sous-sol (à moins que ce soit au rez-de-chaussée) où se trouvent les démons – on n’explique pas comment les « bons » et les « mauvais » sont déjà jugés tels, et donc à quoi peut bien servir le passage du Christ parmi eux.

Une telle représentation n’était pas seulement temporelle mais aussi spatiale. La salle d’attente est au troisième étage de l’enfer, le premier étant occupé par les âmes des enfants morts sans le baptême avant l’âge de sept ans, et le deuxième par les âmes méritantes mais non encore purifiées.[2]

Il faut faire une double digression ici : pourquoi les enfants non baptisés avant l’âge de sept ans se retrouvent-ils pour toujours au premier étage de l’enfer, où heureusement les flammes ne parviennent pas ? Avec un rationalisme aussi moraliste qu’imaginatif, la théologie a postulé que ces enfants ne méritent ni l’enfer des damnés, ni le Paradis : avant l’âge de sept ans, en effet, ils sont présumé n’avoir jamais pu poser d’acte méritoire ; donc ils ne méritent rien. Mais à sept ans et un jour, ils posent un acte soit bon soit mauvais, qui leur vaudra de se retrouver soit avec les damnés, soit à l’étage du dessus (le Purgatoire) avec les âmes en voie de purification. Il suffisait d’y penser.

L’avantage de l’IA, c’est que tout ceci est désormais accessible facilement et à l’état brut. Mais ce que l’IA ne pourra pas dire, c’est l’origine de ces élucubrations théologiques c’est-à-dire le moment où le train, suite à une petite erreur d’aiguillage, commence à s’écarter de sa route. Cette origine était le problème du temps.

En reportant le « jugement » des défunts (si on peut parler de jugement) au moment de la Venue Glorieuse, les Grecs éludaient le problème. Mais cela ne pouvait pas convenir au rationalisme augustinien latin. Dans les deux cas, l’erreur fondamentale était de projeter dans l’Au-delà un temps matériel, c’est-à-dire d’absolutiser le temps qui se compte en années, en jours et en heures : tout esprit ouvert ne pouvait-il pas constater que, sur terre, le temps est relatif ?

La relativité du temps, une ouverture pour la théologie

En effet, divers « temps » co-existent : le temps matériel des horloges, le temps biologique (des corps animaux ou, différent encore, des plantes), et le temps psychologique humain, allongé ou raccourci selon l’intensité du vécu – auquel paraît se rapporter le temps extatique, celui des expériences des rapports avec l’Au-delà (apparitions célestes, EFM ou expériences aux frontières de la mort, etc.).

Si l’on comprend qu’un temps non matériel mesurable se déploie dans l’au-delà immédiat de la vie terrestre, à l’exemple du temps extatique – qui n’est pas l’éternité, celle-ci étant l’absence de temps –, alors il devient possible de penser

  • que la mort n’est pas un temps « t » mais un passage commençant sur terre et continuant au-delà du point de non-retour lié à la dégradation du corps physique ;
  • et que ce temps est un espace de miséricorde ultime qui prépare et conduit à la Rencontre du Christ (cf. parcours 4 et fr/wp-content/uploads/2026/09/Salut-Sheol-descente-enfers-positions.pdf).

Mais alors, il faut penser ce mystère de la Rencontre du Christ, où se noue le salut, qu’on l’accepte ou qu’on le refuse, un mystère qui n’a guère été pensé en Occident. Telle est la grosse lacune de la tradition occidentale, facilitée il est vrai par l’absence du terme rencontrer (et du verbe rencontrer) dans la langue latine et en grec ancien. Le mot existe aujourd’hui depuis plus ou moins trois siècles, mais la théologie latine ne parvienne pas à se renouveler en l’intégrant, ce qui a conduit à des réactions de rejet et de négation globale, quoique parfois très subtile dans le cas de Karl Rahner.

Cette lacune est encore plus criante aujourd’hui du fait que, il y a plus d’un siècle déjà, la relativité du temps et de l’espace a été mise en lumière par Pointcarré et Einstein. Pour autant, la théologie occidentale n’a toujours pas intégré cette perspective-là non plus. Elle se retrouve tiraillée entre la répétition stérile des élucubrations exposées plus haut, et des négations autodestructrices joliment résumées par Michel Polnareff dans sa célèbre chanson des années soixante : « On ira tous au Paradis » – tel semble être effectivement l’enseignement dominant aujourd’hui, à ceci près qu’il est dit que les âmes non méritantes cesseraient d’exister (pape François), ce qui est une solution bien commode pour ne pas avoir à caser les « mauvais » quelque part.

La projection du temps terrestre dans l’Au-delà est également la source d’une grosse confusion, qui empêche de lire correctement le Nouveau Testament, crée le flou, et occulte une part capitale de l’espérance chrétienne.

Le jugement dit « général »

Si le temps terrestre en lequel adviendra la Venue glorieuse est appliqué à l’Au-delà, alors cette Venue ne concerne pas seulement ceux qui seront sur terre à ce moment-là, mais également les défunts ; et, tant qu’à faire, on y ajoute la résurrection des corps et la vie éternelle, dénaturant la Parole de Dieu qui distingue bien c’est-à-dire sépare par un temps significatif la manifestation en gloire du Christ et l’accomplissement dans l’Eternité (où les « corps » ont effectivement une place, mais non parce que Dieu les recréerait) : le Jugement décrit dans Ap 19,11-20,2 est séparé de l’épreuve globale ultime décrite dans Ap 20,7-21,4 qui conduit à l’entrée dans l’éternité de l’humanité fidèle et de toute la création avec elle (Rm 8) ; nombreux sont les commentateurs qui osent suggérer que Jean radote ici deux fois la même chose. Pire : en 1Co 15 24, beaucoup de traductions françaises ont remplacé l’adverbe ensuite par alors, de sorte que disparaît ce qui est dit du temps sur la terre entre la Venue glorieuse et l’entrée dans l’Eternité, cf. eecho.fr/venue-glorieuse-un-mot-qui-change-tout/. C’est un pan entier de l’Espérance chrétienne qui est ainsi gommé.

Cependant, diront certains, le Credo promulgué à Nicée-Constantinople (325 /381) ne dit-il pas que Jésus viendra « pour juger les vivants et des morts » ? Notons que l’ordre est inversé dans la liturgie chaldéenne, conformément à cette affirmation de Rm 14,9 : « Pour ceci, le Christ est mort, est revenu à la vie et s’est relevé : afin de devenir le Seigneur pour les morts et pour les vivants » (trad. de l’araméen mryᵓ lmytᵓ wlḥyᵓ).[3] Par sa « descente aux enfers », le Christ est effectivement devenu le Seigneur pour les morts, et lors de sa Venue il le sera aussi pour les vivants. Mais dans une conception étroitement logique, on placera les vivants avant les morts, vu que les vivants doivent d’abord mourir afin d’être comptés dans la seconde catégorie.

En tout état de cause, ce Credo n’avait d’autre but que de présenter aux fidèles un bref résumé de la foi, tout axé sur les questions qui suscitaient alors des divergences, autour de la double nature du Christ. Les autres points de foi furent mentionnés l’un derrière l’autre juste pour mémoire, et l’eschatologie était le moindre des soucis chez les participants à ces deux Conciles. Cependant, cette formule, destinée à être répétée, ne pouvait que créer une confusion entre le Jugement des vivants sur terre lors de la Venue glorieuse et la Rencontre des défunts « aux enfers », qui n’est précisément pas un jugement (Jn 3,19-21) : quand Jésus parle de lui-même comme Juge, c’est toujours et uniquement en rapport avec sa venue glorieuse – et souvent en lien avec l’image du « Fils de l’homme », une expression très spéciale et qui n’apparaît qu’une fois chez le prophète Daniel (Dn 7,13) dans un contexte qui en dit long.

De fait, la confusion s’est installée du côté grec, et plus encore du côté latin. Et c’est de là qu’est sorti le concept de « jugement général », qui entretient la conviction que tout est flou dans ce que la Révélation nous dit de l’au-delà personnel ou collectif (ce qui est normal si on mélange les deux plans), et qui fait disparaître la Seigneurie à venir du Christ sur ce monde, qui, explique St Irénée, doit être purifié et préparé pour pouvoir entrer dans la gloire.

Sortir des impasses

En 1992 paraissait le Catéchisme de l’Eglise Catholique, sous l’égide du Cardinal Joseph Ratzinger. Lui-même a rédigé, avec deux autres théologiens, les n° 634-635) qui traitent de la « Descente du Christ aux enfers » c’est-à-dire dans « la profondeur de la mort » comme lieu de la Rencontre de chacun des défunts avec le Christ qui les y a précédés « de tous temps et de tous les lieux » : c’est là que se réalise « l’extension de l’œuvre rédemptrice à tous les hommes », l’offre du salut spécialement à ceux qui n’y ont jamais été confrontés (c’est-à-dire la majorité des hommes d’aujourd’hui). Le texte préliminaire était moins ramassé et plus aisé à comprendre,[4] mais le fait est que ces articles de CEC ne pouvaient qu’être écartés par une théologie continuant à penser en termes de temps terrestre : comment en effet, dans une telle chronologie terrestre, le Christ pourrait-il être présent au temps de chacun des défunts, quelle que soit son époque ?

Le futur Pape Benoit XVI espérait un retour à l’étude de la Parole de Dieu, comme il l’écrivit huit ans plus tard dans la déclaration Dominus Iesus ; il y invitait les théologiens à “parcourir de nouvelles pistes d’investigation”, en précisant :

“La présente Déclaration intervient dans cette recherche pour rappeler… certains contenus doctrinaux essentiels, qui puissent aider la réflexion théologique à découvrir peu à peu des solutions conformes aux données de la foi et aptes à répondre aux défis de la culture contemporaine” (§3).

Cette espérance ne s’est pas encore concrétisée.

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[1] « Illorum autem animas, qui in actuali mortali peccato vel solo originali decedunt, mox in infernum descendere, poenis tamen disparibus puniendas ».

[2] Voir par exemple Dom Edmond Boissard, Réflexions sur le salut des enfants morts sans baptême, édition de la Source, pp. 110.

[3] On trouve l’expression « juger les vivants et les morts » dans deux occurrences : 2Tm 4,1 et 1P 4,5 non liées directement à l’événement de la résurrection.

[4] Cf. https://www.eecho.fr/wp-content/uploads/2026/09/CEC_n°632-639ed-prim_Descente-enfers.pdf.

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