En mémoire de Yves Beauperin (1944-2025)
Parmi les élèves du Père Marcel Jousse, Yves Beauperin a joué un rôle important pour faire connaître en France l’oralité des Evangiles. Il est retourné vers le Seigneur le 3 septembre 2025, à l’âge de 81 ans.
Nous donnons ici l’hommage que lui rend Samuel Landon, et c’est également un témoignage :
Ce que je dois à Yves Beaupérin
Ayant appris voici quelques jours le décès d’Yves Beaupérin (le 3 septembre 2025 à 81 ans), je souhaite transmettre quelques mots pour dire tout ce que je lui dois concernant mon parcours de foi.
Si j’ai grandi dans une famille catholique pratiquante, mon histoire de foi a été marquée par deux moments capitaux. Tout d’abord, lors d’une session de jeunes animés par la Communauté du Chemin-Neuf, j’avais 18 ans. J’ai fait l’acte de remettre ma vie entre les mains de Jésus, par une lettre et une prière publique. Ce fut le début d’une transformation intérieure que je ne peux qu’attribuer à la divinité, tellement ma vie prit un tournant nouveau, plein de joie et d’assurance.
Et c’est environ 8 ans plus tard, que j’ai découvert les travaux de Pierre Perrier par son livre « Les Colliers Evangéliques », qui me menèrent à la redécouverte des travaux de Marcel Jousse et de l’oralité des évangiles. Redécouverte, car j’avais été élevé dans une paroisse catholique où la rythmo-catéchèse, fruit d’années de travail du père jésuite Marcel Jousse, était enseignée aux enfants… mais, à part le Notre Père gestué, j’avais tout oublié.
Ces découvertes furent un éblouissement et une joie inouïs pour mon âme. En revenant à la culture des apôtres, à l’oralité hébraïque, je comprenais enfin la cohérence et la beauté des évangiles. Je quittais cette schizophrénie catholique tant répandue qui consiste à proclamer chaque dimanche un credo tout en ayant appris rationnellement que tout ne reposait que sur des manuscrits peu sûrs, des traditions incertaines, des traductions branlantes, des légendes obscures. Bref : il fallait affirmer que Jésus était ressuscité, car sans cela, vaine était notre foi, mais pourtant, les plus sages parmi les sages chrétiens affirmaient qu’au fond, on ne savait pas grand-chose des apôtres, encore moins de Jésus, et absolument rien de Moïse.
Ma prise de conscience fut d’autant plus forte que j’étais alors au Kirghizistan et que j’y découvrais la tradition orale des Manastchi, ces maîtres conteurs capables de réciter par coeur l’équivalent de 10 fois l’Iliade et l’Odyssée (soit environ 500 000 vers). Mon rationnalisme occidental ne doutait pas une seule seconde que tout cela était tout à fait impossible à un être humain. Et pourtant… les Manastchi, bien que persécutés par les Soviétiques, continuent encore de transmettre leur tradition millénaire.
Si eux peuvent réciter cela… alors les 4000 versets des 4 évangiles et les moins de 40 000 versets de toute la Bible… sont bien peu de chose à côté ! Retenir par coeur des récitations orales composées sur le vif, concernant la naissance, l’enseignement, les miracles, la passion et la résurrection de Jésus, n’était donc pas impossible. Mais pour le croire, il fallait revenir aux sources de la tradition orale hébraïque.
Voulant m’y mettre instantanément, je trouvais quelques enregistrements sur la Toile, mais cela était insuffisant, c’est alors vers l’Institut Européen de Mimopédagogie que je me tournais, et Yves Beaupérin, son fondateur, me répondit, à plusieurs milliers de kilomètres de distance.
Quelle joie fut la mienne d’apprendre alors la récitation de la prophétie d’Isaïe concernant la Vierge qui allait enfanter, ainsi que le récit de l’immersion de Jésus par Jean dans le Jourdain ! Ma jeune épouse ne supportait plus mes répétitions incessantes pour reprendre encore et encore les versets et mieux les apprendre. Mais je ne m’arrêtais plus, et les traduisais aussitôt en anglais, puis en russe pour pouvoir les transmettre à nos amis locaux. Yves eut la patience de m’expliquer par écrit quels gestes pouvaient accompagner ces récitations. L’envoi de vidéos n’était pas encore d’actualité.
Dès mon retour en France, j’allais me former à ses côtés, et, bien vite, je lui demandais de venir donner des stages en Normandie.
Yves ne se contentait pas de transmettre les récitations de l’évangile. Par sa rigueur, sa pédagogie et sa patience, il faisait connaître les principales intuitions de Jousse : le formulisme, le bilatéralisme, le rythmisme. En effet, nous projetons nécessairement nos connaissances culturelles sur ce qu’on nous dit des autres cultures. Ainsi, j’ai cru que « savoir par coeur » était imiter ce que j’avais appris à l’école en mémorisant les Fables de la Fontaine ou une pièce de Molière. Or, ceux qui m’ont fait apprendre ces textes ignoraient tout des lois de la mémorisation des peuples traditionnels, ceux que Marcel Jousse qualifiaient de « style oral ». Lorsqu’on ne possède pas l’écriture, ou que l’écriture reste réservée à une élite, les lois de la mémorisation suivent un modèle anthropologique similaire parmi tous les peuples. On ne mémorise pas « un texte ». On le mélodie, le balance, et le rythme de tout son corps, et on le met en forme de plusieurs manières par des procédés variés (comptage, ordrage, agrafage) pour s’assurer de sa bonne transmission. Ainsi, on voit les Juifs se balancer d’avant en arrière en rythmant leur Torah, et les Musulmans de droite à gauche en récitant leur Coran. Et les Chrétiens ne seraient que des lecteurs ? Depuis Gutemberg, peut-être, mais avant, comme tous les peuples, ils apprennent par coeur, car il n’y a pas de peuple sans mémoire.
Qui se souvient aujourd’hui que le deuxième canon du concile de Nicée (VIIIème siècle) ordonne aux évêques de connaître le psautier par coeur (2500 versets regroupés sous 150 psaumes) afin d’être capable de le transmettre à leurs prêtres ? Qui comprend aujourd’hui que les « colliers » de Clovis qu’il dépose aux pieds de saint Rémi, sont des colliers de récitation contenant toute l’histoire et les croyances de son peuple, tels les quipus des Incas ?
Yves aimait plonger dans la tradition rabbinique ancienne pour nous faire partager un peu de la culture de Jésus de Nazareth. J’ai ainsi appris par coeur la récitation suivante : « Point n’est comparable, celui qui répète sa leçon, pour la 100ème fois à celui qui répète sa leçon pour la 100 et unième fois ! » ainsi que l’enseignait rabbi Ismaël (Ier siècle).
Yves a développé ses intuitions dans un ouvrage intitulé « Rabbi Iéshoua de Nazareth, une pédagogie globale, du texte écrit au geste global« . Ce livre doit être lu par toute personne voulant s’initier aux lois de l’oralité. Il s’agit d’une vulgarisation de l’essentiel des travaux de Marcel Jousse. C’est un guide précieux pour ne pas faire de contresens lorsqu’on parle de mémorisation à l’époque de Jésus. Je connais des prêtres qui enseignent dans des instituts réputés et qui ne connaissent rien à tout cela. Tout ce qu’ils enseignent ne sont que des projections de notre culture gréco-latine moderne qu’ils plaquent sur celle de Jésus. Ainsi, on imagine une rédaction tardive des évangiles avec des évangélistes assis à leurs bureaux, disposant d’encriers et de plume d’encre… et pourquoi pas d’une imprimante laser couleur ?
Et pourtant, n’avons-nous pas eu la grâce, en 1997, d’avoir eu un pape qui a déclaré Thérèse de Lisieux « docteur de l’Eglise », elle qui disait : « Si j’avais été prêtre, j’aurais appris l’hébreu et le grec, je ne me serai pas contentée du latin, comme cela j’aurais connu le vrai texte dicté par l’Esprit Saint« . Thérèse voulait être aussi proche que possible de Jésus qu’elle aimait tant et elle pressentait bien que les couches successives de traductions empêchaient une compréhension profonde de la parole de son sauveur. Et pourtant… quelle froideur aujourd’hui encore dans les séminaires pour l’hébreu et l’araméen !
C’est uniquement lorsque j’ai compris que si le Christ n’avait rien écrit, c’est que cela était intentionnel, qu’alors mon regard a changé. Jésus a volontairement transmis son enseignement de vive voix, de personne à personne, en actes et en parole. Et s’il l’a fait, c’est parce que toute la tradition d’Israël avait été préparée par les prophètes guidés par le Souffle de Dieu au cours des siècles passés, spirituellement et culturellement à transmettre un trésor invraisemblable : celui de la Révélation à Moïse. Et toute cette Révélation pointait vers une personne : la Parole faite chair, selon les mots de saint Jean. Il n’y a que deux types de prophètes : ceux qui sont venus avant le Christ et qui pointent vers lui, et ceux qui sont venus après le Christ et qui, se retournant, proclament : c’était Lui que les Ecritures annonçaient !
Le Souffle des prophètes se transmet aujourd’hui encore lorsque des baptisés méditent les paroles sacrées. Yves Beaupérin m’a appris qu’il ne s’agit pas seulement d’apprendre le texte par cœur, mais il faut également le méditer pour bien le comprendre, et l’intérioriser pour qu’il germe en nous par l’écoute du Souffle de Dieu. C’est sûrement là la source de la lectio divina toujours en vigueur dans l’Eglise. La Parole n’est plus un texte, elle se fait souffle récitant, et ce souffle progressivement devient un avec tout le corps qui se balance, chante et gestue. Et cette incarnation du souffle se fait flambeau qui fait naître la charité, fruit mûr de la Parole reçue.
Pour m’avoir initié à tout cela et m’avoir permis d’entreprendre une belle aventure aux côtés de rabbi Ieshoua de Nazareth, anthropologiquement contemplé, Yves, soit remercié.
Samuel Landon
Membre fondateur de l’association EEChO.
Fondateur du Centre Jonas
https://www.centrejonas.com
https://www.youtube.com/@captainjonah20000
Pour aller plus loin :
Rabbi Ieshoua de Nazareth, une pédagogie globale, du texte écrit au geste global, Yves Beaupérin, 2000, éditions Désiris :
https://adverbum.fr/editions-desiris/yves-beauperin/rabbi-ieshoua-de-nazareth-9782907653732_526.html
https://collectionsnumeriques-aude.mediatheques.fr/artiste/1246995
Institut Européen de Mimopédagogie : https://mimopedagogie.com/
Merci Samuel, pour ce témoignage !
Depuis plusieurs semaines, j’avais l’intuition de reprendre contact avec Yves Beaupérin, mon professeur de mathématiques au collège. En faisant cette recherche, j’ai appris avec tristesse et regrets son départ.
Yves faisait partie de ces enseignants qui ne transmettent pas seulement un savoir, mais une manière d’habiter le savoir. Nous apprenions les théorèmes à l’oral, en mouvement, avec le corps et la mémoire vivante, une pédagogie avant-gardiste, inspirée par sa foi, qui marque une vie entière.
Mais plus encore que sa méthode, je me souviens d’un homme profondément bienveillant, courageux, humble, dont le soutien discret a laissé une trace durable.
Je garderai vivant cet héritage, en parlant de sa méthode et en la faisant connaître dès que l’occasion se présentera.
Vingt ans plus tard, je réalise combien il continue de vivre à travers ce qu’il a semé.
Merci, Yves.
Eh bien je rejoins Florent, plusieurs mois après: sollicitée par un groupe de visiteurs des personnes isolées pour leur partager les récitatifs, comme séance de ressourcement dans leur service, je commençais à rédiger un courriél à l’adresse d’Yves lorsque j’ai appris son décès…par internet.
Je suis aussi dans un élan de reconnaissance pour tout le chemin parcouru avec lui, après avoir eu le bonheur de rencontrer Gabrielle Baron.
Merci pour sa précision et sa passion pour l’Evangile, en digne disciple de Marcel Jousse: Yves a su continuer à créer en ayant « intususceptionné » le fondement de l’oralité et de la mémorisation.
Beaucoup d’êtres n’ont pas encore ouvert la porte à leur « mémoire vivante »: continuons le chemin!
Merci cher Yves, merci à tous!