5 Combat spirituel et manifestations extraordinaires

De Jérusalem à Edesse ? Sur la piste du Linceul

Préface d’EEChO:

C’est après 360 que le linceul de Turin a dû être amené à Edesse, et c’est  sa possible ostension qui mit fin, contre toute attente, au siège de la ville en 544. L’idée qu’auparavant il ait été caché dans la muraille de la ville a été une manière de combler cinq siècles d’écart dans l’hypothèse mal fondée qu’il serait arrivé à Edesse vers l’an 44. En fait, avant 360, le linceul fut très vraisemblablement à l’abri en Orient (à Ninive-Mossoul, la grande ville chrétienne ?), y étant arrivé vers 70 ou 135 à la suite des insurrections en Judée. Bonne lecture !

Résumé / English Abstract, see note [1] :

__ De nombreuses études cherchent à clarifier l’histoire du Linceul avant son arrivée en Europe occidentale : Il est signalé à Constantinople autour de l’an mil, avant la seconde croisade et avant cela possiblement à Edesse. On retrouve dans les textes autour de Constantinople et d’Édesse trois familles de mentions d’un tissu portant l’image du Seigneur : un portait mentionné dans la « Légende d’Abgar », le Mandylion, mentionné à partir du 6ème siècle, et le Linceul. De nombreuses études ont cherché à déterminer si le Linceul et le Mandylion sont un seul et même objet. Certains vont jusqu’à fusionner les trois : le portrait que selon la Légende, Abgar V aurait reçu serait le Linceul, ce qui suppose son arrivée à Edesse avant 50.

__ Le présent article cherche à clarifier ce débat, à partir des traditions orientales et judéo-chrétienne. Il met en évidence que le Linceul n’a pu quitter Sion avant 51, date raisonnée de l’Assomption de Marie, ni avant au plus tôt le premier départ de l’Église de Sion, juste avant l’encerclement et la destruction du Temple de 70. Ceci est corroboré par le texte de l’Hymne à la Perle que l’on peut attribuer à Thomas l’Apôtre, où celui-ci raconte à sa manière très orientale, poétique et analogique, une ostension du Linceul peu après l’Assomption.

06/03/2026 – Texte PDF.
par Bernard Scherrer

Le Saint Linceul de Turin est-il le Mandylion d’Edesse ?

Le Linceul est bien connu et la reconstitution de son trajet depuis l’origine a fait l’objet de nombreuses études et de débats passionnés.

Moins connu est le Mandylion d’Edesse. Il s’agit d’une image physique dont la première mention (sous ce nom) remonte au 6ème siècle et qui fut transportée à Constantinople au 10ème siècle. Il disparaît de Constantinople au cours du sac de la ville, lors de la quatrième croisade de sinistre mémoire, et réapparaîtrait en France en tant que relique conservée par Saint Louis.

Ce Mandylion est assimilé par certains à un portrait peint ou une image sur un linge, du visage de Jésus qu’aurait reçu le roi Abgar V d’Edesse (mort en 50), à la suite d’un échange de correspondance avec Jésus, selon un récit appelé « légende d’Abgar » que l’on retrouve dans certains textes orientaux et occidentaux à partir de la fin du 3ème siècle. Ce portrait aurait permis au roi Abgar V de guérir de la lèpre. Sans préjuger de sa nature, nous l’appellerons le « portrait d’Abgar ». Selon certains récits ce portrait miraculeux aurait été en contact avec une tuile et y aurait laissé son empreinte.


– représentation d’artiste contemporain –

Nous avons ainsi potentiellement trois objets : le Linceul, le Mandylion et le portrait d’Abgar.

André Marie Dubarle [2] en 1985, puis un journaliste anglais passionné, Ian Wilson [3], en 1991, apportent des arguments pour montrer que ce qui a été vénéré du 6ème au 13ème siècle sous le nom de Mandylion aurait été en fait le Linceul, plié en huit et conservé dans un châssis avec une protection ne laissant visible que la Sainte Face. Cette conjecture s’appuie sur de sérieux indices : en particulier, les traces de pliure constatées sur le linceul qui permettent effectivement de n’exposer que la face, et un léger halo observé autour du visage qui pourrait correspondre à une exposition à la lumière n’affectant que cette partie, ce mode de présentation recoupant certaines descriptions du Mandylion. De plus, d’après Pietro Savio [4], un codex du 10ème siècle Codex Vossianus Latinus Q 69 contient un récit du 8ème siècle selon lequel tout le corps du Christ aurait été visible sur une relique conservée à Édesse.

D’autres viennent contredire cette conjecture. On citera par exemple Andrea Nicolotti [5] ou encore Emmanuel Poulhe [6]. Ce dernier propose en particulier une autre lecture de l’homélie de 944 de Grégoire le Référendaire sur laquelle s’appuyait le Père Dubarle pour conclure à l’identité des deux reliques. Selon E. Poulhe, on peut interpréter cette homélie dans un sens montrant que le Linceul et le Mandylion sont deux objets distincts. L’auteur cite également d’autres témoins, dont en particulier un texte de 1204 de Robert de Clari, qui mentionnent de façon distincte une image sur du tissu, une tuile (ou céramique) et un linceul ayant enveloppé Notre Seigneur, conservés dans des lieux différents à Constantinople. Notons que ces reliques pouvaient parfaitement les unes ou les autres avoir été apportées d’Édesse à Constantinople, en particulier au moment de la poussée de l’Islam. En simplifiant, nous arrivons à penser qu’il y a pu y avoir d’une part un tissu portant une image du visage, peinte pour certains, miraculeuse pour d’autres, et d’autre part le Linceul, qui a très bien pu être conservé plié en huit, à l’abri d’un cadre et ne laissant voir que le visage. Le terme de Mandylion a alors pu s’appliquer selon les récits, à l’une ou l’autre ces reliques.

Mais d’autres auteurs vont plus loin que Ian Wilson et le Père Dubarle, en considérant que le Linceul, le portrait d’Abgar et le Mandylion ne seraient qu’une seule et même relique, ou plus simplement que le Linceul aurait été envoyé par l’Église de Sion à Edesse dès avant la mort d’Abgar V. Parmi les arguments défendant une arrivée très précoce du Linceul à Edesse, on note par exemple :

  • Le linceul aurait été trop dangereux à conserver par Marie ou les apôtres à Jérusalem du fait des lois romaines contre les viols de sépulture et aurait donc été plus en sécurité à Édesse, loin de la domination Romaine.
  • Le Linceul taché de sang, donc impur, n’aurait pu être conservé par des Judéo-chrétiens.
  • L’Assomption de Marie aurait eu lieu en 44 d’après certains apocryphes, donc un transfert du Linceul à Édesse, difficilement probable du vivant de Marie, aurait pu avoir lieu après l’Assomption et avant la mort d’Abgar V.

Cette dernière conjecture d’une arrivée précoce du Linceul à Édesse nous paraît difficilement défendable, et c’est l’objet du présent article.

Pour éclairer le sujet, il convient d’abord de se donner un référentiel de dates correctement calé, du Baptême du Seigneur à la Passion, puis à l’Assomption. Ce référentiel constitue un cadre de cohérence nécessaire à la compréhension de l’histoire des débuts de l’Église, en particulier quant à la date de la Dormition et de l’Assomption.

Puis nous remettrons la « légende d’Abgar » dans sa perspective historique et politique, et évalueront sa crédibilité, en relativisant le rôle d’Édesse dans l’Évangélisation.

Nous reviendrons sur la question des risques, des difficultés et des enjeux de la conservation du Linceul par l’Église de Sion.

Mais surtout nous nous arrêterons sur le témoignage d’un texte exceptionnel, vénéré en Orient et rangé en Occident parmi les curiosités de la gnose ou des contes orientaux, le Madrasha dmarganitha [7]. Il s’agit, pour nous, d’un témoignage direct de Thomas l’Apôtre. Or celui-ci apporte un indice sérieux de la présence du Linceul à Sion en 51. Nous montrerons également que les Actes de Thomas, au sein desquels le Madrasha a été retrouvé, contribuent à la reconstitution des missions de Thomas en Mésopotamie puis vers l’Inde et la Chine, laissant à d’autres l’évangélisation d’Edesse.

Un nécessaire calage des dates pour une histoire cohérente des débuts de l’Église

La date du triduum de la Passion/Résurrection a fait l’objet de nombreuses thèses. Or si l’on prend en compte l’ensemble des éléments historiques dont nous disposons, il n’y a qu’une seule solution cohérente rendant compte de l’ensemble des indices dont nous disposons.

La Passion / Résurrection ne peut avoir lieu qu’en 30 ou 33 : ce sont les années où le 14 nisan, la veille de la Pâque, tombe un vendredi dans la période qui nous intéresse. Or, entre les deux dates, seule l’année 30 répond à l’ensemble des contraintes. Paul comparaît devant Gallion à Corinthe, au plus tard au printemps 52 [8]. Étant données les activités de Shaoul-Paul décrites dans les Actes des apôtres et la lettre aux Galates, la date de 33 n’est pas possible alors que 30 convient parfaitement. Cette dernière date correspond également aux indications du Liber Pontificalis sur Pierre, martyr sous Néron la 38ème année de la Passion [9]. Cette date est également cohérente avec les événements exceptionnels et la fin des miracles du Temple signalés par le Talmud, 40 ans avant la destruction du sanctuaire [10]. Elle est la seule compatible avec Jn 2:20 indiquant qu’au début de la prédication de Jésus, le Temple était en construction depuis 46 ans, le chantier ayant débuté en 20/19 av. J.-C [11].

Le Baptême du Seigneur a donc eu lieu à la fin de 26, lors de l’année sabbatique 26/27 [12]. Ces années sont particulièrement l’occasion pour la diaspora de venir en pèlerinage — il faut notamment renouveler les contrats qui viennent à échéance —, ce qui est cohérent avec l’affluence signalée par Luc auprès du Baptiste et l’annonce d’une année jubilaire par Jésus à Nazareth, en Septembre qui suit, pour 27/28 [13]. L’indication en Lc 3:1 de la « 15ème année du règne de Tibère » est alors à compter à partir du début de la participation de Tibère au pouvoir impérial et non de la mort d’Auguste.

A partir de 30, les missions des apôtres sont scandées par les grands pèlerinages sabbatiques (34, 41, 48 …) et les crises politiques (fin 31, 37, 41). Les 72 diacres (les nouveaux lévites) devront fuir fin 31 / début 32 après le lynchage d’Étienne par des Juifs pharisiens. Addaï et Mari font probablement partie de cette première vague de départ. Notons qu’alors les 72 ne disposent pas des évangiles « mis par écrit », mais d’une base orale et qu’ils ne sont pas (encore) prêtre ou « évêque », et ne peuvent former ni ordonner des « évêques », successeurs des Douze.

La reconstitution que l’on peut faire ensuite des missions apostoliques (les Douze) est tout à fait contrainte et résulte d’un ensemble de recoupements géographiques (ils suivent les grandes routes commerciales) et temporels. L’enseignement de Jésus en 3 ans ½ a fixé un standard qui va rythmer ces missions apostoliques, et ce d’autant plus que les années sabbatiques sont privilégiées par la diaspora pour venir en Terre Sainte et constituent ainsi pour les apôtres, des rendez-vous évidents [14]. Selon cette reconstitution qui est cohérente avec l’ensemble des sources canoniques :

Jacques le Majeur part en Espagne en 34, avec la vague de retour des pèlerins de la diaspora de leur pèlerinage sabbatique et revient à Jérusalem après deux cycles, au début de 41.

À l’exception de Jacques le Mineur, évêque de Sion, protégé par sa qualité de prince de la maison de David, les autres apôtres ainsi que Marie sont contraints de partir en 37 du fait de la vacance du pouvoir romain entraînée par la quasi simultanéité du limogeage de Pilate et de la mort de Tibère. Pour les apôtres, ce n’est pas la pax romana qui serait un danger à fuir. Elle est au contraire, à cette époque encore, une protection contre les zélotes excités. Ils partent tous en mission, pour la moitié d’entre eux dans l’Empire romain, pour les autres en Orient. Thomas et Barthélemy vont en Adiabène, évangéliser Ninive, et n’ont aucune raison de passer et surtout de s’arrêter en Osroène, le trajet direct vers Ninive passant par Doura Europos, la porte de l’Europe, plus au sud.

A l’occasion du rendez-vous de 41, Jacques le Majeur, revenu à Jérusalem, est tué par Agrippa et Pierre, jeté en prison, n’en réchappe que miraculeusement. Tous repartent précipitamment (y compris Thomas), sauf Jacques le Mineur, cousin de Jésus, évêque de Sion, Marie et Jean. Agrippa meurt en 44. Les 12 premiers chapitres des Actes des apôtres (de Ac 1:2b à Ac 12:24) connus en Orient sous le nom de Chronique de Jérusalem, et composés par Jacques le Mineur, retracent exactement cette période de 30 à 44, sans mention ni allusion à une Dormition ou une Assomption de Marie.

La première mission de Pierre à Rome a lieu de 42 à 45, ce qui est cohérent avec de très nombreuses mentions dans la tradition de l’Église latine, dont le Liber Pontificalis qui indique que Pierre a été 25 ans évêque de Rome, alors qu’il est mort en 67, sur ordre de Néron.

Le prochain grand rendez-vous des apôtres à Sion après la fuite de 41 est donc pour 48 : c’est celui mentionné par Paul dans sa lettre aux Galates.

Marie présente à Sion, pour le rendez-vous de 48

Les textes apocryphes donnent des éléments disparates ou difficiles à interpréter sur la date de la Dormition et de l’Assomption [15]. La durée archétypique d’une vie accomplie est de 70 ans en culture Hébréo-Mésopotamienne, et il est cohérent que Marie, préservée du péché, ait eu une durée de vie sur terre de cet ordre de grandeur. Monseigneur Alichoran qui fut une référence en matière de connaissance des textes sacrés et des traditions de l’Orient accordait confiance à un texte des Transitus Mariae [16] en arabe, indiquant que la Dormition de la Vierge avait eu lieu 21 ans (3 x 7) après l’Ascension, ce qui la place 3 ans ½ après l’année sabbatique 47/48.

Cette datation est très cohérente avec la reconstitution que l’on peut faire quant aux dates de composition des évangiles, en araméen. Le raisonnement est le suivant :

  • Les quatre textes sont à la fois complémentaires et exactement cohérents en araméen.
  • Les structures de composition en sont remarquables, typiques des compositions hébréo-mésopo­tamiennes, mais exceptionnelles de qualité [17].
  • Une telle cohérence et une telle qualité de composition est la marque d’un architecte d’ensemble, un compositeur exceptionnel qui de plus a tous les détails en mémoire au iod près pour garantir la cohérence exacte.
  • L’évangile de Luc est un assemblage de plusieurs « traditions » orales, dont la tradition personnelle de Marie et des femmes autour d’elle.
  • De plus, selon l’Épitre aux Galates (Gal 2) et de nombreuses sources patristiques, le texte de Luc intègre d’une manière ou d’une autre l’expérience de Paul.
  • Le texte de Jean tel que finalisé, réputé le plus tardif, porte en fait la marque de Marie : le prologue suit la même structure que le Magnificat, et un auteur hébraïsant comme Jacqueline Génot-Bismuth [18] reconnait le style de rabbi Hillel dans celui de Jean. La seule personne qui a pu assurer la tradition de Hillel, mort en 10 alors que Jean est né sensiblement la même année, c’est Marie.

Dans ce contexte, le seul rendez-vous crédible pour une telle mise à plat collective des rouleaux, une « galiana » [19] nécessaire à la composition de l’évangile de Luc qui assure le bouclage d’ensemble et l’intégration des traditions orales qui n’avaient pas encore été mises par écrit [20], est le rendez-vous de 48, auquel Marie était donc nécessairement présente, avec les « piliers de l’Église » dont parle Paul.

Il devient alors logique de penser que, selon le Plan divin, Marie avait à superviser la composition des quatre karozouthâ, chacune avec sa finalité propre, et qu’une fois cette mission assurée, le travail de sa vie terrestre est accompli. Les évangiles élaborés ou finalisés au Cénacle de Sion, sont bien la « lumière qui vient de la Ville bâtie sur la montagne » et qui donc ne peut être cachée, selon Mt 5:14 Pshyttâ.

La légende d’Édesse et ses enjeux : remise en perspective

Il est utile de rappeler les enjeux politico-culturels autour de l’histoire de l’Église des tous premiers siècles. Quand Constantin embrasse le christianisme, il en fait un outil politique. Sortant à peine d’une période de persécution, les évêques de l’Empire se voient octroyer des privilèges qui font d’eux quasiment des « fonctionnaires » avec, notamment, le droit de rendre justice et de recevoir des legs. Étant donnés les enjeux, Eusèbe de Césarée devient une sorte d’hagiographe de Constantin. L’Empire parthe, puis perse depuis 224 et la victoire d’Ardachir Ier sur Artaban IV, est alors l’ennemi héréditaire de Rome, et de même, depuis les trois guerres juives (la dernière datant de 135) [21], les Juifs sont considérés par les romains comme « ingouvernables ». Dans ce contexte, l’origine hébréo-mésopotamienne du Christianisme est à gommer [22] : le Christianisme doit être grec et l’Église de l’Orient qui s’est développée en Mésopotamie et bien au-delà, doit apparaître comme une émanation du Christianisme gréco-romain. Vue de l’Orient, l’Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée est simplement l’histoire de l’Église de l’Empire romain et, par exemple, Mar Bawaï Soro note que pendant des siècles, les étudiants de l’histoire de l’Église ont suivi l’exemple d’Eusèbe en excluant toute mention, étude ou recherche relative à l’Église de l’Orient en Mésopotamie ou en Perse occidentale [23]. C’est en prenant en compte ce contexte qu’il faut relire l’histoire d’Édesse : situés entre l’Euphrate et le Kabour, entre Antioche et Nisibe, Édesse et l’Osroène sont un espace tampon idéal pour justifier une christianisation de l’Orient issue de l’Occident.

L’Église de l’Orient s’est-elle effectivement développée à partir d’Édesse ? L’évangélisation de Ninive et de l’Adiabène par Thomas et Barthelemy fait partie des traditions les plus vénérables. Les grottes mystiques aux caractéristiques particulières sont des marqueurs de la route des apôtres, assez systématiques pour Thomas. Or, on a retrouvé à Mangesh à 100 km au nord de Ninive-Mossoul, une grotte mystique qu’une tradition continue lui attribue, y compris le nom du bourg puisque Mangesh signifie : « celui qui a touché (ou inséré) ». C’est la marque sûre d’au moins un cycle d’évangélisation de 3 ans de Thomas en Adiabène, donc de 37 à 41.  Au moment des événements de 70 et 135, les réfugiés Judéo-Chrétiens, majoritairement Galiléens, se sont naturellement réfugiés chez leurs « cousins » éloignés, solidement implantés au nord de la Mésopotamie, en Adiabène, en Médie, en Arménie… hors de l’Empire Romain.

Amir Harrak dans une étude qui croise les indices entre archéologie, épigraphie et textes, arrive à la conclusion que s’il est certain que le chris­tianisme s’est développé aux second et troisième siècles, depuis le Sud de la Mésopotamie jusqu’au Nord de la Syrie, du haut Euphrate à l’Adiabène, il n’y a selon lui aucun élément probant qui permette de dire où fut le foyer de départ [24].  Autrement dit, rien ne permet de contredire la tradition de l’Orient d’un développement spécifique, indépendant d’Antioche et a fortiori d’Édesse.

Françoise Briquel-Chatonnet rend justice au travail de Mar Mari, en repartant des travaux des sœurs C. et F. Julien. Elle écrit [25]:

À la suite d’Addaï, Mari va à Nisibe et, de là, suit toute la vallée du Tigre jusqu’au golfe arabo-persique. Partout il prêche, convertit, baptise, fonde des communautés et bâtit des églises. Il fonde notamment une Église à Kokhé, près de Séleucie et de Ctésiphon, ce qui deviendra le siège patriarcal et le cœur de l’Église de l’Orient. Et selon J.M. Fiey, cette Église est antérieure à 116 [26].

Avant le début du second siècle, Édesse est certes une capitale, mais celle d’un petit royaume tampon entre Rome et les Parthes : l’Osroène. Elle n’est pas sur la principale route de commerce Ouest-Est qui passe au sud, par la vallée de l’Euphrate et Doura Europos, la porte de l’Europe. C’est une dynastie « syriaque » — ce qui veut dire « araméen » en grec — qui y règne jusqu’en 216. Vers 204, Abgar IX se convertit au Christianisme, et c’est dans l’histoire du Christianisme, le premier roi chrétien [27]. Le royaume devient romain à partir de 216 et grossit en abritant des troupes romaines prêtes à défendre la frontière du Khabour.

La conversion de Constantin va pousser Shapour II, le roi de rois perse, à persécuter les chrétiens, considérés comme des ennemis de la religion zoroastrienne qu’il veut favoriser mais surtout comme une « cinquième colonne » potentielle de l’ennemi romain. En 337, Shapour II rompt le traité de Nisibe conclu en 297. Si les succès contre Rome sont timides au départ, et si Julien va jusqu’aux portes de Ctésiphon, les Romains vont s’écrouler brutalement vers 363, ce qui les amène à céder les districts du Tigre et de Nisibe aux Perses. De ce fait, de nombreux chrétiens de l’Église de l’Orient vont venir se réfugier à Édesse. Ils vont notamment y transférer depuis Nisibe la fameuse « École des Perses », où enseignait Ephrem. Dans ce mouvement, de nombreuses reliques et manuscrit furent mis à l’abri à Édesse, dont une partie des reliques de Thomas. Il est tout à fait possible que le Linceul ait alors fait partie du lot, après avoir quitté Sion et avoir été abrité en Orient soit du fait des événements de 70, soit de ceux de 135 (troisième guerre juive).

C’est dans ce contexte qu’est née la légende d’Abgar qui raconte qu’Abgar V aurait écrit une lettre à Jésus pour le prier de le guérir. Selon les sources, c’est Jude Thaddée, des Douze, ou le disciple Addaï, un des 72 qui aurait été envoyé. Aucune de ces sources ne mentionne Thomas. Selon certains textes, encore plus tardifs, Jésus aurait envoyé à Abgar une lettre ou un portrait. Selon une tradition de l’Orient, il pourrait s’agit d’un portrait peint par un disciple, Mari, originaire de la ville mésopotamienne éponyme réputée pour ses peintres. C’est seulement à la fin du 5ème siècle que l’on parle d’une image acheiropoïète, connue alors sous le nom de Mandylion.

Comme toujours, il convient de faire la part du vrai dans ces textes apocryphes. Abgar V s’est-il converti ? C’est possible mais en tout cas, cette conversion fut fragile sur le plan politique, puisque les successeurs d’Abgar V seraient revenus au paganisme après sa mort et notamment Sanatruk Ier, roi d’Osroène de 91 à 109, qui aurait martyrisé Addée, un disciple d’Addaï-Thaddée [28]. Ce qui est certain c’est que cette légende d’Abgar est très controversée. Selon Maurice Sartre, la correspondance entre Abgar et Jésus est un faux manifeste [29]. J. B. Segal dit également [30]:

Sur l’histoire de l’évangélisation d’Édesse, repose en grande partie la prétention de la ville à la prééminence dans la chrétienté. Pourtant, l’authenticité de l’histoire est douteuse ; elle peut être considérée, en effet, comme l’une des pieuses fraudes les plus réussies de l’antiquité.

Sans aller jusqu’à dire que la légende d’Abgar n’aurait aucun fondement, elle a certainement été largement brodée.

Enfin, certains mentionnent un Addaï évêque d’Édesse vers 180, mais la succession apostolique de la ville y est peu claire avant le 4ème siècle.

Enjeux et obstacles autour de la conservation du Linceul : pourquoi envoyer le Linceul à Abgar V ?

Si dans la culture occidentale, la conservation des reliques est destinée à la vénération des fidèles, dans la culture d’origine hébréo-mésopotamienne, elle a d’abord pour objet de conserver des preuves, des « pièces à conviction » venant à l’appui des témoignages oraux, et ce, de génération en génération. Le cas le plus emblématique est celui du contenu de l’Arche d’Alliance : le bâton fleuri d’Aaron, les tables de la Loi et une urne contenant de la manne.  Pour les Judéo-chrétiens, le Linceul constitue un élément essentiel de preuve de la véracité des témoignages. C’est en voyant le Linceul « posé à plat », à « sa place » [31] que Pierre et Jean ont su que personne n’avait pris le corps contrairement à la fausse nouvelle qu’avait fait courir le Sanhédrin.

Des telles reliques sont évidemment la propriété de la famille : le Linceul a nécessairement été conservé par Marie, princesse d’Israël, puis par Jacques d’Alphée, évêque de Sion, voire par Simon d’Alphée, son frère, qui lui succèdera.

Le fait que le Linceul soit couvert de taches de sang constitue-t-il une difficulté majeure ? Certes les kané — les cohanim en hébreu — ont l’interdit de toucher le sang, sinon celui des victimes sacrifiées, ou encore de s’approcher d’un mort, mais Marie n’est pas prêtre et son entourage ne comporte aucun prêtre de l’Ancienne Alliance [32]. Les femmes savent très bien gérer le contact avec le sang : elles vont simplement au miqvé tous les mois. Aidées de Joseph d’Arimatie et de Nicodème, elles ont descendu le corps sanglant de Jésus et l’ont mis au tombeau. Qui plus est, la célébration de l’Eucharistie donne aux apôtres l’obligation de boire le Sang même de Notre Seigneur.

Qu’en est-il du risque d’accusation de profanation de sépulture par les Romains dont le linceul serait une preuve dont il faudrait se débarrasser au plus vite ? Il y a certes un débat, ou plutôt un travail d’approfondissement qui a été mené sur ce que l’on appelle « l’Édit de Nazareth » qui décrète la peine de mort pour les violeurs de sépulture. En 1998, Martha Sordi et Erhard Grzybek avaient attribué cet édit à Néron, dans le cadre d’une politique antichrétienne [33]. Puis un article d’Adalberto Giovannini [34] l’attribue à Auguste, donc beaucoup plus tôt. Peu importe, car ce n’est pas d’abord le pouvoir romain que l’Église naissante a à craindre, mais les zélotes Juifs. La mort d’Étienne ne doit rien aux romains, et si Jacques le Majeur est tué, c’est certes par la main d’Agrippa, mais dans le souci de plaire aux Juifs. La Pax romana est plutôt protectrice. Les « diacres » — les 72 et leurs disciples — qui partent en 31/32 savent très bien qu’ils risquent leur vie et les apôtres ont été très exactement avertis par le récit apocalyptique conservé en Matthieu et en particulier par le verset 24:9. Pourquoi auraient-ils eu l’idée, qui plus est avant 50, d’aller porter le Linceul à Édesse, alors qu’à Jérusalem et dans les environs, les possibilités de cache sont infinies ?

Si le Linceul a quitté Sion, c’est au plus tôt à l’approche des événements de 70 : la tension monte, Jacques d’Alphée a été tué à Jérusalem, Jude Thadée, son frère, en Babylonie. L’Église de Sion, sentant la situation devenir dangereuse, s’est réfugiée à Pella [35]. C’est là que, selon la tradition de l’Orient [36], Mar Mari est venu recopier les rouleaux des évangiles et de la Chronique de Jérusalem en araméen [37]. Il est imaginable alors qu’il ait proposé d’emporter le Linceul à l’abri vers Ctésiphon ou Mossoul, étant donnés les avertissements de Mt 24:16-20.

Qui aurait eu l’idée, après 44 mais avant 50, d’envoyer le linceul à Édesse, dans une zone qui n’est pas plus sécurisée que cela et où ne siège aucun apôtre ni successeur direct alors que, justement, la mort d’Agrippa en 44 ramène la Palestine sous le gouvernement de la Province de Syrie et laisse plutôt penser que la sécurité de l’Église de Sion est mieux assurée que depuis 41, où elle devait « raser les murs » ?

Mentionnons enfin une tradition orientale, rappelée par Mgr Alichoran mais non documentée, faisant un récit probablement brodé : lors d’une persécution — en Orient, donc au plus tôt sous Shapour II —, le Linceul aurait été découvert et jeté au feu ; il se serait envolé au-dessus des flammes et aurait atterri dans les bras d’une vieille femme ; cette femme se serait enfuie avec le Linceul. Les détails de la légende laissent entendre que cette femme serait la Vierge elle-même.

Les Actes de Thomas et le Madrasha, Thomas apôtre d’Édesse ?

Le texte des Actes de Thomas a été l’objet de nombreuses analyses et fait couler beaucoup d’encre. Nous disposons de soixante-quinze manuscrits en araméen ou en grec. Les textes araméens sont dits en « syriaque d’Édesse » pour la simple raison que la graphie utilisée est l’alphabet dit Estrangélâ [38] dont le témoin le plus ancien est une inscription sur une mosaïque du 1er siècle trouvée à Édesse, mais dont on a également un témoin seulement de 50 ans plus tardif en Adiabène. Sur deux témoins du texte, l’un en grec et l’autre en araméen, on trouve ajouté à la fin, en appendice, un texte d’une centaine de versets, très particulier, appelé Hymne à la Perle en Occident et Madrasha dmarganithâ, (enseignement de la rivière de perle) en araméen. Ce texte a été traduit de nombreuses fois faisant l’objet de multiples conjectures quant à son origine. Il est très imagé, ressemble à un conte oriental et est qualifié en général de texte gnostique, voire de conte oriental qui pour Harnack ne peut être gnostique car il ne serait même pas chrétien. Pierre Perrier en a fait une étude complète et une traduction [39], et un article a été publié sur le sujet dans le cadre du colloque de Rome de 2021 sur l’histoire de l’Église des premiers siècles [40].

Nous avons résumé les différents points de vue des exégètes occidentaux dans le tableau ci-dessous [41]:

Macke : le Madrasha vient de Bardesane
Harnack : l’hymne ne contient rien de chrétien
Köhler : l’hymne à la perle est une arétalogie, un conte où Dieu agit. Hymnes des Actes proche Odes de Salomon
Burch : une autobiographie mystique selon Cerdon
Burkitt : renonce à Bardesane, sans alternative
Leisegang : accroche l’Hymne à la perle à la Pistis Sophia
Bornkamm : gnose égyptienne puis Manichéenne
Falk : gnose indienne rigvédique
Widengren : texte pré-chrétien ou iranien vers -150
Drower : texte mandéen
Adam : redécouvre le lien avec les paraboles évangéliques (perles) et la catholicité en syriaque/assyrien 
Puech, Ménard, Crum : une couche judéo-chrétienne se dégage
Magne : Rattachement aux manuscrits de Nag Hammadi (Égypte)

Nous avons en fait affaire à deux textes, les Actes de Thomas et le Madrasha, manifestement de compositeurs différents. Le travail réalisé sur la structure des Actes et sur son texte lui-même permettent en fait de reconstituer sensiblement les missions de Thomas depuis sa séparation d’avec Barthélemy, jusqu’à sa mort. Nous donnons ci-après un schéma qui replace les différentes parties des Actes en lien avec le contexte historique sous-jacent. Le Madrasha y a été repositionné à son emplacement logique.

Le Madrasha est un texte particulièrement difficile à traduire car complètement analogique, reprenant de très nombreuses analogies des paraboles du Tannakh ou des évangiles, un style très déroutant pour un Occidental. Il est évident qu’une traduction au premier degré d’un tel texte ne peut que se fourvoyer, et tous ceux qui ont un peu pratiqué les langues mortes savent à quel point, sans connaissance préalable du contexte et du champ sémantique associé, il est possible de se méprendre. Seul Alfred Adam était, selon nous, sur la bonne piste en remarquant cette proximité du texte avec les analogies des paraboles évangéliques.

Le texte des Actes est manifestement une composition orale de fidèles plus ou moins proches de Thomas restés en Mésopotamie et ayant collecté des éléments à partir de récits de témoins primaires ou secondaires. L’hypothèse qui paraît la plus vraisemblable est celle d’une composition par une communauté de consacrées vivant en un point stratégique entre la Mésopotamie, l’Inde et la Chine, leur permettant de collecter les éléments de récits rapportés par des voyageurs. Il y avait de telle communautés le long des grandes routes d’échanges et celle de Tabitha (cf. Ac 9:36-40) implantée au port de Jaffa, en est une des premières. Il est extrêmement vraisemblable qu’une telle communauté ait été implantée à Maïshan, au fond du Golfe Persique, en lien avec le trafic maritime vers l’Inde et la Chine.

En sus du style, le texte du Madrasha a un ton sensiblement différent des textes auxquels nous sommes accoutumés : l’apôtre y parle à la première personne de ses difficultés et de ses sentiments. Il est très critique vis-à-vis de lui-même. Une telle critique, en monde oriental, ne peut venir que de Thomas lui-même, ou d’un disciple extrêmement proche composant sur son ordre.

A partir d’un point de départ sûr, celui de la fuite générale de 41 que l’on retrouve dans les Actes des apôtres et évoquée par Thomas dans le Madrahsa, on peut reconstituer les pérégrinations de Thomas depuis Sion. Quittant Barthélémy fin 41 ou en 42, il se dirige vers Taxila au nord de la vallée de l’Indus au temps du roi Gondopharès, un roi de Taxila indo-parthe qui y règne de 20/21 à 46 voire 48 et dont l’existence n’est confirmée que depuis 1834, par des monnaies. Thomas évangélise ainsi le Nord de l’Indus (Taxila) puis descend au sud, où il s’enlise jusqu’en 50/51. Là il reçoit une lettre signée « en araméen » (sic), notamment par « celle qui dirige l’Orient ». Il remet debout sa communauté et revient vers ses « parents », en passant par Maïshan. Ensuite, le texte des Actes croisés avec d’autres traditions, permet de reconstituer un voyage passant par Soqatra (à cause des régimes de vents), le conduisant vers l’Inde du Sud et la Chine, puis une mission en Chine, puis un retour à Méliapore. La fin des Actes est un récit mêlant les martyres du Prince Ying (en Chine) et de Thomas à Méliapore. Les deux missions en Inde (au nord, puis au sud), comme la mission en Chine sont bien recoupées par d’autres sources archéologiques ou historiques, mais font l’objet évidemment de controverses. Chaque indice pris isolément peut bien sûr être plus ou moins contesté, mais l’accumulation des éléments donne un schéma particulièrement robuste. On pourra se référer en particulier aux articles des colloques qui se sont tenus à Cochi en 2019 [42] et à Rome en 2021 [43].

Ce qui est certain, c’est que nous voyons mal comment Thomas aurait pu avoir le temps d’aller évangéliser Édesse après Ninive, d’autant que d’autres étaient en charge.

Une liturgie de vénération du Linceul à Sion qui nous semble bien établie

La lecture du Madrasha de Thomas suppose une compréhension de sa structure. Nous en donnons un schéma ci-après.

Le récit est organisé en 6 cycles qui sont comme 6 cycles de vie de la naissance à la mort (évoqués analogiquement) pour les 5 premiers et à une résurrection pour le 6ème. L’ensemble forme une « double tresse » c’est-à-dire deux ensembles jumeaux de 3 pendentifs. Chaque pendentif comporte 5 petites perles.

Le récit peut s’en résumer comme suit :

  1. Thomas raconte sa formation spirituelle et liturgique : il reçoit un bagage oral et une « chape de splendeur ». Ses « parents » le munissent d’une chaîne en guise de ceinture, arme de défense et cilice à la fois, et il reçoit des recommandations.
  2. Il part de l’Orient « en feu », et va dans une vallée près du « serpent ». Il transmet ses perles orales à un jeune hébreu converti dont il fait son collaborateur, mais fait des « mélanges » avec les enseignements locaux et se retrouve « assoupi dans les profondeurs ».
  3. Ses « parents » s’inquiètent pour lui et lui écrivent une lettre vigoureuse, qu’ils lui font porter. Le porteur de la lettre vient le retrouver en descendant auprès de lui « comme un aigle ». La lettre est signée « en araméen » et vient notamment « de ta mère qui dirige l’Orient ».
  4. Thomas se remet debout, affronte « le serpent », lui arrache ses victimes. Il redresse la situation puis revient à Maïshan.
  5. À Maïshan, il retrouve sa chape de splendeur. Il revient (à Sion). Il est reçu et fait un avec les autres. Il vit une cérémonie pénitentielle, puis une ostension de l’image du Roi des rois, tachée de sang. Il se remémore le cri de Sa mort qui préparait sa Résurrection.
  6. Thomas comprend qu’il doit endosser sa stature de rabbi, se prépare à appeler au qoubala (une liturgie de catéchèse de l’Église des premiers siècles), célèbre le Qourbana (la Messe) et rend grâce pour son entrée dans l’Église.

Peut-on dater et localiser ce retour à Sion ? Après avoir reconstitué l’ensemble des missions des uns et des autres, la date de 51 est bien la plus adaptée. Un détail est significatif : la lettre qu’il reçoit est signée de « celle qui dirige l’Orient » dans le IIIème pendentif, puis il évoque « la reine de l’Orient » dans le IVème dans une position symétrique. En langage analogique, le terme désigne évidemment la « mère du Roi » : Marie. L’Orient est ce lieu d’où vient la lumière, donc Sion. Même si les textes apocryphes qui évoquent la Dormition et l’Assomption sont très brodés, ils convergent tous sur un point : les apôtres sont venus. Il est difficile d’imaginer que la Dormition et l’Assomption de Marie aient eu lieu devant un public nombreux étant données l’humilité et la très grande discrétion dont Marie a toujours fait preuve mais il est très probable en revanche que d’une manière ou d’une autre, les apôtres vivants se sont rassemblés peu après pour célébrer sa mémoire, prévenus par des « messagers », angéliques ou bien humains. Le retour de Thomas à Jérusalem est également corroboré par les chapitres 39 à 42 des Actes de Thomas.

Certes le texte de Thomas est très personnel, introspectif. L’évocation des autres apôtres est discrète, mais l’évocation d’un « qoubala », une liturgie de récitation partagée, est réelle, avec la répétition du verbe qbl, recevoir. Les versets 81 et 82 évoquent une conversion, une contrition et une absolution dont on voit mal comment Thomas pourrait s’acquitter s’il n’était avec Pierre et les autres apôtres encore vivant.

Les versets 86-89 peuvent difficilement faire allusion à autre chose qu’au Linceul :

86

 

87

 

88

 

89

Et (il y avait là) l’image du Roi des rois,[44]
tout entier de face et de dos, dressée
[45] (suspendue) sur un cadre.[46]

Et aussi empreinte (du corps) posée sur la pierre [47]

et qui nous provoque [48] par ses taches
couleur de sang qui y sont mêlées.
[49]

Et je l’ai vu à nouveau, dans son entier

Je fus  [50] en y reconnaissant ce qui m’avait rongé.[51]

Et elle était comparable à ce que l’on récite,[52]

En plus, était visible [53] ce qui nous fait devenir riche.[54]

La notion de « cadre » du verset 86 mérite une explication. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un encadrement mais d’un support muni d’une barre horizontale qui permet de suspendre le linceul par son milieu. Le mot utilisé est en relation avec les 12 lés disposés verticalement qui forment les parois de la tente du Saint des saints, trois lés de chaque côté. Ainsi le linceul est-il disposé verticalement, plié et posé sur une barre en son milieu. Le corps de Jésus est ainsi vu dressé, de face et de dos, ce qui doit être particulièrement impressionnant. Cette vénération du Linceul, évidemment accompagnée d’une récitation des perles orales du récit de la Passion, ne peut avoir lieu que dans la salle du Cénacle de Sion.

Synthèse  

La reconstitution des événements des débuts de l’Église ne peut se faire de façon raisonnablement sûre qu’en s’appuyant sur les deux pieds de la Tradition apostolique : l’Occident, dont le monde Byzantin fait partie en ces tout premiers siècles, et l’Orient de l’au-delà de la frontière de l’Empire romain.

Elle nécessite de nombreux recoupements et la tenue à jour d’une chronologie globale correcte sur l’ensemble des missions apostoliques de manière à pouvoir garantir une cohérence sur tous les champs. Le risque en la matière est, en s’appuyant sur tel ou tel détail, de partir dans une direction qui ne tient pas compte des nécessités d’une cohérence globale.

En l’occurrence, l’arrivée du Linceul en même temps qu’un certain nombre d’autres reliques à Édesse au moment des persécution de Shapour II paraît très vraisemblable. A ce titre, l’idée défendue par Emmanuel Poulhe, faisant cohabiter d’une part un tissu peint avec l’image du visage du Seigneur, voire un linge miraculeusement imprimé qui aurait donné naissance à la « légende d’Abgar », et d’autre part la relique du Linceul ramenée à Édesse au 4ème siècle pour la protéger de la persécution, n’a rien d’invraisemblable.

En revanche, ramener à une unique relique le « portrait » d’Abgar, le Mandylion et le Linceul et donc imaginer une arrivée du Linceul à Édesse avant 50 en s’appuyant sur la « légende d’Abgar V », ne paraît vraiment pas soutenable.

Le texte du Madrasha dmarganitha de Thomas, certes éminemment délicat à traduire du fait de son style totalement analogique et du recours à des expressions judéo-palestiniennes typiques des targoums, et les autres éléments apocryphes considérés avec prudence, nous paraissent bien fonder une réunion des apôtres encore vivants à Sion, peu après l’Assomption, à l’automne 51, comportant une vénération du Saint Linceul qui dut être particulièrement émouvante.

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[1] Numerous studies seek to clarify the history of the Shroud before its arrival in Western Europe: it is reported to have been in Constantinople around the year 1000, before the Second Crusade, and possibly in Edessa before that. Texts from Constantinople and Edessa contain three types of references to a cloth bearing the image of the Lord: a portrait mentioned in the “Legend of Abgar,” the Mandylion, mentioned from the 6th century onwards, and the Shroud. Numerous studies have sought to determine whether the Shroud and the Mandylion are one and the same object. Some go so far as to merge the three: The portrait that, according to legend, Abgar V received is believed to be the Shroud, which suggests that it arrived in Edessa before 50 AD.

This article aims to clarify this debate, drawing on Eastern and Judeo-Christian traditions. It highlights that the Shroud could not have left Zion before 51, the most likely date of the Assumption of Mary, nor before the first departure of the Judeo-Christian Church from Zion just prior to the siege and destruction of the Temple in 70. This is corroborated by the text of the Hymn of the Pearl, which can be attributed to Thomas the Apostle, in which he recounts in his very Eastern, poetic, and analogical way, an ostension of the Shroud shortly after the Assumption.

[2] André-Marie Dubarle, 1985 : Histoire ancienne du linceul de Turin jusqu’au XIIIe siècle, O.E.I.L. et 1997 : « L’homélie de Grégoire le Référendaire pour la réception de l’image d’Édesse », Revue des Etudes byzantines, 55, pp. 5-51.

[3] Ian Wilson, 1992 : Holy Faces, Secret Places: The Quest for Jesus’ True Likeness.

[4] Pietro Savio, 1957 : Ricerche storiche sulla Santa Sindone.

[5] Andrea Nicolotti, 2014 : From the Mandylion of Edessa to the Shroud of Turin, The Metamorphosis and Manipulation of a Legend.

[6] Emmanuel Poulhe, 2009 : « Les sources de l’histoire du Linceul de Turin » – Revue Critique- Extrait de la revue d’Histoire Ecclésiastique – Vol. 104, N° 3-4. L’étude est reprise sur le site : https://www.linceul-turin.com/mandylion-vrai-saint-suaire.html.

[7] Appelé en Occident : L’Hymne à la Perle.

[8] André Plassart, 1967 : L’inscription de Delphes, p.  372-378.

[9] Abbé L. Duchesne, 1886 : Liber Pontificalis, p.  51 et 118. Néron est mort en 68.

[10] Talmud de Babylone, Yoma 39b § 6 et 12,

[11] Mireille Hadas-Lebel, 2022 : Flavius Josèphe, Antiquités Judaïques, XV, 11, §380, p. 1139.

[12] Les années sabbatiques sont les années dont le quantième dans le décompte hébraïque est divisible par 7, à ne pas confondre avec les années jubilaires, qui viennent tous les 49 ans, l’année qui suit la septième sabbatique, et dont la succession fut interrompue par les 70 ans d’exil à Babylone.

[13] Cette année 27/28 est bien située 490 ans puis 49 ans après les fêtes marquant l’inauguration du second Temple, à la Paque 513, décrites par Flavius Josèphe. Antiquités Judaïques, Livre XI, IV § 107-110. Ces sept septantaine et sept septaines correspondent exactement à Dn 9. Voir Pierre Perrier, Bernard Scherrer, 2025 : Et moi j’ai vu et je rends témoignage : Marie Mère de l’Église, p. 214 et suivantes.

[14] On trouve trace de ce rythme, évident pour un Juif de la diaspora, dans la lettre aux Galates : Shaoul-Paul a passé 3 ans à Damas — comptés à la mésopotamienne, de 32 à 34 — avant de revenir à Jérusalem pour la fin de l’année sabbatique 33/34, puis est revenu à nouveau 14 ans plus tard, pour l’année sabbatique 47/48.

[15] Par exemple, le Pseudo-Jean est très « brodé », avec des indications tout à fait contradictoires : selon le texte, André, Philippe, Luc, Simon et Thadée étaient déjà décédés au moment de la Dormition, ce qui nous reporte au moins en 62 ou 63 pour Simon et Thadéee et au moins vers 80 pour Philippe l’Apôtre. Marc serait venu d’Alexandrie, alors qu’il est à Rome au moins jusqu’en 45, puis qu’il retrouve Shaoul et Barnabé à Chypre avant de rentrer à Jérusalem. Il est encore avec Pierre en 51/52 quand Pierre écrit sa première lettre apostolique depuis la Babylonie. Ce n’est qu’ensuite qu’il part vers Alexandrie où il sera martyr aux environs de 70.

[16] L’ensemble des apocryphes qui évoquent la Dormition et l’Assomption de Marie.

[17] Voir Pierre Perrier, Francisco-José Lopez-Saez, Bernard Scherrer, 2023 : La mémoire en damiers.

[18] Jacqueline Genot-Bismuth, 1986 : Un homme nommé Salut, p. 198 et 217.

[19] Traduit par « révélation » en Gal 2. La racine gl correspond à la fois au verbe révéler et fait de dérouler les rouleaux, qui une fois ouvert, révèlent ce qu’il y a à révéler.

[20] Collier des diacres, collier de la Miséricorde (tradition des femmes), collier de l’Enfance par Marie…

[21] La guerre de 69-70 qui aboutit à la destruction du Temple ; la guerre dite de kitos (115), qui est soulèvement assez général des communautés juives de la diaspora, en particulier en Mésopotamie, alors que les Romains viennent justement de s’emparer de larges territoires en Mésopotamie ; et enfin la guerre de Bar Kochba en Judée qui va pousser les Romains jusqu’à interdire l’accès de Jérusalem et de la Judée à tous les circoncis. Ces trois guerres sont sanglantes avec des pertes importantes, y compris du côté des légions romaines.

[22] C’est la position de Marcion, mais c’est aussi un biais culturel chronique de l’Occident. On pourra par exemple lire avec stupeur la remarquable conférence de Mireille Hadas Lebel à l’ACJF du 14 Février 2016 : Une amnésie théologique : le « Jésus aryen ». https://www.ajcf.fr/IMG/pdf/160214-MHL-Jesus-aryen.pdf.

[23] Mar Bawaï Soro, 2007 : The Church of the East, p. 14.

[24] Amir Harrak, 2014 : Was Edessa or Adiabene the Gateway for the Christianization of Mesopotamia? p. 177.

[25] Françoise Briquel Chatonnet, 2017 : Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire, p.34.

[26] Cité par exemple par Raymond Le Coz, 1995 : Histoire de l’Église de l’Orient, p.21. L’affirmation du Père Fiey est liée à un texte qui parle de Kokhé de Ctésiphon, alors que par un caprice du Tigre, en 116, Kokhé change de rive et devient Kokhé de Séleucie.

[27] Selon le Liber Pontificalis.

[28] llaria Ramelli, Possible Historical Traces in the Doctrina Addai.

[29] Maurice Sartre, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C.- IIIe siècle ap. J.-C., Fayard, p. 954

[30] J.B. Segal, 1970 : Edessa, The Blessed City, p 64.

[31] Selon le texte araméen Pshytta de l’évangile de Jean.

[32] Si Matthieu est lévite, aucun des 12 n’est cohen.

[33] Erhard Grzybek et Martha Sordi, « L’Edit de Nazareth et la politique de Néron à l’égard des chrétiens », in Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 120, 1998, pp. 279–291.

[34] Adalberto Giovannini, « L’inscription de Nazareth : nouvelle interprétation », in : Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 124, 1999, pp. 107–132.

[35] « De plus, le peuple de l’Église de Jérusalem reçut, grâce à une prophétie transmise par révélation aux notables de l’endroit, l’ordre de quitter la ville avant la guerre et d’habiter une ville de Pérée, nommée Pella. Ce furent là que se transportèrent les fidèles du Christ, après être sortis de Jérusalem de telle sorte que les « hommes saints » abandonnèrent complètement la métropole royale des Juifs et toute la terre de Judée. »
Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 5.3.
Pella : Il s’agit de Tabaqat Fahil, dans l’actuelle Jordanie, qui était située dans la Décapole, dans la vallée du Jourdain.

[36] Cette tradition est corroborée par une mention recensée par J. S. Assemani, qui témoigne d’un colophon de manuscrit des évangiles en araméen trouvé en Mésopotamie dont la recopie est datée de 78. Joseph-Simon Assemani, 1721 : Bibliotheca orientalis Clementina, vol. 2, p. 486, bas de colonne de gauche, puis colonne de droite. Une analyse en est donnée dans : Pierre Perrier, Bernard Scherrer, Et moi j’ai vu et je rends témoignage : Marie, Mère de l’Église, 2025, p. 468 et s.

[37] Texte composé par Jacques le Mineur et repris par Luc pour former les douze premiers chapitres des Actes, de 1:2b à 12:24. Ce texte prend exactement la suite de l’évangile de Matthieu qui forme le lectionnaire liturgique de l’Église de Sion.

[38] Ce qui veut dire en araméen écriture de magistrat (racine str) pour des rouleaux (racine gI). Rappelons qu’en culture sémitique, les graphies des alphabets sont indépendants de la langue. On peut écrire le même texte autant en écriture carré hiératique (appelée « hébreu ») qu’en Estrangelâ, en alphabet protosynaïtique ou en araméen ancien.

[39] Pierre Perrier, Retour à la Source, 2021.

[40] Enrico dal Covolo – Maxime K. Yevadian dir.: Inchiesta sulla storia dei Primi Secoli della Chiesa, Liberia Editrice Vaticana, 2024.

[41] Tableau repris de Pierre Perrier, Retour à la Source, 2021.

[42] Joji Kallingal et Maxime Yevadian dir. The Acts of Judas Thomas in context, LRC 32, Kochi : LRC Publications, 2020.

[43] Enrico dal Covolo – Maxime K. Yevadian dir. : Inchiesta sulla storia dei Primi Secoli della Chiesa, Liberia Editrice Vaticana, 2024.

[44] Jusqu’à son Assomption, les reliques de la Passion sont nécessairement conservées par Marie, probablement dans sa maison du Mont des Oliviers. Après le départ au Ciel de Marie, les reliques reviennent à sa famille, c’est-à-dire à Jacques le Mineur. Les apôtres réunis ont certainement fait une ostension et une liturgie de vénération des reliques en mémoire de Marie. La description de Thomas correspond exactement au Linceul conservé à Turin : l’image en vraie grandeur, sur les deux faces, taché de sang.

[45] ܡܣܩ : msq ; selon les consonnes-racines, « fait – posé – debout ». Prendre et dresser, en fait sur un cadre, cf. note suivante.

[46] ܨܝܪ : tsir, cadre. Voir Michael Sokolov, Dictionary of Jewish Palestinian Aramaic, Bar Ilan university Press (1990), pp. 464. Cf. Targoum Neofiti, Ex 26:17.

[47] ܟܐܦܐ ܕܣܦܝܠܐ : kafa’ dsafila’. Le second mot ne figure dans aucun dictionnaire et il faut en écouter les racines. Il est posé s (sur la pierre) qui ouvre un sens aph vers quelqu’un l, c’est-à-dire qu’il révèle une forme : le linceul immaculé a été posé sur la pierre et a reçu l’empreinte du corps du Seigneur, d’une manière plus ou moins perceptible. Le sens sera confirmé par les taches de sang de la deuxième partie du verset. Mt 27:59-60 nous précise que le linceul contenant le Corps ensanglanté était immaculé et avait été posé sur la pierre.

[48] ܬܘܒܢ : tovan, qui pose question. Cf. M. Sokoloff.

[49] ܟܪܘܡܝܢ : kromihé’, mêlées de taches de couleur brun, la couleur de l’algue brune. Cf. M.Sokoloff, qui renvoie à Synode d’Ephèse 18:29. Nous sommes bien devant une description précise du Linceul. Thomas est revenu à Jérusalem, cf. Actes de Thomas, chapitres 39-42, pour des célébrations liturgiques, où visiblement, il y a eu une ostension pour les apôtres, des reliques de la Passion.

[50] ܙܘܥ : zo“ Cf. par exemple Jn 11:33

[51] rongé, cf. Ac 12:23. Il a été rongé par le remords au vu des plaies du Seigneur ; le remords de ne pas être mort avec Jésus, cf. Jn 11,16, le remords de ne pas avoir cru les autres apôtres quand ils lui annonçaient la Résurrection…

[52] L’image qui apparaît sur le Linceul est conforme aux récits de la Passion de la Souartha’. Le Linceul est une pièce à conviction, et on peut même dire que c’est un 5ème évangile.

[53] C’est-à-dire « compréhensible » : en voyant le linceul, on comprend où est la vraie richesse.

[54] ܡܬܥܬܕܐ : mt“tda’. La Passion est ce qui nous fait accéder à l’héritage qui nous a été donné, par la mort de Notre Seigneur, et qui nous fait fils et héritiers des richesses qui nous sont réservées dans les Cieux. Écho de 1P 1:3-6 complété par 2P 1:11. Ces richesses sont celles promises par Isaïe et rappelées par Jésus en Mc 4:19 : « accorder une année de richesse ».

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