Les Apôtres et la paix -quelle « paix »?

Les Apôtres et « la paix »

Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre (Jean 14,27).
Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terremais le glaive (Matthieu 10,34) /…mais la division (Luc 12,51).

Jésus dit qu’il apporte la paix et d’autre part, qu’il ne l’apporte pas. Cette difficulté, présente dans nos traductions (faites habituellement sur le grec), disparaît dès qu’on se tourne vers les textes évangéliques de nos Frères syro-araméens. Car en grec n’existe qu’un seul mot, eirènè (paix) pour deux en araméen, la langue de Jésus et des Apôtres dans laquelle se faisait la communication en Orient (et jusqu’à Rome, à cause du commerce). Ces deux mots, on les trouve précisément dans l’un et l’autre verset :

• Jn 14,27 : “Je vous laisse la shlama, je vous donne ma shlama”.
• Mt 10,34 : “… apporter non la shayna mais le glaive”.
La traduction en grec a créé la contradiction. Que disent ces deux termes ?

shlama
Shlama
signifie paix sur une racine suggérant le fait d’être bien (le terme grec d’eirènè n’a pas cet arrière-fond). Souhaiter la paix à quelqu’un (shalom en hébreu, salâm en arabe), c’est désirer pour lui qu’il soit bien (en latin : vale). Telle était la salutation en usage, très concrète. En Jean, Jésus nous dit que nous serons bien grâce à sa shlama qui n’est “pas comme celle que donne le monde : Moi, je vous donne de n’avoir pas le cœur troublé et de ne pas craindre” (Jn 14,27 araméen).

shayna
En Mt 10,34, Jésus aborde un autre sujet : le témoignage que ses disciples auront à rendre devant les hommes et la tentation qu’ils auront de le passer sous silence (1). Il précise alors : “Ne pensez pas que je sois venu apporter la shayna sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la shayna mais le glaive (harba’)”. Le mot araméen harba’ évoque une force capable de ravager (racine hrb, désert), et qui, selon le livre de l’Apocalypse, sort “de la bouche” (Ap 2,16 ; 19,15) (2)– non sans rapport avec le témoignage que les fidèles auront donner. Une telle image de glaive aurait-elle pu être mal comprise, dans un sens militant violent, hors des communautés judéo-araméennes (familières du langage biblique) ? En tout cas, en 12,51, Luc emploie le mot division (que Matthieu explicite de son côté). Faut-il imaginer Luc en train de d’édulcorer et de résumer le passage de Matthieu ? Il est plus juste et rationnel de penser que chacun de ces deux évangélistes reproduit simplement une tradition propre : Jésus a dû aborder une question aussi importante à plusieurs occasions.

Si la shlama est la paix intérieure en l’être humain, la shayna est la paix extérieure, le fait d’être à l’aise avec autrui – d’où le sens dérivé de paix civile ou même de réconcilier (Col 1,20 : “Par lui, il a voulu tout réconcilier [shyn] avec lui-même”). Parfois, on trouve les deux mots ensemble, se complétant (3).

À la question : est-ce que les Apôtres apportaient aux gens la paix intérieure (shlama), la réponse est clairement oui. C’est une des raisons majeures du succès mondial et si rapide qu’ils obtinrent. Ils ne rencontraient pas de gros obstacles tant qu’ils ne représentaient pas une menace manifeste pour les institutions en place – politiques, économiques ou religieuses. Certes, dans les assemblées, les esclaves côtoyaient leurs maîtres en frères, mais on n’y prêchait pas la révolution pour autant ; dans sa petite lettre à Philémon, Paul explique le sens de la fraternité chrétienne – celle qui change les choses discrètement. Au point de vue religieux, quoique Pierre et le jeune Jean reprochent ouvertement aux autorités du Temple d’avoir tué Jésus (Actes 5), on les laisse en paix (au sens de shayna) – cependant, Etienne est victime de fanatiques venus à Jérusalem. Hors de Judée, les communautés d’Hébreux se convertissent massivement (sauf à Babylone), ce qui assure à l’Eglise un soutien et une vaste expansion, de l’Espagne à la Chine et du Caucase à la Nubie.

Cependant, des oppositions peuvent surgir en milieu païen. Tous les Apôtres mourront assassinés – saint Jean lui-même faillit l’être à Rome. Trois ans après le retour de saint Thomas en Inde, un conseiller intrigant et haineux, Yuan An, retourne le cœur de l’Empereur chinois contre les chrétiens : si, par le baptême, dit-il, on devient « fils du Ciel » (ce qui est un titre impérial), l’étape suivante ne sera-t-elle pas de prendre le pouvoir ? Il obtint ainsi que des milliers de chrétiens soient mis à mort, dont le prince Ying, gouverneur de Xhu-Hou. Après coup, l’Empereur reconnut son erreur criminelle et réhabilita le Prince à titre posthume. À Rome, en comparaison, il fallut trois siècles pour que les lois anti-chrétiennes soient abolies (4). De la sorte, si on pose l’autre question : les Apôtres ont-ils apporté au monde la paix extérieure (shayna), la réponse, en pratique, doit être non. Jésus a dérangé, ses vrais fidèles dérangeront aussi.

Les mots sont donc importants, surtout dans un monde aux discours frelatés faisant miroiter la paix par le supermarché des croyances, sous le contrôle et la domination d’un pouvoir sans foi ni loi. L’Eglise n’œuvre pas à bâtir des consensus mais à libérer du mal. Elle ne sera fidèle qu’en ayant toujours un souci prioritaire des chrétiens persécutés.

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(1) La racine sémitique kfr signifie recouvrir, taire, passer sous silence, d’où renier.

(2) En Ap 2,2.12.16 et 19,15, le traducteur grec a rendu l’araméen harba’ par romfaïa qui a la connotation de dévorer, dévaster – un peu comme harba’ (et en Ap 6,8 et 19,21, il utilise romfaïa pour rendre sayf’o [épée] car le contexte suggère une dévastation).

(3) Shlama et shayna se lisent dans le verset 2Co 13,11 et même l’un à côté de l’autre en Ac 10,36 (“Il a envoyé la parole aux fils d’Israël, en leur annonçant la paix et la tranquillité par Jésus-Christ”) et en 1Th 5,3 (“Quand les hommes diront : Paix et tranquillité !, alors une ruine soudaine les surprendra”).

(4) Il s’agit en particulier de la loi sénatoriale (senatus consultum) de l’an 35, selon le prof. Ilaria Ramelli – cf. http://eecho.fr/christianisme-supertitio-illicita-a-rome

P. Edouard-M. Gallez, paru dans le bulletin AED de septembre 2014

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Note supplémentaire
: Il n’y a qu’un seul mot en hébreu pour dire « paix » : שלום-shalom. Ex.: « Josué fit la paix-שלום avec eux » (Josué 9,15) – il s’agit bien ici de la paix au sens de concorde, correspondant au terme araméen shayna.

Si, comme l’ont pensé Tresmontant et Carmignac au temps où l’on n’avait pas encore de connaissance sur ma composition orale des évangiles, ceux-ci avaient été pensés en hébreu (et d’abord si Jésus avait dit ces paroles en hébreu) plutôt qu’en araméen, on aurait quelque chose qui précise le sens du mot shalom dans des phrases telles que Mt 10,34 et Jn 14n27 ; sans cela, elles sont contradictoire. Par exemple, on lirait respectivement « paix extérieure » et « paix intérieure« .
Dommage qu’ils ne s’en soient pas douté.

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