La Sainte Famille en Egypte -1

De la légende à la réalité : le tracé de la Fuite en Égypte

 Sabine Perouse
[illustrations du web].

Lorsqu’en l’an 2000, le gouvernement égyptien et le patriarcat copte ont célébré conjointement le bimillénaire de la venue du Christ dans leur pays, l’événement passe inaperçu dans les médias. Le parcours qu’ils ont alors officialisé commence non par La fuite mais l’Entrée de la Sainte Famille en Égypte [en 2014 eut lieu le lancement solennel des Routes de la Sainte Famille en Egypte]. La date du 1er juin marque cet événement, célébré par une large communauté qui rassemble, malgré toutes les persécutions, plus de 18 millions de personnes. Comment savoir s’il ne s’agit pas d’un seul désir d’attirer l’attention ? D’une simple démarche publicitaire du ministère du Tourisme ?
Pour éclairer notre enquête, nous avons interrogé un grand égyptologue et coptologue, Ashraf-Alexandre Sadek. Professeur HDR ; membre fondateur d’EEChO, il a soutenu trois thèses de doctorat, donne des conférences dans le monde entier, y compris en Australie, et corrige nombre de thèses d’égyptologie et de coptologie.

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Nous Occidentaux, cartésiens et rationnels, avons souvent tendance à assimiler les traditions à des légendes ou à des mythes, sous prétexte de leur ancienneté. Il existe pourtant, à travers le monde, nombre de récits transmis de génération en génération, au sein de communautés humaines qui en gardent la mémoire. C’est le cas des grandes étapes du trajet effectué par Jésus, la Vierge Marie et Joseph, telles que les Coptes peuvent aujourd’hui nous les décrire.

Car depuis l’Antiquité et le haut Moyen-âge, des récits mentionnent le nom de certains lieux de pèlerinage sur les pas de l’Enfant Jésus et de ses parents. De nos jours, une large documentation est disponible, essentiellement en arabe et en anglais, mais aussi en français.

Le professeur Ashraf Sadek, qui étudie les traditions coptes depuis plus de 40 ans, répond sereinement à ces objections. « Nos recherches« , affirme-t-il, « ont mis en évidence l’existence de documents textuels et archéologiques, et de sanctuaires, sur de nombreux sites dès le IVe siècle« . C’est-à-dire dans les années 300… En effet, si le lieu d’édification d’une chapelle ou d’un monastère n’est jamais dû au hasard, il faut tenir compte de ce dont leurs ruines peuvent témoigner.

Dans cette optique, notre interlocuteur cite[1] un historien des religions, le Pr Ramez Wadie Boutros qui, dans un ouvrage publié au Caire en 1999, « montre comment le développement de pèlerinages sur certains sites a participé à l’enracinement du souvenir du passage de la Sainte Famille, et comment certains événements rapportés par des récits antiques ont permis de le matérialiser« .

La durée du voyage

Mais avant d’examiner ce chemin en détails, une autre question surgit : que savons-nous du temps passé à le parcourir? Si les théologiens sont actuellement unanimes pour dire que le voyage a vraisemblablement duré plus de deux ans, ils s’appuient sur des données simples. D’une part, Hérode n’a pas été informé en temps réel de la naissance du Christ ; ensuite, il a donné l’ordre d’exécuter les petits de Bethléem et sa région bien après le passage des mages. On estime qu’il s’est largement écoulé plus d’une année, ce qui explique le massacre « de tous les enfants de moins de deux ans »…
Quant à la fin du voyage, elle a sonné lorsque Joseph a été averti en songe : «… ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’Enfant » Mt (2, 20a) et la date de la mort d’Hérode est consignée dans les documents de l’Empire romain.
Entre les deux, régulièrement poursuivis par des espions d’Hérode, les fugitifs n’ont eu de cesse de s’éloigner toujours davantage, jusqu’en Moyenne Égypte (voir l’itinéraire). Ce long périple effectué en grande partie à pied, à dos d’âne et en felouque, a nécessairement pris du temps. La durée totale de leur voyage est estimée à un peu plus de trois ans.

Des événements troublants

« N’oubliez pas de signaler ‘la chute des idoles’! », me rappelle le professeur Sadek « car la révélation de l’universalité du Salut est illustrée dès l’entrée de la Sainte Famille dans l’Est du Delta, dans l’antique cité de Çoan dont les idoles s’effondrent et qui est le théâtre d’une conversion spectaculaire, celle du gouverneur local ». Un antique récit rapporte en effet que ce dernier, nommé Afrodisius, saisi par la puissance qui émanait de l’Enfant Jésus, devant lequel des statues de pierre s’inclinent, se mit à l’adorer. Il enjoignit ses compagnons d’armes de se convertir comme lui au « Seigneur de leurs dieux ». Ces évènements se sont vraisemblablement déroulés dans la ville de Tanis, capitale tardive de la Basse Égypte, qui abritait un grand temple à Amon. Cette plaine n’est désormais qu’un champ de ruines. Expert en archéologie, donc en techniques de fouilles, notre interlocuteur précise : « J’y suis allé il y a 14 ans. La manière dont sont placés les blocs effondrés semble indiquer qu’il ne s’agit pas d’un acte volontaire, mais peut-être d’un tremblement de terre assez violent. Les statues se trouvent vraiment face contre terre. Particulièrement la princesse Meret-Amon, fille de Ramsès II et de Néfertari. On a constaté ce même phénomène à Achmouneïn. » (Voir dans l’itinéraire, l’avant-dernière étape)

Sans doute pour toutes ces raisons, les coptes représentent encore, ce qui est rarement avoué, plus de 18% de la population du pays. Chaque année, ils se rassemblent par centaines de milliers en pèlerinage, lors de deux occasions : le 1er juin, qui date l’Entrée de la Sainte Famille en Égypte, et le 22 août (l’Assomption au calendrier julien), en tous ces lieux où ils sont certains que la Vierge Marie a foulé leur sol. Voilà pourquoi, depuis deux décennies, le gouvernement a entrepris de vastes travaux de restaurations à travers le pays. Le but en est d’obtenir la reconnaissance de ce « Chemin de la Sainte Famille » par l’UNESCO, au même titre que les « Chemins de Saint-Jacques de Compostelle », dans la liste du Patrimoine mondial de l’humanité.

En attendant, rappelons qu’il est un Égyptien célèbre dont personne ne pourrait contester le sérieux, l’ancien Secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali. Fin connaisseur de l’histoire de son pays, il fut le premier à encourager la Collection encyclopédique « Le Monde Copte », destinée à faire connaître toutes ces réalités aux publics francophones.

Article suivant : L’itinéraire de la Sainte Famille

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[1] Ashraf et Bernadette Sadek, Le Monde Copte, 2017

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2 thoughts on “La Sainte Famille en Egypte -1

  • 7 janvier 2021 at 21 h 45 min
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    Bonjour,
    Peut-on avoir la référence de l’illustration de la fuite en Égypte ci-haut?
    Époque? Support? Auteur?
    Merci à l’avance.

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    • 7 janvier 2021 at 22 h 14 min
      Permalink

      Peinture sur papyrus, récente.

      Reply

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