Le colloque de Kochi (Kerala) 2019 sur St Thomas

Deux publications indiennes sur l’apôtre Thomas

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Le Colloque international de Kochi qui eut lieu du 22 au 24 janvier 2019 (International Seminar on St Thomas Christians through the Ages : A Historiographical Approch) a rassemblé 57 contributions (55 selon l’introduction de J. Kallingal), donnant lieu à 37 études (selon K.S. Mathew) ; deux publications en sont sorties, reprenant les plus importantes contributions :

● The Acts of Judas Thomas in Context (488 pages), surtout axée sur ce que les Actes de Thomas indiquent quant à ses voyages en Inde ET EN CHINE ; et
St Thomas and India (281 pages), axée uniquement sur l’Inde (au sens large, incluant le Pakistan actuel que St Thomas a évangélisé avant 51).

Ces dernières années, les chrétiens indiens ont pris conscience du fait que certains Occidentaux niaient leurs origines apostoliques ; depuis lors, ils ont fait de remarquables recherches, comme en témoignent les deux livres recensés ici. Le chantier des Actes de Thomas est loin d’être clos, des avancées sont attendues encore ; d’autres le sont aussi en archéologie, mais ce domaine relève (malheureusement) de l’autorité fédérale indienne qui n’y est pas très encline.
Voici les deux livres :

● The Acts of Judas Thomas in Context (dir. Joji Kallingal & Maxime K. Yevadian), LRC Publications, Kochi-India, juillet 2020.

Ce livre est disponible seulement en Inde : il faut le commander auprès de Father J. Kallingal, Liturgical Research Center, Mount St. Thomas, P.B No. 3110, Kakkanad, Kochi, Kerala, India ‒ Phone: 9447992216 ‒ lrcsyromalabar@gmail.com .
(EEChO détient deux exemplaires à la disposition de chercheurs).

  • En voici le contenu :
    01. Message of Cardinal George Alencherry, Patriarche de l’Eglise syro-malabare
    02. Message of Cardinal Louis-Raphaël Sako, Patriarche de l’Eglise Chaldéenne
    03. Message of Mgr Bernard Ardura, Prés. du Comité pontifical pour les Sciences Historiques (Rome)
    1. The Armenian Catholicoi Recognize the Indian’s Orthodoxy, by M. Yevadian (UCLy)
    2. Between confusion and connivance, the notion of “Armenian”, “Aramaic” or “Syriac” on Reading Portugueses Sources, by M. Yevadian
    3. Silk and its Routes at the time of the Han Dynasty, by M. Yevadian
    4. Europe, Goods and the Yearning for Foreign Places (2000 BC to 500 AD), by Yves Roman (Lyon II)
    5.Muziris-Palura (Pattana-Palura): Region Centre and Heartland of Earliest Kerala and Christian Civilization, by Rev. Francis Aloor
    6. A historical Critique of the Acts of Judas Thomas, by Rev. J. Kurikilamkatt
    7. Acts of Judas Thomas, Elements for Reassessing the Text, by Pierre Perrier & M. Yevadian
    8. About the Identification of Thomas and Jesus in the Acts of Judas Thomas ‒ Essay of Theological Reflection, by E. Ayroulet (UCLy)
    9. The Acts of Judas Thomas: a Theological Source for St Thomas Christians, by Rev. J. Puliurumpil
    10. The Syriac and Greek Versions of Acts of Judas Thomas: Their Importance for History, Liturgy and Theology, by Rev. J. Mekkattukulam
    11. The Acts of Judas Thomas: An Earliest Syriac Evidence to the Rite of Breaking the Eucharist, by Rev. P. Kannampuza
    12. Written Sources about the Tradition of St Thomas in China ‒ The Researches of Fr. Martin Yen A.A., by Rev. Fr.-R. Moreau
    13. The bas-relief of Kong Wang Shan; Apostle Thomas and Prince Ying, by M. Yevadian, by Rev. Fr.-R. Moreau and Pierre Perrier
    14. Tombstone Carvings from AD 86, Did Christianity Reach China in the First Century?, by Rev. Wei-Fan Wong (†)
    15. A Mantra to the Glory of the Virgin Mary? Concerning a « Divine Mirror » , by J. Grange des Rattes & David Linxin He
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  • La contribution 14, très importante, est accessible par le web d’EEChO : WONG-tombstone-carvings-from-ad-86_Christianity-in-China ; elle se termine par la photo d’une sorte de patène représentant 2 poissons et 5 pains, avec le cachet d’une autorité chinoise (ci-contre). La reproduction en dégradé de gris dans le livre n’est malheureusement pas très lisible.

De la contribution n°1, retenons que, vers 691, le Katholikos arménien Sahak III indique dans un Discours (au § 67) :
« Toi qui as été crucifié, prends pitié de nous. Et pas seulement de nous (Arméniens).
Mais aussi des Egyptiens, des Africains, des Indiens de l’Ouest, des Ethiopiens, des Romains (= Byzantins), des Espagnols, de la vaste nation des Francs, des Indiens de l’Est, des Chinois, des Assyriens et de ceux de la nation des Huns, des peuples du Caucase, et de nous Arméniens«  . (p.41)
Depuis le 16e siècle, on connaît la stèle chrétienne araméo-chinoise de Si-Ngan-fou (ou Hsian-Fu, près de Xi’an) ; elle décrit les 150 années antérieures de l’histoire du christianisme en Chine. En 638, un décret impérial autorisait la diffusion du christianisme en Chine, et cette reconnaissance est marquée par l’érection de la stèle le 7 janvier 781. Le christianisme y est appelé « religion radieuse » (ou « de la lumière »). Clairement, le christianisme n’est pas apparu en Chine à la fin du 8e siècle, comme on le lit encore dans certains ouvrages ou articles publications !

 ● Dans un autre article (le n°3), Maxime Yevadian rappelle que c’est lors de leur défaite, sous la direction de Crassus, en 53 avant notre ère, contre les troupes de l’Empire parthe, que les Romains découvrirent la soie. Dix ans plus tard, en -46, Jules César impressionne la foule en montrant des métiers à tisser la soie (p.91 – voir aussi p.152, contribution de Yves Roman). Des routes d’échanges commerciaux entre l’Empire romain et la Chine existaient déjà, mais ils vont prendre une grande expansion à partir de ce moment-là, et de nouvelles « routes » vont s’ouvrir, qui seront appelées génériquement « de la soie » (notamment celle des Arméniens, par les steppes du nord).

La 3e partie du livre aborde les Actes de Thomas, ou plus exactement de Judas Thomas selon leur titre. C’est un enjeu majeur du colloque. Ils n’ont pas bonne presse en Occident depuis que certains ont avancé qu’ils étaient tardifs (c-à-d « apocryphes » plutôt que « apostoliques » ) et, pire encore, qu’ils sont gnostiques. Qu’en est-il ? Cette question ouvre le chantier de l’histoire du texte.
J. Kurikilamkatt (contribution n°6) nous rappelle d’abord que ce texte a été édité dans sa version syriaque par W. Wright en 1871 (sur la base des mss British Library 14.645 datés de 936). Mais en 1904, Agnès Smith publia un fragment trouvé dans le palimpseste du Sinaï (monastère Ste Catherine), qui est à ce jour le plus ancien témoin du texte. En 1892, Bedjan publiait le manuscrit de la collection Sachau (Berlin). Cela fait 5 mss syriaques. Sur la base de 21 mss, Lipsius et Bonnet publièrent la version grecque des Actes en 1883 ; le plus vieux manuscrit grec date du 9e siècle, un seul des mss contient la totalité du texte, et le manuscrit du 10e siècle est complet sauf qu’il ne contient pas L’hymne de la Perle – ce qui indique une histoire particulière de cette partie du texte (comme une autre contribution le signale). Du Moyen Âge semble-t-il, on possède des traductions en arabe, copte, éthiopien, arménien et latin (p.201) – mais l’auteur oublie les versions géorgienne et slavonne (cf. p.228 note 41).
Au 20e siècle, certains universitaires déniaient toute crédibilité historique aux Actes à cause de ses mentions du roi Gondopharès (indiquées sous des noms très semblables selon les versions) dans la première partie du texte ; il était tenu pour un mythe alors que, dès 1834, on avait trouvé des pièces de monnaie à son nom dans les régions de Kaboul et du Penjab, et qu’en 1872, une inscription votive avait été déchiffrée, plaçant son règne entre 21 et environ 47 de notre ère, c-à-d justement au temps où Thomas effectuait sa première mission (avant 50 – son arrivée dans le sud de l’Inde, sa deuxième grande mission, eut lieu seulement en 52 selon les traditions indiennes ou autres). Nous y reviendrons.
J. Kurikilamkatt indique quatre universitaires du 20e siècle ayant dénié toute historicité aux Actes (dont un certain Klijn et un certain Lourens qui écrivait encore en 2001) ; cependant les chercheurs sérieux aujourd’hui sont d’avis contraire, même si un autre roi, mentionné plus loin dans les Actes, Mazdaï, reste à identifier avec certitude – certaines difficultés tiennent à des confusions, comme on le signalera plus bas.
Le texte premier des Actes pouvait-il avoir été en une langue de l’Inde (p.210) ? L’auteur rappelle qu’en 1598, le P. Simon de Sa (de Mylapore-Milipore, aujourd’hui faubourg de Chennaï) témoigne de l’existence d’une copie des Actes sur des feuilles de cuivre, gardée dans la bibliothèque du roi de Vijaynagar, et d’une autre dans celle de Cangivoram-Kanchipuram (p.211). Ce sont des indices faibles, des copies ayant pu arriver en Inde ; de plus, l’auteur signale ensuite l’existence d’une version hindoue très différente des Actes (p.212), qui était peut-être un tout autre texte.

 ● Dans la contribution n°7 (p.217-296), Pierre Perrier et Maxime Yevadian éclairent sous un jour nouveau les Actes de Thomas, en s’appuyant sur les mss syriaques (au nombre de neuf ‒ p.227).
L’idée de « gnosticisme » est essentiellement due à l’islamologue Nöldeke, et les arguments s’appuient sur une lecture de la seule version grecque, qui est en fait contaminée par des additions ; ce sont elles que l’on a qualifiées « d’encratites » (pour ne pas dire « gnostiques » ).
En fait, une des clefs de l’interprétation correcte du texte tient à sa structure récitative syro-araméenne. La division en « actes » correspond à des colliers récitatifs de 10 « perles » chacun. Le premier (2-16) est centré sur l’arrivée de Thomas à Sandaruk (grec Andropolis), sur le bord du lac d’Urmia. Le second collier de dix perles (17-29) parle de la mission vers Taxila, où réside le roi Gondopharès.

Le troisième collier (30-38 – il faut scinder en deux le très long chap. 34) commémore une mission surprise marquée par des exorcismes ; le contexte évoque le delta de l’Indus, non loin duquel se trouve la ville portuaire de Pattala où Thomas s’attarda trois ans et demi (une demi-septénaire). Puis il revint de là à Jérusalem, en prenant le bateau jusqu’à Maïshan (port de l’embouchure de l’Euphrate près de Bassorah) avant de traverser le pays de Babylone.
Il faut dire un mot de  « l’Hymne de la Perle » présent dans seulement quelques manuscrits et en deux versions (syriaque et grecque). Cet Hymne de 105 versets présente un vocabulaire et des tournures typiques de l’araméen de l’Empire parthe au 1er siècle, à la différence du reste du texte dénotant un dialecte syriaque postérieur (p.274s) ; selon des recherches ultérieures, il est organisé en un damier de trente perles (6 pendentifs de 5 perles – voir eecho.fr/session-2021-lhymne-des-actes-de-thomas-p-perrier).
Les trois colliers suivants (V, VI et VII – 30 perles donc) correspondent aux dix années (3 X 3 ans ½) passés ensuite au Kérala, de 52 à 64 – la date d’arrivée de Thomas en Chine inférée de la chronique des Han. Dans ces années, il faut inclure une courte mission au départ de Ayutha vers le sud de la Chine que Thomas ne put atteindre, si l’on en croit un chant traditionnel conservé par la famille Maliankaval (p.251).
Le cinquième collier est particulièrement long, ce qui est logique si l’on considère qu’il traite des années 54 à 61 qui vit l’établissement des « sept Eglises de saint Thomas » sur la côte ouest de l’Inde.
Dans le septième collier (n° 62,1; 62,2; 63; 64; 64,3; 65; 65,3; 66; 66,3; 67), on notera la mission vers Tabrobane (le grand port du Sri Lanka). Est-ce là qu’il fut chargé par un bateau envoyé de Chine afin de l’y ramener – ce qui a toujours été son but ?
C’est là qu’il faut se référer à ce qu’on connaît de l’empereur chinois de l’époque, Mingdi, et de son rêve qui est à l’origine de l’envoi en Inde d’émissaires, par bateau, afin d’en ramener les propagateurs de la « religion de la lumière » (le Hou Han Shou en parle notamment) : les années correspondent avec la mission de Thomas au Sri Lanka (voir ici ou ici). Le « roi Mazdaï » (Misdaïos dans les versions grecques) dont il est question en particulier dans le huitième collier (spécifiquement des n°101 à 106 et de 125 à 164) serait-il l’empereur chinois Mingdi ? De nombreux indices vont en ce sens, et, dans ce cas, les nombreux écueils du texte pourraient trouver des explications, moyennant un ré-examen complet (car ce n’est pas seulement une question de versions du texte).
Par ailleurs, il est difficile de ne pas tenir compte de la frise de Kong Wang Shan, dont la seule interprétation plausible de ses 107 personnages ne peut qu’être une sorte de récit (à lire de droite à gauche) des années passées par Thomas en Chine : aucune autre interprétation ne fonctionne (le PC chinois parle aujourd’hui de vagues représentations « pré-taoïstes » , ce qui ne veut rien dire… ou tout dire).
Le neuvième collier  (161-170) parle aussi de Mazdaï, mais ne serait-ce pas par contagion de ses mentions dans les colliers précédents, contagion due à des traducteurs ou à des copistes ? Une perle de conclusion (171) précise que Judas Thomas, apôtre de Jésus-Christ, fut assassiné en Inde, et de très nombreuses et diverses traditions – dont traitent les deux livres du colloque de Kochi – indiquent sans l’ombre d’un doute qu’il est mort martyr sur la côte est de l’Inde, à Milipore ; comment est-il arrivé là s’il était auparavant sur la côte ouest ?
Une hypothèse plausible est celle d’une confusion originelle, c-à-d de la part du compositeur des Actes qui se trouvant à Maïshan (Chaldée) : il confond des événements ayant eu lieu en Chine en 71 (les regrets de l’empereur Mingdi qui avait martyrisé son demi-frère devenu chrétien – cette mise à mort et ces regrets sont attestés dans les annales chinoises) avec le meurtre de saint Thomas martyrisé à Milipore en 72 (dans ce cas-ci, aucune tradition n’indique que le roi s’en soit repenti par après). Et, bien sûr, il faut compter avec d’autres confusions ou déformations du texte, comme cet ajout du n°170 qui évoque le vol des reliques de l’Apôtre, qui aurait eu lieu au 3e siècle (d’où l’idée que les Actes datent de ce siècle-là)… ou qui n’eut pas lieu du tout : en effet, des persécutions éclatèrent contre les chrétiens au 2e siècle (et au suivant) à Milipore, et la question se pose de savoir si, pour cette raison, les reliques n’ont pas alors été mises volontairement à l’abri à Maïshan, puis à Ninive, et ensuite à Edesse (c-à-d dans l’orbite de l’Empire romain) à cause des persécutions qui apparurent également dans l’Empire parthe au 3e siècle ? (p.263)
En passant, l’article signale que les Kushan ne sont jamais mentionnés dans les Actes, pas même à titre de menace, ce qui indique que la composition est antérieure à leur arrivée sur la scène indienne.
Enfin (p.288s), les auteurs signalent que les différents colliers formant les Actes n’ont certainement pas été composés en même temps, mais toujours tôt – quoiqu’après l’Hymne de la Perle qu’on peut imaginer avoir été composée par saint Thomas lui-même durant son séjour en prison à Milipore. Bref, bien des études seront encore nécessaires.

 ● La contribution n° 10 se propose de comparer les principales versions des Actes, c-à-d les grecques et les syriaques, surtout au point de vue liturgique. L’auteur, J. Mekkattukulam, relève en de rares versions une possible confusion entre onction et baptême (ou inversement) – mais les mots ‘rušma /sphragis avaient-ils un sens parfaitement définis tout en désignant l’ensemble de l’initiation chrétienne (y compris l’accès à l’Eucharistie – aujourd’hui la seconde partie de la Messe) ? En tout cas, les diverses versions ne se donnent pas la peine de préciser la formule utilisée lors du baptême, ce qui est un indice de leur ancienneté.

 ● Également très courte, la contribution n°11, de P. Kannampuza, souligne une originalité des Actes : dans tous les passages à connotation liturgique de Qurbana, on trouve l’expression « rompre l’Eucharistie » (qṣāyâ /Eucharistia) au lieu de « rompre le pain », ce qui est inhabituel et peut-être unique ; manifestement, c’est dit par un témoin des Qurbana-s syriaques du 2e siècle.

La contribution de Fr.R. Moreau commence par rappeler la vie mouvementée du P. Martin Yen (1919-2009), lettré chinois, qui eut l’occasion dans sa vie de consulter par deux fois un jeu complet des archives impériales chinoises (recopiées tous les 500 ans en quatre exemplaires !), la première fois quand il fut prisonnier des Japonais et laissé seul durant des semaines dans un entrepôt où ils avaient mis un de ces exemplaires recopiés. C’est à leur lecture qu’il avait eu la conviction que l’apôtre Thomas était nécessairement venu en Chine.
Au 16e siècle déjà, se fondant sur le témoignage d’Indiens, saint François-Xavier a exprimé cette même certitude, ainsi que Gaspar da Cruz (qui, lui, réussit à entrer en Chine), et d’autres.
En passant, l’auteur nous donne une traduction du passage du Hou Han Ji (écrit au 4e siècle par Yan Hong), qui relate le songe de l’empereur Mingdi (voir plus haut) :
« Mingdi vit un homme auréolé (d’or) dans son rêve ; cet homme avait une lumière blanche tout autour de sa tête et volait au-dessus des palais. L’empereur appela ses ministres. En premier Fu Yi dit qu’il s’agissait de  »Fo ». L’empereur manda son officier Cai Yin et d’autres d’aller en Tian Zhu (= Ouest, désignation de l’Inde)  afin d’en apprendre sur des légats [de la religion] du  »Fu Tu ». Ils revinrent à [la capitale] Luoyang avec deux moines ( »Sha Men »): She Mo Teng et Zhu Fa Lan. Ce fut le début de l’introduction de moines en Chine » (p.393).
C’est en l’honneur de ces deux « moines » arrivés en compagnie de chevaux blancs et porteurs de rouleaux de manuscrits (ou sutra-s, terme araméen désignant des sections), qu’un temple fut érigé et nommé « Temple du cheval blanc » (bai ma si).
Enfin, l’auteur passe en revue diverses sources attestant l’évangélisation de la Chine très tôt (syriaques, arméniennes, indiennes, patristiques).

 ● Les trois dernières courtes contributions (13, 14 et 15) se rapportent au site et au bas-relief (frise) de Kong Wang Shan mentionné plus haut, ainsi que des restes archéologiques trouvés dans une tombe princière datant du tout début du 2e siècle. Elles présentent et résument des données présentées lors du colloque de 2012 à Paris, et parues en 2013, et d’autres encore. Dans la première, on trouve une analyse des textes chinois du Hou Han Ji et du Hou Han Shu relatifs au rêve de Mingdi. La deuxième est consultable ici. Et de la troisième, on peut avoir connaissance du meilleur résultat des analyses proposées relativement au miroir découvert dans une tombe princière de Xu Zhou, sur la page du colloque de 2012 déjà signalée.

 ● Enfin, huit illustrations en couleurs sont reproduites à la fin du livre ; M. Yevadian y a veillé (elles sont pour la plupart déjà dans le texte, mais en noir et blanc) ; certaines d’entre elles sont consultables sur eecho.fr/?s=Thomas%2BChine. Autrement les auteurs indiens d’aucun des deux livres n’insèrent d’image ou de photo.
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● St Thomas and India (dir. K.S. Mathew, J. Chacko Chennattuserry CMI & A. Bungalowparambil CMI ‒ Minneapolis, USA, Fortress Press, 2020) est disponible sur le web (ou via une librairie).

  • En voici le contenu :
    1. Introduction by K.S. Mathew
    2. Historiography of the Apostolate of St Thomas in India – a Critical Review, by Francis Thonippara
    3. Mission of St Thomas the Apostle in India: Archaeological, Epigraphic and Numismatic Evidences, by James Kurikilamkatt
    4. Significance and Role of Tradition in the Historiography on St Thomas Christians, by Benedict Vadakkekara
    5 St Thomas Traditions in Ancient Christian Folk Songs, by Byju Mathew Mukalel
    6. Thomistic Apostolate and Knanaya Community, by Mathew Kochadampallil
    7. Acts of Thomas versus Ramban Pattu, by Thomas Koonammakkal
    8. The Tradition of Seven Churches, by James Puliurumpil
    9. Patristic Evidence on the Apostolate of St Thomas with Special Reference to St Ephrem, by Abraham Konatt
    10. Guidelines for Rebuilding Missions of Apostle Thomas and a Reassesment of Acts of Thomas, by Pierre C. Perrier
    11.  Historical, apocryphal and theological sources from the Armenian Church about apostle Thomas and India, by Maxime K. Yevadian
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  • De ce livre, deux contributions majeures sont téléchargeables ici :
    – l’excellente étude globale du Père Mathew K.S. : introduction to St.Thomas and India.
    – la contribution de Maxime Yevadian (sur Academia.edu) : « Historical, apocryphal and theological sources from the Armenian Church about apostle Thomas and India » (= p. 225-268 du livre) !

 ● L’introduction par le P. Mathew apporte des éléments nouveaux en particulier relativement à la première mission de l’apôtre Thomas, qu’on situe – les rares fois où l’on en parle – simplement du côté de l’Indus (Pakistan-Afghanistan) ; elle fut plus large. Selon J.N. Farquhar, Thomas atteignit Taxila, capitale du roi indo-parthe Gondopharès (depuis 44 ou 45), en 48 ou 49 – donc avant l’invasion des Koushan (p.8.12) et la mort de ce roi en 51. Ce roi et connu aujourd’hui non seulement par ses pièces de monnaie mais par une inscription trouvée à Takht-i-Bahi, non loin de Taxila. Une des raisons de la présence de Thomas à Taxila était la présence là d’une communauté juive. Le site de Taxila (aujourd’hui Sirkap) n’est connu que depuis les fouilles commencées en 1912 ; et en 1935 on trouva une croix sur ce site. Un village proche de Taxila, district d’Islamabad, s’appelle Gar Thomas, et des villageois, chrétiens ou musulmans, sont des dévots de saint Thomas (p.13).
La deuxième mission de Thomas le fit accoster à Muziris (Kodungallor) en 52, un an après la mort du roi Gondopharès, selon des traditions qui ne s’inventent pas. Le Transitus Mariae, un écrit chrétien très ancien, mentionne que Thomas fut appelé auprès de la Vierge Marie dans ses derniers moments, tandis qu’il était à Taxila – il lui fallut plusieurs mois pour rentrer à Jérusalem. Ensuite, il reprit le bateau très probablement à Maïshan et accosta en Inde beaucoup plus au sud, loin des envahisseurs Kushan (avec l’idée de continuer vers la Chine par bateau).
L’auteur remarque que le seul endroit du monde se prévalant d’avoir la tombe de saint Thomas est Milipore (Chennaï) : c’est un indice majeur de son authenticité, en plus d’autres indices dont ceux de l’archéologie. Les briques utilisées pour cette tombe sont rigoureusement semblables (taille, composition) à celles d’Arikamedu (2de moitié du 1er siècle), et sont d’origine italienne : elles proviennent sans doute des briques utilisées comme ballast par les vaisseaux romains abordant à vide en Inde (p.20). Selon le Rampanpattu (voir plus bas), Tomas prêcha l’Evangile à Palayur durant une année et y baptisa 1050 personnes.

 ● La première contribution, par Fr. Thonippara, porte un regard de critique historique ; il commence par une liste impressionnante d’universitaires classés selon qu’ils reconnaissent ou nient la venue de Thomas en Inde. Assurément, tout chercheur sérieux devrait éviter de se prononcer sans une connaissance suffisante du dossier (textuel, archéologique, numismatique, etc.)…

 ● Le deuxième chapitre répond aux questions posées dans le premier. J. Kurikilamkatt rappelle que les monnaies de Gondopharès, trouvées premièrement en 1834, portaient des inscriptions en grec et en karoshti, une langue indienne écrite avec des caractères inspirés de ceux de l’araméen d’Empire (et qui sont aujourd’hui appelés l’hébreu carré). Il présente la fameuse inscription de ce roi à Takht-i-Bahi (près de Taxila). Puis il évoque celle du temple hindou de Udayapur, dans l’Etat du Madhya Pradesh, un temple qui fut d’abord une église (jusqu’au 12e ou 13e siècle) ; on y voit toujours une inscription datée de 1116 des Vikrana (= 1059 de notre ère) disant que l’église fut rebâtie cette année-là et que la première église date de 981 années plus tôt : 1059-981 = l’an 78 de notre ère (p.61). Il y a encore diverses croix.

 ● La contribution n° 4, de B. Vadakkekara, s’étend longuement sur la signification de l’expression évangélique « limites de la terre », vers lesquelles Jésus envoie ses Apôtres – ou en tout cas certains d’entre eux. C’est l’occasion pour l’auteur de souligner le fait que l’appellation « Actes de Judas Thomas » est étrangère à l’Inde, l’Apôtre y ayant toujours été nommé simplement « Thomas » (p.78). Ces Actes, on l’a vu plus haut, mentionnent le vol des reliques, de sorte que le roi qui voulait obtenir un os de saint Thomas pour la guérison de son fils dut se contenter de poussière de la tombe ; l’usage de cette poussière s’est perpétué jusqu’à nous (p.80).
Le rôle dirigeant de l’Archidiacre est une tradition propre au christianisme indien et n’existerait pas plus que les autres traditions si c’était l’Eglise assyro-chaldéenne qui avait évangélisé l’Inde. L’Archidiacre était membre d’une famille bien précise pour diriger l’Eglise indienne, le Patriarche parfois provenant de Mésopotamie étant surtout là pour la dimension sacramentelle.

La contribution suivante aborde les chants traditionnels populaires en souvenir de saint Thomas. B.M. Mukalel répond d’emblée à une objection occidentale qui a imaginé que les Indiens auraient confondu l’apôtre Thomas avec le marchand du même nom, qui s’est réfugié en Inde au 3e siècle avec 72 familles knaï. Justement, il n’y a pas de confusion. Le Pananpattu nomme l’Apôtre Marthomman (= Mgr Thomas + terminaison en an propre au malayalam), tandis que le marchand est appelé simplement nommé Thommachan ou Knaïthomman.
Il y a trois hymnes anciens : le Margamkalippattu, connu par un manuscrit en feuilles de palmiers et dont il faut chercher un extrait transcrit et traduit dans la note 6 en fin de chapitre, le Pananpattu(kal) déjà cité et connu par tradition orale, et le Rabanpattu, édité déjà en 1916 sur une mise par écrit datant de 1601. Les notes 9 à 31 donnent des extraits (transcription et traduction) pour le contenu, mais il n’est pas évident de savoir ce qui revient à quel(s) hymne(s).

Ensuite, M. Kochadampallil aborde la question de la communauté des Knaï ou Knanaya. Il note (p.117) :
« Une large part de la communauté juive de la région mésopotamienne se convertit au christianisme. Ces juifs chrétiens appartenaient à l’Eglise de Perse [ils en formaient même le fondement et la majorité – note du recenseur]. De ces découvertes, J. Kollaparambil déduit que les chrétiens qui migrèrent du territoire de l’Eglise de Perse en 345 pour Kodungalloor étaient des juifs chrétiens et membres de l’Eglise de St Thomas de Perse. »
Dans le Purâthanapâttukal, il est question d’à peu près 400 personnes, réparties en 72 familles et en 7 clans. L’Eglise de St Thomas en Inde dépérissait par manque de ministres du culte, et ce serait la raison de l’envoi par l’Eglise de Perse de ces Knanaya. Il pourrait y avoir une raison secondaire : fuir la persécution qui sévissait à ce moment-là contre les chrétiens dans l’Empire perse. En tout cas, les universitaires occidentaux qui font commencer l’Eglise indienne de St Thomas avec Thomas Knaï ont quelques siècles de retard.

La contribution suivante (n°7), de Th. Koonammakkal, veut comparer les Actes de Thomas avec le Ramban Pattu mis en musique et par écrit en malayalam par Thoma Rabban en 1601, sur la base, écrit-il, de l’histoire écrite il y a 48 générations par Rabban II (±70 – ±140), lui-même neveu de Thoma Rabban I qui fut baptisé par saint Thomas. Ceci est d’autant plus intéressant que, comme on l’a vu, les deux traditions sont indépendantes l’une de l’autre. Elles s’accordent néanmoins sur de nombreux points, et donc on ne peut ignorer le Raban Pattu quand on lit les Actes. Il s’agit néanmoins d’un travail ardu de spécialistes.

La tradition des sept Eglises du Kerala est abordée ensuite. Puis vient la contribution n°9 de J.A. Konat, qui regarde les plus anciennes traditions patristiques en rapport avec les actes de Thomas. La Didascalie des Apôtres syriaque (vers 250) affime l’évangélisation de toute l’Inde par Judas Thomas. Dans son Homélie sur la Genèse (vers 224), Origène évoque la Perse comme territoire de mission échu à Thomas (cette tradition alexandrine ne connaît donc que la première mission de l’Apôtre). Eusèbe est mieux au courant, ainsi bien sûr que les Pères de l’Eglise syriaque que furent Ephrem de Nisibe (Carmina Nisibena et au moins trois Commentaires), et Jacques de Saroug.

L’étude donnée ensuite par Pierre Perrier (n°10 – p.175-224) reprend l’essentiel de sa contribution au livre précédent, The Acts of Judas Thomas In Contextvoir plus haut.

 ● Enfin, M. Yevadian apporte de nombreux textes arméniens anciens parlant de saint Thomas en Inde – cette contribution est téléchargeable.

Edouard M. Gallez
(dir. des actes du colloque « L’Apôtre Thomas et le christianisme en Asie » ),
le 3 juillet 2021, Dukhrana – fête de saint Thomas Apôtre

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2 thoughts on “Le colloque de Kochi (Kerala) 2019 sur St Thomas

  • 4 juillet 2021 at 11 h 38 min
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    Clairement, ces deux publications établissent de manière définitive pour le monde universitaire occidental, que l’Eglise de St Thomas en Inde a bien été fondée par saint Thomas il y a deux millénaires.
    Du point de vue religieux et mystique, les choses devraient être aussi claires. Dans le n° 344 de Magnificat (juillet 2021, p.7-9), le Père Yann Vagneux des Missions Etrangères de Paris écrit ceci :

    « L’hindouisme dont je suis le témoin à Bénarès a été transfiguré depuis deux mille ans par la bhakti ou « voie de dévotion ». »

    Et il explique que la bhakti est une « onction d’amour qui imprègne tout notre être ». Cela ne lui vient pas à l’esprit que cette « transfiguration » de l’hindouisme, aussi divers eut-il été, soit due au christianisme qui a rayonné sur l’Inde… il y a deux mille ans justement. Et que, pour s’opposer aux chrétiens de St Thomas, certains brahmanes aient repris au christianisme des perspectives mystiques !
    Pourtant, lui-même cite ensuite la Bhagavad Gita, « livre cher aux Hindous » dit-il, alors que le thème sous-jacent de cet écrit datant semble-t-il de mille ans, est l’amour de Krishna qui vient sauver les gens et veut se faire aimer et adorer par eux. Cela ne lui rappelle rien…
    Bien sûr, ce Père donne dans le dialoguisme hindou-chrétien, sans se rendre compte du fait que, pour une bonne part, il « dialogue » avec des éléments contrefaits venus du christianisme. Son article se termine précisément par une longue citation de St Bernard de Clairvaux, qu’il compare à la bhakti.
    Il n’y a de pire cécité que la cécité volontaire.

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