Mythe des « Esséniens » et messianisme

Des découvertes démystifient les « Esséniens » de Qumrân
et confirment de nombreuses études depuis 2005

INTRODUCTION

La question des « Esséniens » a été liée à celle des manuscrits trouvés dans les 11 grottes près de la mer Morte.
Or, attribuer de tels écrits à une « communauté monastique » (et à un lieu, les « Esséniens » de Qumrân) s’est avéré être une erreur résultant de la convergence de plusieurs facteurs.
D’abord, il faut savoir que ces manuscrits datent d’époques diverses et sont de multiples origines. Les plus récents d’entre eux sont postérieurs aux années 30, allant non seulement jusqu’à l’an 70 mais plutôt jusqu’à l’an 135, début de la seconde « guerre juive ». Il apparaît que les principaux auteurs de ces manuscrits récents et donc post-chrétiens, en particulier de ceux qui sont apocalyptiques et guerriers, furent les premiers groupes messianistes ; leur littérature était d’ailleurs déjà connue par d’autres textes témoignant d’une même famille de pensée – mal identifiée seulement.

En fait, le caractère vraiment post-chrétien et messianiste de ce courant n’a été bien mis en lumière qu’en 2005, dans la grosse étude Le messie et son prophète, tome I, à cause du rapprochement qui s’impose avec nombre de passages du Coran.
Le problème était complexe : il fallait l’aborder à la fois en amont, en analysant sérieusement le manuscrit grec du 9e siècle de Flavius Josèphe qui sert toujours de référence (et dont les notes relatives à la « secte des Esséniens » ne sont pas de Josèphe mais d’interpolateurs romains), et en aval, en procédant à une exégèse sans a priori du texte coranique (et comparer des passages de celui-ci avec les textes les plus récents de la mer Morte). C’est ce qu’a commencé cette étude de 2005 (1100 pages, 1659 notes). Ensuite, divers auteurs démystifièrent à leur tour le « mythe des Esséniens de Qumrân », notamment André Paul (1933-2019), qui en avait été l’un des principaux vulgarisateurs et qui enseignait en 2000 encore que Jésus est allé se former chez les Esséniens ; il changea complètement d’opinion à ce sujet en 2007. Et en 2008, il publia Qumrân et les Esséniens avec pour sous-titre éloquent : l’éclatement d’un dogme – en bon français : la mise en question d’un vieux mythe. Si, comme il l’écrit (p.77), les « esséniens » comme tels forment un “mythe”, la littérature qui a été mise sous leur nom doit être requalifiée et replacée dans une autre approche historique.

Sans le mythe de la « secte des Esséniens » (qui auraient mystérieusement disparu en l’an 68 durant la 1ère « guerre juive » ou insurrection d’un certain nombre de Judéens, se terminant par la destruction du Temple en 70), la probabilité d’une postérité réelle de « leurs » écrits apocalyptico-guerriers (en fait typiquement messianistes post-chrétiens) devenait grande. Des groupes de tels juifs ex-chrétiens sont d’ailleurs signalés par les Pères de l’Eglise – mais ceux-ci ne s’y intéressèrent pas sérieusement, c’est une des difficultés de la recherche.

Cependant, André Paul ne se retournait pas encore complètement : selon lui, on devrait imaginer que cette secte mythique ait existé quelque part – mais en tout cas pas à Qumrân dont il a été démontré qu’il s’agissait d’un lieu de production économique. L’auteur semble hésiter encore, à moins que ce ne soit une simple précaution oratoire :
« Deux thèses s’opposent. L’une, la thèse essénienne, isole, sacralise et communautarise Qumrân ; l’autre, sans unité pour l’heure, désenclave, sécularise et dès lors décommunautarise le lieu. Nous préconisons de ne point choisir entre les deux » (p.71).
Bien sûr, les chercheurs ont fini par comprendre l’erreur, mais le mythe des Esséniens est encore vivace dans le public (et entretenu par des publications de bas étage, ou aux USA qui, dans ces domaines, ne sont pas à la pointe de la recherche).
Il est aujourd’hui absolument certain qu’à Qumrân même, il n’y a jamais eu qu’une entreprise de fabrication de parfums (stockés en-dessous, dans la grotte IV), riche et bien protégée, ce qui a été démontré de manière indubitable par l’étude archéologique des restes trouvés sur le sol : voir ICI et également ICI

Le mythe essénien, lui, continue à être répété pour des raisons « religieuses » depuis le 18e siècle – la localisation mise à part –, dans le but voltairien de relativiser l’apport du christianisme.

L’éclairage par l’ADN des peaux de bêtes

Des études toutes récentes ont apporté des arguments supplémentaires à la démystification établie en 2005. Des chercheurs israéliens ont étudié l’ADN de fragments de 13 manuscrits écrits sur des peaux animales c’est-à-dire des parchemins. Selon le mythe essénien, toutes ces peaux devraient être de chèvres, possiblement présentes dans l’environnement de la mer Morte (il ne pouvait pas y avoir de troupeaux de vaches, et difficilement des moutons). Or, « Nous avons découvert en analysant des fragments de parchemins que certains textes ont été écrits sur des peaux de vache et de moutons alors qu’auparavant nous estimions que tous étaient écrits sur des peaux de chèvres« , explique Pnina Shor, chercheure à l’Autorité israélienne des antiquités. « Cela prouve que ces manuscrits ne viennent pas du désert où ils sont été retrouvés » , affirme la chercheure israélienne qui ajoute : « Nous pourrons enfin trouver la réponse à la question essentielle de l’identité des auteurs de ces manuscrits et ces premiers résultats vont avoir une répercussion sur l’étude de la vie des juifs à l’époque du Second Temple. » 

De plus, l’hétérogénéité des manuscrits s’avère être plus grande que prévue, ce qui est également contraire au mythe essénien. Par exemple, plusieurs fragments avaient longtemps été considérés par les chercheurs comme provenant du même manuscrit du livre du prophète Jérémie (6e siècle avant J-C) ; or les différences de calligraphie et de style sont confirmées par des différences de provenance ADN des peaux utilisées.

« Document de Damas » : confirmation

Quatre des quelques 900 manuscrits de la mer Morte sont conservés dans les collections de la John Rylands Library de l’université de Manchester depuis 1997, mais on y trouve aussi quelques-uns des milliers de fragments ramassés dans les grottes. Or, à l’aide de la technique infrarouge sous 24 angles différents (voir le communiqué de l’équipe de chercheurs paru le 15 mai 2020), quatre fragments de parchemin apparemment vierges se sont révélés être écrits avec une encre au carbone. Le fragment le plus important, le Ryl4Q22, pouvait être relié au livre d’Ezéchiel (46,1-3).

Des chercheurs se sont dits alors qu’il faudrait appliquer cette méthode d’imagerie multispectrale aux manuscrits. Voilà qui devient intéressant, car ils y découvrirent une copie palimpseste du Document de Damas, un texte connu depuis le 19e siècle et dont d’autres copies assez conformes avaient été identifiées déjà parmi les manuscrits de le mer Morte.. et attribuées aux « Esséniens » ! Puisque les « Esséniens » s’avèrent être un mythe (ils furent imaginés en moines au 17e siècle) et que le site de Qumrân est étranger aux écrits religieux trouvés en-dessous (c’est-à-dire dans la grotte IV qui, avant 70, servait à stocker les parfums produits sur place et mis en flacons), il apparaît qu’il faille attribuer à un autre courant – réel celui-là – la rédaction du Document de Damas. Justement, le contenu de ce document correspond à ce qui est indiqué plus haut du courant messianiste post-chrétien.

Voilà donc des éléments de plus à verser au dossier des textes de la mer Morte et à celui des origines du messianisme.

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