L’apparition à Pierre au tombeau vide

Parmi les oublis de la part des traditions occidentales, il faut compter la courte apparition du Ressuscité qu’eut saint Pierre quand il précéda Jean à l’intérieur du tombeau désormais vide. Comment cela advint-il ? À cause des copistes grecs qui ne comprenaient pas ce qu’ils lisaient et qui ont inversé deux mots.

L’apparition à Simon-Pierre : 1Co 15,5 et Lc 24,12

Edouard-Marie Gallez

Extrait repris de eecho.fr/exegese-oralite-arameenne-et-apparitions-du-christ-ressuscite.

La question de l’apparition à Pierre seul semble extérieure aux évangiles, du moins si les lit en grec ; elle apparaît clairement dans le texte araméen de la Pešitta en Luc 24,12. Voici pourquoi. 

Selon le grec, ce verset indique qu’après avoir couru au tombeau vide et vu les linges seuls, Pierre serait « retourné chez lui en s’étonnant de ce qui était arrivé » ; rien ne suggère une apparition mais plutôt que l’apôtre serait rentré chez lui, donc en Galilée – tout en restant curieusement à Jérusalem selon la suite du texte. Pourtant, Paul affirme que Pierre a eu une apparition du Seigneur avant les autres apôtres, en 1Co 15,5 :
« Il s’est fait voir par Képhas [c’est-à-dire Pierre], puis par les Douze [onze, en fait] ».

L’araméen permet de sortir des difficultés. On lit en Lc 24,12 : il « s’en alla en s’étonnant en lui-même de la chose qui [lui] était arrivée ». La signification est : Pierre vient d’avoir une courte vision lumineuse du Seigneur, avant que Jean ne descende à son tour au tombeau – Jn 20,6-8 indique en effet que Jean a attendu en haut des marches avant de rejoindre Pierre. À la suite d’une telle vision, Pierre a dû se demander si celle-ci était « réelle » (au sens de matérielle), ou bien si elle était comme celle de Moïse et d’Elie qu’il eut en même temps que Jacques et Jean lors de la Transfiguration (cf. Mt 17,3 ou Lc 9,30) ; d’ailleurs, une interrogation semblable vint à l’esprit des autres apôtres au soir, lors de la première apparition au Cénacle :

“Ils pensaient voir un esprit” (Lc 24,37).

Alors, d’où vient la différence entre le texte grec et celui en araméen de Luc 24,12 ?

Simplement d’une inversion entre les mots « en admirant » et « vers [en, chez] lui-même ». Cette inversion, qui est la seule explication possible, correspond à une erreur typique de copiste opérant sur une traduction en grec, et spécialement d’un copiste qui, comme presque tous les copistes professionnels de l’Empire gréco-romain, ne connaît pas le texte des évangiles par cœur. Les traductions anglaises ont d’ailleurs opté pour le bon ordre des mots (en suivant l’araméen). Pourtant, dans leurs traditions, les Grecs ont gardé vivant le souvenir de cette apparition lumineuse à Pierre. Dans sa seconde homélie sur la Résurrection, Grégoire de Nysse écrit :

“ Pierre, ayant vu de ses propres yeux, mais aussi par hauteur d’esprit apostolique que le Tombeau était illuminé, alors que c’était la nuit, le vit par les sens et spirituellement ”.

Jean Damascène, dans ses Chants liturgiques, parlant du miracle de la lumière (le « feu sacré« ) au Saint Tombeau le Samedi Saint, évoque son origine :

“Pierre, s’étant rapidement approché du Tombeau, et ayant vu la Lumière dans le Sépulcre, s’effraya”.

____ Qu’est-ce qui est arrivé à Pierre et qui provoque son étonnement ?

Il faut remarquer tout d’abord que l’ordre des mots change le sens entre l’araméen et le grec. Les manuscrits grecs posent un problème : sorti du tombeau, Pierre est dit rentrer chez lui (en Galilée), alors qu’il fait le contraire : il reste à Jérusalem (durant une semaine, avant d’entreprendre avec les autres apôtres le trajet de remémoration qui les fera revenir à Jérusalem).

C’est le texte araméen qui est conforme au déroulé historique des événements. Pour que le grec soit conforme à l’araméen, il suffit que pros eauton ” vienne après et se rapporte à “thaumazôn” plutôt qu’après et à “apèlthen”, selon l’ordre des mots araméens ; il signifie alors en soi-même plutôt que chez soi. Cette signification-là est évidente :
« Pierre s’en alla en admirant en lui-même ce qui était arrivé ».

Vraisemblablement, les copies grecques souffrent de ce qu’on appelle un phénomène de contamination : comparons Lc 24,12 (apèthten pros ‘eauton thaumazôn to gegonos) à Jn 20,10 : ils sortirent donc en arrière (= retournèrent) chez eux, les disciples (apèlthon oun palin pros ‘eautous oi mathètai). Il y a de quoi mélanger les deux versets – mais en araméen, il n’y a qu’un seul mot qui soit commun aux deux versets, le verbe, ce qui ne peut pas induire en soi une confusion de mémoire. On comprend donc pourquoi, dans les copies grecques, l’ordre des mots en Lc 24,12 a été finalement harmonisé avec celui de Jn 20,10, au risque de perdre un sens précieux et d’introduire une contradiction quant à l’endroit où Pierre se rend (En Galilée ou à Jérusalem ?). Pour des raisons sans doute historique (les liens qui se sont noués au 19e siècle entre les Anglicans et les Assyriens), la plupart des traductions anglaises donnent le sens correct du verset.

Cependant ce verset 24,12 réserve une autre surprise. Il est omis par le manuscrit grec D 05, qui est très probablement une copie de l’évangile apporté par St Irénée au 2e siècle – une copie très probablement volée au monastère d’Ainay lors du sac de Lyon et achetée à un soudard par Théodore de Bèze (d’où son autre nom de codex de Bèze). Quelques rares manuscrits latins omettent également ce verset. Or, ce D 05 est généralement très fidèle à la Pešitta araméenne, même s’il contient beaucoup de fautes de copiste. Pourquoi cette omission, s’il s’agit bien d’une omission ?

Les traductions textuelles sont toujours des adaptations plus ou moins fortes au contexte des lecteurs. C’est ce qui explique que les indications de Luc relatives aux détails de la vie hébraïque (surtout sacerdotale) que l’on trouve dans la Pešitta araméenne soient présents dans le D 05, et beaucoup moins dans les autres manuscrits. C’est dans ce cadre qu’il faut envisager l’absence de ce verset 12 dans la mouture originelle de la composition de Luc. Comme le fait remarquer l’étude de Wieland Willker, le verset 13 suit trop bien le verset 11 :
11. « Les paroles [dites par les saintes femmes] parurent devant EUX [les apôtres et ceux qui étaient avec eux] comme des racontars et ils ne croyaient pas ces femmes …
13. Et voici que, ce même jour, deux d’entre EUX [des disciples qui étaient avec les apôtres au matin] se rendaient à un village du nom d’Emmaüs.

  Il y a en effet une transition évidente entre le témoignage que Luc a recueilli des saintes femmes (jusqu’au verset 11), et celui qu’il tient des disciples d’Emmaüs (à partir du verset 13 jusqu’à la fin de son évangile) : c’est le pronom “EUX” qui joue ce rôle. Le verset 12 rompt la cohésion :
12. Or Pierre s’étant levé courut au tombeau et, s’étant penché, voit les linges seuls, et il s’en alla etc.

On peut donc se demander s’il n’est pas un témoignage complémentaire ajouté très primitivement à la composition d’origine – ce qui n’est pas extraordinaire dans un contexte oral de récitatifs. Le manuscrit Khabouris entoure justement le verset par deux astérisques (*), ce qui indique toujours un élément nouveau par rapport à ce qui précède et à ce qui suit. Autre indice dans le même sens : le décompte du collier de la résurrection chez Luc compte huit perles, alors qu’on en attendrait sept comme ailleurs (cf. Guigain Frédéric, La récitation orale de la Nouvelle Alliance selon saint Luc, p. 313).

En fait, tous ces indices convergents vont dans le sens même de l’objectif du lectionnaire établi par Luc, qui a pour but de rassembler et de cristalliser des témoignages autres que ceux qui sont déjà présents en Mt et Mc (même quand ils portent sur de mêmes événements). Et ici, avec ce verset 12, on se trouve devant un témoignage qui ne provient ni des saintes femmes, ni des pèlerins d’Emmaüs, mais nécessairement de Pierre lui-même (peut-être par un de ses disciples). Et ce témoignage est apparu à beaucoup comme très important.

Pour rappel, le témoignage primitif de Pierre était donné en duo de complémentation avec celui de Jean, au titre des nécessaires “deux témoins”. On voit d’ailleurs bien le verset 24,12 de Luc venir s’imbriquer en Jn 20,6-8. Or, le lectionnaire de Marc n’a pas retenu ce verset, alors qu’il témoigne d’un événement qui ne ressort pas des trois autres évangiles mais que signale Paul, comme on l’a vu : l’apparition à Pierre. Certes, la traduction grecque indique banalement “to gegonos”ce qui est advenu, mais le texte araméen emploie le mot “medèm” ; or, ce mot signifie parfois “quelque chose” mais plus souvent encore “quelqu’un”, et cela dans le langage parlé aujourd’hui encore (Mgr Francis Alichoran) ! Le texte araméen serait donc à traduire ainsi :
“Il sortit [du tombeau] en s’étonnant de celui qui [plutôt que ce qui] est advenu”,
mais le français rend mal la subtilité de l’araméen : dans le contexte, “medèm” devrait être rendu par “un semblant de quelqu’un”.

L’exégèse occidentale a pris l’habitude de ne pas tenir compte des traditions, au risque d’imaginer des contradictions textuelles là où il n’y en a pas – par exemple, comment se ferait-il que Paul soit le seul à parler d’une apparition à Pierre seul, ou comment celui-ci est-il rentré chez lui en Galilée alors qu’il est resté à Jérusalem ? Il faut signaler que toute la tradition orthodoxe rapporte une sorte de brève apparition de lumière que Pierre aurait eue au tombeau avant que Jean ne descende le rejoindre (cf. Jn 20,8), et on a vu plus haut que Jean Damascène en parle.

Le verset Lc 24,12 révèle donc une grande richesse pour peu qu’il soit remis dans son contexte judéo-araméen dont le texte de la Peshitta témoigne admirablement. Il est assez exemplaire des problèmes de fiabilité que posent les manuscrits grecs.

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