Islamologie : le voile se déchire

Islamologie : le voile se déchire

Odon Lafontaine – EEChO

Jésus et l'islamLa série documentaire Jésus et l’islam de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat sur la chaîne Arte a rencontré un franc succès d’audience.  Cette série présente en sept épisodes d’une heure chacun environ les analyses d’une vingtaine d’islamologues appelés à présenter leurs points de vue sur les origines historiques de l’islam, l’angle proposé de la place de Jésus dans l’islam ne constituant en fait qu’un alibi et une accroche marketing (on peut revoir ces émissions sur le web). L’association EEChO était représentée, parmi ces chercheurs de toutes origines et obédiences, en la personne de François-Xavier Pons, qui portait nos analyses. Les réalisateurs n’ont retenu de son propos que quelques minutes. Ce qui nous amène à formuler dès maintenant certaines réserves sur cette série, émises en quelque sorte « de l’intérieur », pour mieux pouvoir en tirer les enseignements par la suite.

Un format douteux

Son format tout d’abord, suscite des interrogations : la série est réalisée à partir de la succession d’interventions, apparemment « brutes de décoffrage », de spécialistes et chercheurs filmés en plan rapproché. Fait rare et appréciable, c’est leur parole qui est (ou semble) mise en valeur, les différentes interventions étant entrecoupées du propos d’une « voix off ». Un discours global est ainsi déroulé, au fil des affirmations des uns et des autres, par delà leurs contradictions éventuelles que cette « voix off » vient plus ou moins démêler. Et voilà où le bât blesse : nous ne pouvons savoir réellement quel est le point de vue des intervenants. Nous ignorons les questions que leur ont posées les réalisateurs et auxquelles ils répondent. Les artifices du montage, des coupes, du séquencement des interventions donnant l’illusion que les chercheurs se répondraient l’un l’autre, permettent ainsi aux réalisateurs de leur faire épouser habilement leur propre parti-pris, parfois au mépris de tout souci de vérité ou de la plus élémentaire déontologie journalistique. On se souvient en effet du véritable travail de propagande antichrétienne qu’ils avaient réalisé précédemment avec leurs séries Corpus Christi (1996-1997), L’Origine du christianisme (2000) et l’Apocalypse (2008) en usant exactement des mêmes méthodes. EEChO n’existait pas encore, et nous ne pouvions donc alors réfuter leurs mensonges. D’autres s’en sont heureusement chargés, avec un brio certain. Nos travaux sur l’histoire des Apôtres et du christianisme des origines ont depuis apporté les éclairages nécessaires.

Alors certes, la série Jésus et l’islam présente certains défauts : elle ne se départit pas de l’indécrottable fond antichrétien de ses auteurs (très sensible dans le discours de la « voix off »), elle met au même niveau les travaux d’islamologues indépendants parmi les plus sérieux (Guillaume Dye, Patricia Crone, Claude Gilliot …) avec ceux qui relèvent bien plus de l’hagiographie et de l’exaltation des traditions musulmanes tardives, elle manque cruellement d’une vision globale que l’initié voit transparaître en pointillés au fil des saillies des chercheurs les plus intéressants …

Le voile se déchire

Mais heureusement, il y a ces saillies : des éléments d’information absolument renversants pour un spectateur moyen, convaincu a priori de la véracité des traditions musulmanes sur les origines de l’islam, ont été donnés par les chercheurs. De vraies « pépites » : Mahomet ne prêchait pas une doctrine nouvelle mais reprenait les croyances qui avaient cours dans son milieu nazaréen, les origines réelles de l’islam sont à situer en Syrie, le Coran a connu une très longue histoire d’écriture, de réécriture, de corrections, de concurrence entre versions différentes, le Coran a des sources directes dans des textes préexistants, comme les textes apocryphes chrétiens … Tout cela benoîtement exposé à des millions de téléspectateurs à une heure de grande écoute !

Ainsi, dans l’ensemble, il faut reconnaître au duo Prieur et Mordillat d’avoir contribué à ouvrir les yeux du grand public sur la révolution historico-critique en cours dans certains milieux de la recherche islamologique. Que ce soit par l’audience du documentaire ou à l’occasion des nombreux passages médias (plusieurs émissions sur France Inter, ici et , sur France Culture, nombreux rédactionnels dans la presse) qui leur ont été offerts sur un plateau pour la promotion de leur série (serait-ce la récompense de leur fond laïciste et antireligieux, particulièrement en vogue dans l’establishment médiatique ?). Les téléspectateurs ont ainsi été informés, dans les grandes lignes et malgré des imprécisions [1], du cadre général de l’histoire, du contexte politico-religieux des 6ème et 7ème siècles du Proche-Orient, travaillé par les hérésies judéochrétiennes et les projets guerriers apocalyptiques, et informés des événements réels qui ont déterminé l’apparition de l’islam : la transmission aux Arabes par les Nazaréens /nasara décrits par le Coran d’une espérance messianiste ancienne (le « proto-islam ») et son appropriation exclusive par les Arabes au fil de l’histoire pour constituer une religion nouvelle destinée à justifier cette espérance, avec notamment la constitution progressive du recueil coranique à peu près achevée sous Abd al Malik, 70 à 80 ans après la mort de Mahomet.

Nous n’attendions certes pas du fond antichrétien de Prieur et Mordillat qu’il puisse rendre compte des origines réelles de cette espérance messianiste, à trouver dans la dénaturation de l’espérance nouvelle apportée par Jésus et ses apôtres que l’humanité puisse être délivrée de l’emprise du mal. De fait, le matérialisme borné de leur approche ne pourra conduire à ce que la vérité soit entièrement faite sur les origines et la nature réelle du phénomène musulman. Elle participe bien sûr de la nécessaire mise en cause de la légende islamique des origines et de la démystification de l’islam pour établir ce qu’il est, une fabrication historique. Mais il y manquera toujours l’apport essentiel à l’histoire des idées, relatif à la nouveauté radicale du christianisme, et qu’en particulier les travaux de synthèse du P. Edouard-Marie Gallez ont mis en lumière. Car c’est bien l’histoire des idées qui seule permet de comprendre quelle est la fausse espérance des musulmans, celle de se croire choisi par Dieu pour sauver le monde, quelle est sa force et son emprise formidable sur leurs consciences, et combien on ne peut s’adresser à eux qu’en leur proposant une vraie espérance, une espérance fondée dans l’histoire et validée par l’expérience des Hommes, celle du salut en Jésus Christ.

Remercions donc malgré tout Prieur et Mordillat : leur travail incite le grand public à regarder au travers du voile déchiré par les nouvelles approches historico-critiques, de ce voile qui recouvrait les origines troubles de l’islam ; il pousse à considérer les phénomènes religieux dans leur dimensions historiques réelles (et non comme les « croyances » auxquelles veut les ramener le laïcisme ambiant dans lequel s’inscrivent pleinement les réalisateurs) et à fréquenter le travail des chercheurs. Comme celui de Guillaume Dye, islamologue intervenant dans la série Jésus et l’islam dont la médiatisation aura permis de porter les analyses au grand public, avec cet entretien fort opportunément publié sur site le magazine Marianne le 9 décembre 2015 à cette occasion :

Marianne : Diffuser un documentaire et publier un livre historique sur le Coran, est-ce aujourd’hui approprié ?

Guillaume Dye : Oui, pour deux raisons. D’abord parce que les études coraniques n’ont jamais été aussi vivantes qu’aujourd’hui. Cette discipline est en train de vivre de nombreux bouleversements. Des écoles s’affrontent. De nouvelles thèses apparaissent. Il est donc très intéressant d’expliquer au public ces évolutions et de leur en faire comprendre les enjeux. Il convient aussi que le public se rende compte de la différence entre ce que l’on sait réellement, et ce que l’on croyait savoir, sur les débuts de l’islam : des choses que l’on pensait établies depuis longtemps se révèlent beaucoup moins certaines qu’on ne le pensait.

Ensuite par civisme. Il faut développer le regard critique, il faut permettre aux croyants comme aux laïques de comprendre l’environnement historique dans lequel est né l’islam. Il faut leur permettre de percevoir la complexité des choses, et évidemment de comprendre le travail des historiens - un regard évidemment différent de celui de la foi. Je prendrai deux exemples simples. On ne sait pas quand est né Mahomet, et on ne sait même pas en quelle année il est mort. Tout le monde vous dira 632, mais cela est contredit par les sources les plus anciennes. On ne sait pas non plus son véritable prénom : Mahomet est plutôt un surnom.

Marianne : Pour parler de cette actualité, pensez-vous que le choix de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur de choisir Jésus et sa place dans le Coran soit une bonne idée ?

C’est déjà un bon choix pour des raisons marketing et pédagogiques : la figure de Jésus fait le lien avec leurs trois documentaires précédents. Et cela permettra aux téléspectateurs de mieux saisir les liens historiques entre christianisme et islam.

Mais il y a des raisons plus profondes. Par exemple, la plus grande partie du Coran est composée d’histoires mettant en scène des personnages de la Bible ou des évangiles. Le lecteur occidental est donc face à des personnages familiers, même si les histoires qui les mettent en scène sont souvent déroutantes, parce qu’elles sont très allusives, et aussi parce qu’elles font souvent référence à des écrits apocryphes et des légendes juives et surtout chrétiennes de l’Antiquité tardive que les gens connaissent assez mal.

Marianne : Cela va donc montrer les liens qui existent entre les chrétiens et l’islam ?

Oui, mais ces liens sont complexes et ambivalents.

Il y a dans le Coran des éléments de convergence entre l’islam et le christianisme, notamment dans la polémique contre les juifs, qui n’ont pas reconnu la messianité de Jésus. Ensuite, Jésus bénéficie d’un statut très élevé dans le Coran : il est dit être le verbe et l’esprit de Dieu, il naît de Marie (la seule femme dont le Coran mentionne le nom), dont le Coran reconnaît la virginité, et il est le seul prophète à recevoir une révélation dès le berceau.

D’un autre côté, le Coran refuse la nature divine de Jésus, qui n’est ni Dieu ni son fils. Dans certains passages, Jésus est mis sur le même plan que, par exemple, Job ou Jonas, ce qui en fait un personnage plutôt secondaire. Tout se passe comme si on avait plusieurs strates dans le texte coranique, certaines cherchant des convergences avec les chrétiens, d’autres ayant pour objet de les convaincre d’abandonner leur christologie, d’autres encore ignorant leur existence.

Jésus est donc une bonne porte d’entrée pour comprendre le Coran. Ce n’est certes pas la seule, mais c’est peut-être celle qui permet le mieux d’expliquer les différents points de vue qui clivent les différentes écoles historiques qui étudient le Coran.

Marianne : Quelles sont-elles ?

Pour résumer à grand traits, il y a d’abord les approches qui suivent, grosso modo, une version « laïcisée » dans le cadre général fourni par la tradition musulmane. On dira alors que le Coran est constitué d’un ensemble de paroles prononcées par Mahomet lui-même et représente l’expérience de la communauté ayant existé autour de lui, d’abord à La Mecque, puis à Médine, entre 610 et 632 (la dogmatique musulmane, quant à elle considère que le Coran a été dicté par Dieu à Mahomet, qui n’est donc pas, stricto sensu, l’auteur du Coran).

Cela soulève deux problèmes. D’une part, on sait que les récits de la tradition musulmane sont souvent tardifs et très biaisés – il est sans doute imprudent de leur accorder une trop grande confiance. D’autre part, il y a une tension entre le fait qu’une partie très importante du Coran se situe dans un contexte chrétien (cherchant la convergence ou la polémique, parfois de façon très élaborée) et le fait que le Hedjaz, la région où le Coran est censé avoir été proclamé, ne connaissait vraisemblablement à l’époque qu’une présence chrétienne très marginale, contrairement au reste de l’Arabie et du Proche-Orient.

Face à cette situation, il y a deux possibilités. Les chercheurs, disons, plus « traditionnels », accepteront avec plus ou moins de prudence les récits de la tradition musulmane, et maintiendront l’idée que le texte coranique a un auteur unique. Il ne leur reste plus qu’à construire une histoire autour, et postuler que Mahomet maitrisait parfaitement les cultures chrétienne et juive, et que la présence chrétienne dans le Hedjaz était plus significative qu’on ne le pensait.

En revanche – et nous rencontrons là les approches plus critiques –, d’autres savants jugent qu’il est impossible de prendre au sérieux la richesse et la complexité du corpus coranique tout en restant dans le cadre traditionnel. Ils sont conduits à voir le Coran comme un travail collectif (qui se serait étalé sur plusieurs générations), en partie indépendant de la prédication de Mahomet. Une partie du Coran a certes pu être composée à La Mecque et Médine, mais il semble très probable aux chercheurs qui ont commencé, tout récemment, à étudier la question des auteurs du Coran et de leur profil, que des passages substantiels du Coran ont été rédigés par des lettrés et scribes chrétiens (et, dans une moindre mesure, juifs) qui ont pu mettre leur plume au service de la communauté musulmane naissante.

Guillaume Dye est un islamologue et orientaliste français, professeur à l'Université libre de Bruxelles (ULB). Il est cofondateur et codirecteur du Early Islamic Studies Seminar. Il a codirigé les ouvrages collectifs suivants : Hérésies : une construction d’identités religieuses(2015), Partage du sacré : transferts, dévotions mixtes, rivalités interconfessionnelles (2012), Figures bibliques en islam (2011).
Propos recueillis par Bertrand Rothé, © Marianne

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[1] On relève parfois des imprécisions surprenantes, notamment quand elles sont liées à l’actualité. Mme Jacqueline Chabbi et les réalisateurs semblent ignorer les averses torrentielles et dévastatrices qui tombent régulièrement sur La Mecque, particulièrement celles de ces dernières années, filmées et mises en ligne par des amateurs. Elles sont dévastatrices généralement du fait que La Mecque est située au fond d’une cuvette et voit ruisseler vers elles l’eau de toutes les collines à l’entour, et cela malgré les vastes retenues d’eau souterraines. Le reste du temps, le climat est désespérément sec et torride. Anciennement, la ville n’était dévastée ainsi qu’en moyenne une fois tous les dix ans. C’est un détail, sans doute, mais significatif.
Un détail dans le détail : la Ka’ba est une reconstruction datant des ravages de l’inondation de 1631 .

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