Comprendre l’islam, seule voie d’avenir -1-

COMPRENDRE L’ISLAM, SEULE VOIE D’AVENIR (1)
Salut commun possible et synthèse islamologique nouvelle

L’incompréhension creuse l’un des pires fossés qui puissent diviser une société. C’est ce qui arrive depuis des années entre les Européens et ceux qui se réfèrent à une identité islamique, et qui, consciemment ou non, veulent vivre séparés. Ce fossé s’élargit au fur et à mesure que l’islamisme s’incruste dans les communautés musulmanes, en France comme dans le reste de l’Europe. Il est désormais suffisant pour que demain, les plus endoctrinés des islamistes entraînent nombre de leurs co-religionnaires dans des confrontations de grande ampleur avec la population non-musulmane.

À cette impasse, les fameux « dialogues » exaltant la grande-fraternité-multiculturelle-citoyenne ont prétendu apporter un remède. Dans les faits, ils ont plutôt approfondi le mal, en entretenant le sentiment victimaire musulman. Comment pourrait-il en être autrement quand on occulte les dissensions fondamentales, et même les incivilités et les agressions qui se multiplient au quotidien à l’égard de non musulmans, en arguant d’un « droit à la différence » sur fond de haine de l’identité européenne distillée par des médias manipulateurs ? Mais quelle autre voie peut bien offrir le prêt-à-penser pour sortir de ces engrenages mortifères et y faire face ensemble ? Il serait nécessaire au préalable de pouvoir se parler, ce qui suppose un minimum de langage et de compréhension communs. Or ils n’existent pas, ou si peu.

L’incapacité de comprendre

Le lundi 6 juin 2016, un couple de policiers était assassiné par Larossi Abballa, un musulman pratiquant de Mantes-la-Jolie (Yvelines). Il avait posté une vidéo expliquant les raisons de son double meurtre. Le dimanche suivant, 19 juin 2016, près de 3000 musulmans ont manifesté vers le commissariat de Mantes-la-Jolie, en hommage aux victimes. On doit d’abord saluer cette initiative, encourageante.

manif musulmane Mantes-le-Jolie 19juin2016
Cependant, cette manifestation de Mantes ne parvint pas à exprimer le rejet de la violence religieuse fanatique. Son mot d’ordre était : « Mobilisons-nous contre la barbarie », et non « Mobilisons nous contre l’islamisme » (comme on l’a vu en Egypte). Et pourtant, les manifestants le subissent aussi ! Par ce slogan, beaucoup entendaient se poser en victimes d’une autre « barbarie », celle du « racisme européen ». Personne parmi eux ne semble s’être demandé ce qui suscite ce rejet de la part de beaucoup d’Européens. Pire, ce rejet risque de s’accroître encore avec ce genre d’attitude : comment construire et alimenter la confiance entre non musulmans et musulmans quand, déjà, on refuse de reconnaître que l’assassin de Mantes venait de chez soi et a tué au nom de l’islamisme et de l’Oumma ? Comment construire la confiance quand la solidarité islamique mondiale et passablement rêvée prime sur la solidarité envers les concitoyens ? Même et surtout lorsque ceux-ci peuvent se voir agressé(e)s quotidiennement par des « jeunes » qui se réclament ouvertement de l’islam, et qui postent même leurs agressions sur les réseaux sociaux ?

Ce mot de « rêve » n’est pas anodin ; il caractérise un phénomène très important de l’islam, si ce n’est sa nature même. L’islam rêve d’un monde idéal de paix et islamisé c’est-à-dire soumis à la loi d’Allah. Lorsque l’on vit un rêve éveillé, on ne peut plus percevoir la réalité de son propre vécu, ni celle de sa communauté idéalisée, que ce soit l’Oumma ou tout autre groupement humain. L’expérience humaine va certes contredire le rêve, mais cette confrontation aura plus habituellement pour résultat de façonner des psychologies schizophréniques – décrites d’ailleurs par certains musulmans eux-mêmes (voir note 6) –, que de réveiller le rêveur, de lui ouvrir les yeux sur la réalité, de le sortir du carcan.
Ce rêve, ce carcan islamique, n’est pas si facile à comprendre. Il n’est pas simplement socio-psychologique. Il joue beaucoup sur un sentiment très profond de culpabilité par rapport à Dieu. Resterait à comprendre d’où il vient, c’est-à-dire à analyser la foi islamique elle-même et regarder ce qui la fonde, quelles sont ses origines. Les musulmans ne peuvent pas y arriver par eux-mêmes.

Le refus de comprendre

Ce carcan, les Européens pourraient au moins l’entrevoir, mais ils ne le veulent pas. Formatés depuis l’enfance par une culture anti-religieuse, relativiste et amorale, ils veulent que l’islam et les musulmans rentrent dans les cases prévues par cette culture. Ils font d’autant moins d’efforts pour comprendre le rêve islamique et ses origines, que cela conduirait à s’interroger sur les rêves messianistes que véhicule la culture occidentale elle-même, qu’il s’agisse des rêves totalitaires du 20e siècle ou du relativisme totalitaire soft de ce 21e. On se contente donc de poser l’islam comme un bloc en face d’un autre bloc, l’Occident, en s’interdisant de chercher plus loin. Ceci arrange très bien les bailleurs de fonds saoudiens et voisins (qui arrosent quasiment tous les départements d’études religieuses ou islamologiques au monde), de même que tous ceux qui tirent un profit, électoraliste, géopolitique ou autre, du « choc des civilisations ».
Cette pensée laïco-rationaliste marque également les chrétiens occidentaux, et bien plus qu’ils ne l’admettent. Parmi eux, on peut distinguer en particulier deux courants, selon leurs approches respectives de l’islam.

Le premier, marqué par un profond relativisme, considère que Dieu a forcément parlé au travers de l’islam. La figure la plus connue de ce courant est Hans Küng. On y considère que la révélation de Jésus n’a pas pu « épuiser la révélation divine », comme l’a écrit Jacques Dupuis[1] : il en reste certainement pour tout le monde. Ce prêtre jésuite avait eu l’honnêteté d’exprimer tout haut ce que la plupart de ces relativistes discoureurs sur « les religions » dissimulent sous des formules équivoques.
Ce courant est en même temps rationaliste : pour lui, la vie chrétienne, ce n’est pas « d’être possédé » par la Vérité (qu’est Jésus par l’Esprit dans la vie chrétienne) mais de « posséder la vérité », réduite à un « message chrétien », fait de « valeurs », d’idéaux moraux et de projets de grande fraternité conviviale multiculturelle. Il s’agit donc d’une sorte de messianisme post-chrétien, qui prétend sauver le monde en y établissant la paix par le « dialogue entre les religions » – et qui se branche sur le très politiquement correct « congrès mondial des religions ». Un tel discours reprend à son compte la propagande laïciste accusant « les religions » d’être des causes de guerres[2].

Dans ce courant relativiste chrétien est apparue une branche « mystique » en la personne de Louis Massignon et de ses adeptes (surtout en France et en Italie). Il faut savoir au minimum que cette figure de référence du « dialoguisme » († 1962 mais toujours exaltée par ses adeptes) a découvert l’islam à l’occasion d’une croisière sur le Nil avec son amant, un noble espagnol qui s’était fait musulman. Ses élucubrations l’ont conduit à écrire que « L’Islam constitue une réponse mystérieuse de la grâce à la prière d’Abraham pour Ismaël et les Arabes », auxquels « Dieu a donné le Coran en signe de bénédiction » (Parole donnée, 1962). Cette doctrine fumeuse, imaginant un Dieu commun au-dessus de l’islam et du christianisme, Massignon ne l’a jamais fondée que sur ses propres « expériences mystiques » – quatre a-t-il expliqué – dont la première eut lieu tandis qu’il était fiévreux, à Bagdad en 1908. D’autres aspects de sa vie sont encore moins reluisants et ont été largement occultés, du moins jusqu’en 2011[3]. En jouant sur l’ignorance de l’islam dans le clergé occidental et en particulier parmi les évêques, les adeptes de Massignon ont pu se faire attribuer le monopole des questions islamo-chrétiennes[4].

L’autre courant, très opposé au relativisme et qu’on pourrait appeler fataliste, est néanmoins marqué lui aussi par un certain rationalisme occidental. Pour ces chrétiens en effet, le christianisme et l’islam seraient deux blocs absolument étrangers l’un à l’autre, et donc simplement opposés du fait de différences notionnelles, de concepts irréconciliables. Ainsi, ils insistent lourdement sur la violence islamique, sur ses justifications dans les textes de l’islam – connus sur le bout des doigts, et disséqués avec brio ; mais jamais ils ne s’interrogent sérieusement sur sa provenance. Car l’islam serait-il, comme il le prétend, le seul produit de son texte sacré (descendu du Ciel ?), ou ne serait-ce pas plutôt l’inverse ? Ne serait-ce pas son corpus de textes, coraniques et autres, qui serait en fait le produit d’un mouvement politico-religieux, lequel était déjà bien déterminé au 7e siècle, et nourri par un projet légitimant la violence sacrée ?

Chez ces chrétiens fatalistes, la réponse est toute trouvée : Mahomet serait à lui tout seul le fondateur de l’islam, il se serait fabriqué une synthèse religieuse, que ce soit en s’inspirant de ce que lui disaient les chrétiens d’Orient ou, à l’inverse, en fabriquant sa synthèse par opposition à leurs doctrines (ces explications contradictoires pouvant même coexister). Dans les deux cas, les Églises d’Orient, spécialement préchalcédoniennes, sont rendues responsables de l’apparition de l’islam, d’une manière ou d’une autre. Il s’agit là de vieilles hypothèses de l’islamologie occidentale, et elles ne sont finalement qu’un habillage rationaliste de la légende islamique qui fait de Mahomet le créateur de l’islam – c’est donc sans doute qu’un jour, en se levant le matin, il a dû avoir envie de fonder une religion nouvelle… Habillage empreint par ailleurs du mépris occidental pour les Églises d’Orient, désignées aujourd’hui encore par des sobriquets tels que « nestoriennes » ou « monophysites ».
Cette approche conceptuelle et occidentale ne voit pas que ce qu’elle tient pour « hérétique » ne constitue en réalité que diverses manières d’exprimer l’unique foi chrétienne, ce que les responsables des  Eglises d’Orient concernées et le Pape Jean-Paul II ont reconnu ensemble et réciproquement. Mais le plus dommageable dans cet aveuglement doctrinaire obstiné, c’est qu’alors on ne veut pas regarder l’histoire qui indique quelle fut la racine commune lointaine avec l’islam, racine qui fut aussi le point de divergence. Ce point, c’est son messianisme politique global, ou plus exactement le messianisme dont l’islam est héritier – tout comme d’autres mouvements le sont même si c’est à un degré moindre. Disons-le donc : les Églises orientales ne sont aucunement responsables de l’apparition de l’islam, et moins encore du messianisme politique premier qui est à l’origine de tous les messianismes.

Car c’est bien la première génération chrétienne, celle des juifs chrétiens – ou plus exactement une partie d’entre elle –, qui est responsable de la fabrication du messianisme politique global. Cette génération avait une mission toute spéciale. Et toute dérive de cette mission ne pouvait qu’engendrer un reniement radical de l’obéissance aux apôtres. Les générations postérieures en ont porté et continuent de porter les conséquences. Cette question fondamentale, qui mérite d’être traitée à part, constitue une clef de lecture de l’Histoire trop ignorée encore.

Reconnaître ensemble les véritables responsabilités et enjeux

Que ce soit du côté des chrétiens relativistes ou de celui des fatalistes, aucun véritable terrain d’échanges n’a pu s’établir avec les musulmans, qu’il s’agisse des questions de salut ou de violence. La stérilité des premiers a été reconnue depuis longtemps par certains de ceux qui ont pratiqué le « dialogue islamo-chrétien » et qui se sont rendu compte qu’ils ne dialoguaient en fin de compte qu’avec eux-mêmes, par l’intermédiaire de musulmans miroirs. Quant aux seconds, il faut mentionner tout de même qu’ils ont établi, par exemple sur fond d’histoire commune entre la France et l’Algérie, des relations entre musulmans et non musulmans : on le voit autour d’associations telles que le Secours de France. Mais hélas, ce terrain d’entente est étroit : il ne suffira jamais à aborder les questions de fond. En effet, si le dialogue relativiste s’avère fondamentalement stérile (toute tentative de juxtaposer les convictions des uns et des autres étant vouée à l’échec puisque chacun est censé être inspiré par Dieu), le postulat fataliste l’est juste un peu moins : comment concevoir que deux réalités hermétiques l’une à l’autre, l’islam et la foi chrétienne, puissent se parler ? Les conversions elles-mêmes paraissent alors impensables, hormis sous l’angle du miraculeux.

Car ce sont évidemment ces questions de fond qui, si elles peuvent diviser, rapprochent bien davantage. Et d’abord la question du Mal et de la volonté de Dieu : est-il normal que le monde soit livré à l’emprise du Mal ? Si ce n’est pas le cas – ce dont tout croyant est persuadé –, comment ce monde pourra-t-il être libéré de cette emprise ? S’il doit y avoir un Jugement, lequel ? Quel regard porter dès maintenant sur cette emprise mondiale du Mal, dont la dérive financiariste du monde et la prédation des richesses par quelques-uns sont un signe majeur ? Que disent les traditions islamiques et la révélation chrétienne au sujet de l’avenir du monde ? Dans le terrorisme islamique, qui fait quoi et qui manipule qui ? Pour qui travaillent les terroristes ? Qui a intérêt à faire rêver les populations et à exalter religieusement le pouvoir et la richesse – et le maître par rapport à l’esclave comme le suggère le Coran ? Qui a intérêt à transformer l’Eglise catholique, la plus veille institution au monde, en assistante sociale et spirituelle universelle destinée à mettre un peu de baume sur les misères planétaires causées par la prédation financiariste ?

En posant ces questions, on se mettrait vraiment à analyser dans le même temps ce qui touche au cœur de la foi et de l’identité islamique et qui est également fondamental pour le christianisme, et ce qui est réellement à l’œuvre dans ce monde que le croyant ne comprend plus et où il est manipulé. Par eux-mêmes, les musulmans sont dans l’incapacité d’accéder à cette analyse, et en face, trop de chrétiens (surtout occidentaux) refusent simplement de la considérer. Elle est pourtant la seule voie d’avenir, pour se comprendre et en vue notre salut commun et l’avenir de nos enfants à tous.

P. E.-M. Gallez

QU’EST-CE QUE L’ISLAM ?

publié dans le n° 283 de La Nef

« Après dix ans de recherches, le Père Gallez a publié en 2005 une thèse monumentale
qui révolutionne notre approche des origines de l’islam [5]. Il nous la présente ici. »

1/ La Nef : D’où vient votre intérêt pour la question des origines de l’islam, quel rôle a joué le Père Moussali dans vos recherches ?

Le P. Antoine Moussali a joué un rôle déterminant. Je l’ai rencontré maintes fois à Amiens entre 1995 et avril 2003, quand il est retourné vers le Seigneur. Il était certainement l’un des prêtres les plus proches des musulmans réels – au contraire des dialogueux qui ne voulaient d’ailleurs plus le voir, car il cassait leurs rêveries. Il avait donné des cours aux moines de Tibhirine et avait été un acteur incontournable du dialogue en Algérie, connaissant mieux que quiconque le texte coranique (qu’il pouvait psalmodier) et la langue arabe classique, qu’il a enseignée. C’est en travaillant à deux que, à Amiens, nous avons compris peu à peu le jeu des manipulations successives du texte coranique. De celles-ci, la plus simple et évidente est la contradiction entre les versets 82 et 51 de la sourate 5 à propos des Nasârâ. Je me souviendrai toujours de sa cantilation du verset 51, avec ou sans l’ajout et les Nasârâ, qui révélait l’ajout. Cette découverte forma le centre de sa contribution à Vivre avec l’Islam ?, paru en 1996. En 1997, notre collaboration donnait La croix et le croissant, un livre de comparaisons qui a inspiré beaucoup d’autres auteurs, allant parfois jusqu’à copier le titre ! À ce moment-là, il n’y avait aucun livre pour sortir des confusions entretenues entre l’islam, gravement méconnu, et le christianisme – de moins en moins connu. Nous savions cependant que cet ouvrage ne résoudrait rien : comparer et témoigner permet de cerner le problème, pas de le résoudre.

2/ Pourriez-vous nous résumer votre thèse sur l’origine judéo-nazaréenne de l’islam ?

L’unique question importante est : qu’est-ce que l’islam ? S’il n’est pas le résultat d’interventions de Dieu – rationnellement délirantes et donc sources de schizophrénie comme l’ont montré divers auteurs [6] –, il faut chercher quel fut son processus historique graduel. L’islam que l’on connaît s’est définitivement fixé disons au 10e siècle et il est difficile de résumer presque 10 siècles d’histoire ! Car le messianisme politico-religieux qui le caractérise remonte à une secte originellement formée de juifs ex-chrétiens qui ont connu au moins un des apôtres et qui n’ont plus accepté la révélation que ceux-ci répandaient. La question sous-jacente était celle du Royaume de Dieu que Jésus n’a pas pu établir [selon eux], vu que les chefs du Temple, autour de la famille de Anne et Caïphe, l’ont fait arrêter et crucifier. Mais Dieu n’a pas pu abandonner son messie : Il l’a enlevé au Ciel en attendant les conditions propices de sa redescente, conditions que cette secte a rêvé de réaliser. Le premier projet politico-religieux universel ou « messianisme » était né, et il a donné naissance à beaucoup d’autres qui, aussi divers soient-ils, prétendront tous instaurer la société idéale sur la terre – jusqu’aux totalitarisme du 20e siècle.

La transmission de ce messianisme aux Arabes ne fut pas une simple contagion religieuse mais le résultat d’un endoctrinement commencé à la fin du 6e siècle – dans la génération avant Mahomet – par les descendants mêmes de cette première secte messianiste, qu’il convient d’appeler « judéo-nazaréenne ». Mahomet n’eut jamais qu’un rôle mineur, à la suite d’un certain Waraqa, comme principal propagandiste auprès des Arabes (chrétiens). Deux sources contemporaines témoignent d’ailleurs de l’essentiel de son message : la redescente imminente de Jésus sur terre [7]. D’où le titre de Le messie et son prophète pour la thèse universitaire, qui est en fait une synthèse de 1100 pages (avec 1659 notes) : toute venue du messie doit être précédée par un prophète qui l’annonce (Malachie 3).

Le schéma qui suit donne une idée des étapes qui ont abouti à l’islam que l’on connaît, après reformatage de l’héritage judéo-nazaréen sous un habillage arabo-centrique. Le grand secret de l’Islam (93 pages) a rendu accessible ces découvertes qui n’ont pas été contestées.

Généalogie-Islam-schéma_III3/ Comment votre thèse universitaire est-elle reçue dans les milieux spécialisés ?

C’est plutôt d’une synthèse qu’il faudrait parler, riche d’analyses interdisciplinaires, dans un monde de la recherche qui tombe souvent dans l’hyperspécialisation. Ici encore, un schéma vaut mieux qu’un discours :

hypotheses_explicatives_islamologie_comparaisonsCe dossier cohérent rend compte en effet des données disponibles au sens où même les recherches postérieures à 2005 s’y intègrent très bien, éclairant au passage tel ou tel point resté obscur ou non encore abordé.

En 2008, un turco-allemand, Muhammad Kalisch, enseignant l’islam, en était venu à conclure que Mahomet n’a pas pu exister [8]. En fait, ce que montre la recherche avec ses composantes archéologique, exégétique, géographique etc., c’est simplement que le personnage de la légendologie islamique n’a pas grand-chose à voir avec celui de l’histoire.
De cette tradition légendologique, certains chercheurs ne veulent ou ne peuvent pas s’extraire vraiment, mais ceux qui font passer la recherche avant d’autres considérations trouvent dans la synthèse nouvelle ouverte le cadre d’analyse qu’ils attendent. Ainsi, des liens personnels se sont noués, lors de congrès ou de rencontres, avec notamment le prof. Manfred Kropp, le prof. Christof Luxenberg, M. Habib Tawa, le prof. Alfred-Louis de Prémare et d’autres. C’est ce dernier († 2006) qui, l’air de rien (c’était sa manière de faire), m’a indiqué, lors d’une de mes visites chez lui, le lieu de naissance exact, en Syrie du Nord, de ce qui allait devenir « l’islam ». Il le savait par un commentateur du 11e siècle. Effectivement, sur une topographie ancienne, j’ai retrouvé là une « rivière des Qoréchites », la tribu de Mahomet, et même un lieu-dit « caravansérail des Qoréchites » !
Malheureusement, la synthèse nouvelle n’a pas pu être traduite et publiée aux USA après 2005 : seuls ceux qui, là-bas, connaissent le français y ont eu accès, comme le prof. Robert Kerr. On a perdu un temps précieux. Certains ne savent donc pas encore que l’origine syrienne de l’Hégire est parfaitement démontrée. En 622, Mahomet ne se rendit pas de La Mecque à Yathrib-Médine mais, au contraire, la coalition nazaréo-arabe qui chercha refuge à Médine provenait de l’autre direction : du nord ! Un tel changement de paradigme se heurte à de fortes résistances – et à des intérêts.

4/ En quoi vos travaux changent-ils la compréhension que l’on a de l’islam aujourd’hui ? Eclairent-ils, en particulier, la question actuelle de l’islamisme et de la violence qui l’accompagne ?

Hormis les livres de témoignages, ce qui est publié n’apporte effectivement pas grand-chose sur le sujet. La question de la violence islamique est généralement posée à l’envers. En fait, tous les messianismes sont potentiellement violents, et même génocidaires, puisqu’ils prétendent sauver le monde : au regard d’une telle finalité, tous les moyens sont bons. La vie humaine ne pèse pas, qu’il s’agisse d’une seule vie ou celle de tout un peuple. Le vrai problème, c’est la finalité : quel qu’il soit, un groupe humain peut-il détenir la clef de l’avenir ? Existe-t-il même un programme que Dieu pourrait fournir aux hommes en vue d’éradiquer l’emprise que le Mal exerce sur le monde ? Dans les pays islamiques, de plus en plus de musulmans cessent d’y croire, mais en Europe et dans l’Eglise, on n’en est pas encore à se poser la question.

5/ Pourquoi a-t-il fallu attendre le XXe siècle pour que, dans les milieux catholiques, on s’intéresse à ces recherches ?

C’est le problème traité dans Le malentendu islamo-chrétien, paru en 2012. Le changement nécessaire de paradigme ne concerne pas qu’une simple question historique, il a des implications énormes. Avec 10 ans de vie en plus, des chercheurs tels que Henri Lammens (†1937) ou François Nau (†1931), auraient-ils trouvé le nœud de la fiction légendologique islamique, et réalisé déjà la synthèse nouvelle ? Peut-être. En tout cas, dès 1912, le premier a buté sur la peur de ses supérieurs, qui lui ont interdit toute publication ou recherche nouvelle sur l’islam – ce qui était bien inutile : bientôt allait commencer le terrible génocide des chrétiens.

La peur n’est pas l’unique raison de blocage : il y a aussi la séduction ou les pressions politiques, particulièrement fortes quand des pouvoirs supranationaux veulent promouvoir l’islam et s’en servir pour asservir la population ou faire exploser des pays. Le refus du clergé occidental d’écouter les chrétiens d’Orient est évidemment un facteur supplémentaire de blocage, un blocage hypocrite puisqu’on prétend les aider [9]. Et, bien sûr, il y a le refus d’aider les musulmans à retrouver leur vraie maison, qui est originairement celle de la foi apostolique. Donc, on ne s’intéresse pas vraiment à eux.

PDF de cette présentation de la synthèse islamologique nouvelle

Texte de la première partie de cet article

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[1] “La révélation chrétienne n’épuise pas – elle ne peut épuiser – le mystère du Divin ; elle n’infirme pas non plus l’authentique révélation divine faite par l’intermédiaire des figures prophétiques des autres traditions religieuses” (Dupuis Jacques, Le dialogue interreligieux à l’heure du pluralisme, in Nouvelle Revue Théologique, n° 120 / oct.-déc.1998, p.556).

[2] William Cavanaugh a démontré exactement le contraire : les « guerres de religion » européennes (16e-18e siècles) sont les conséquences de l’établissement des Etats modernes centralisateurs et massificateurs – voir en particulier Migrations du sacré, Paris, éd. de l’Homme Nouveau, 2010.

[3] Meesemaecker Laure, L’autre visage de Louis Massignon, Versailles, Via Romana, 2011. Puis en 2012, Le malentendu islamo-chrétien, éd. Salvator, par l’auteur de l’article. On trouvait cependant déjà quelques lumières relatives au véritable Massignon…  sur le web anglophone !

[4] Ce monopole a été institutionnalisé dans le SNRM dont l’ancien nom était SRI, Secrétariat puis Service pour les Relations avec l’Islam : comme on a fait remarquer qu’on ne peut pas « dialoguer » avec un système mais seulement avec des personnes, l’étiquette a été changée pour Service National des Relations avec les Musulmans. Ce monopole consiste aussi en un cadre d’enseignement en marge des Instituts Catholiques, les ISTR (Instituts de Sciences et Théologie des Religions), dévoués au maître et prophète Massignon.

[5] Le messie et son prophète, deux tomes, éd. de Paris, 2005, 1100 pages.

[6] Cf. Anne-Marie Delcambre, La schizophrénie de l’islam, DDB, 2006 ; Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, éditions du Seuil, mai 2016 ; etc.

[7] Cf. www.lemessieetsonprophete.com/annexes/Messie_de_Mahomet-1.htm, ou -2.htm.

[8] Cf. http://pointdebasculecanada.ca/mahomet-naurait-jamais-existe-et-le-coran-serait-une-imposture-historique.

[9] Cf. Roland Hureaux, Soutenir les chrétiens d’Orient en restant politiquement correct, in Liberté politique, n° 69, p.161-165.

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5 thoughts on “Comprendre l’islam, seule voie d’avenir -1-

  • 8 août 2016 at 20 h 43 min
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    La thèse de l’origine judéo-nazaréenne de l’islam semble de plus en plus certaine tant s’accumulent les arguments en sa faveur ; mais l’idée que Jésus n’est pas mort sur la croix est-elle une idée judéo-nazaréenne ou gnostique ? quand a-t-elle été inventée ? Les évangiles nazaréens comme l’Évangile des Hébreux disent-ils une chose pareille ?

    On dit souvent que les judéo-nazaréens utilisaient un seul Évangile (d’où l’emploi du singulier) : mais s’ils sont à l’origine de l’islam, ils semblent pourtant en avoir utilisé plusieurs car ils utilisèrent plusieurs apocryphes : Station sous un palmier dans la Sourate XIX, Marie, 23 (Évangile du pseudo-Matthieu) ; Jésus parle au berceau dans la Sourate III, La famille de ‘Imran, 41 et la Sourate XIX, Marie, 30 (Évangile arabe de l’Enfance) ; Jésus anime des oiseaux en argile dans la Sourate III, La famille de ‘Imran, 43 et la Sourate V, La Table, 110 (Évangile de l’Enfance selon Thomas) ; Consécration de Marie dans la Sourate III, La famille de ‘Îmran, 31 (Proto-évangile de Jacques)…

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    • 10 août 2016 at 9 h 44 min
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      Dire que Jésus n’est pas mort sur la croix n’est ni un concept, ni une idée. C’est une négation, et elle est liée à la négation de sa résurrection.
      Il y a plusieurs manières de nier. Pour les gnostiques, le corps n’est qu’une enveloppe sans valeur. Ils disent que « Jésus » l’avait déjà quittée avant sa crucifixion – il n’a donc pas été crucifié (mais seulement son enveloppe). En bons Occidentaux, on a appelé cette « idée » le docétisme, comme s’il s’agissait d’une doctrine : c’est simplement la négation gnostique appliquée ici à la mort et à la résurrection.
      En revanche, nier la mort de Jésus en disant qu’il a été emporté (avec son corps) au Ciel avant la crucifixion, cela est typiquement judéo-nazaréen, pas du tout gnostique.

      Par ailleurs, il ne faut pas tout mélanger en matière d’évangiles. Les témoignages montrent que l’évangile selon St Matthieu a eu une préséance de fait dans la liturgie durant les deux premiers siècles, dans toutes les Eglises. Selon les travaux d’EEChO, cela s’explique par le fait qu’il a été spécialement composé, en 37, comme lectionnaire (donc pour la liturgie), et cela pour les 8 mois « d’hiver », qui étaient les plus importants de l’année. Le lectionnaire de St Marc est venu le compléter pour les 4 mois d’été. C’est cet évangile de Mt qui est signalé par des Pères de l’Eglise occidentaux comme étant celui « des Hébreux » et c’est aussi toujours à lui que le texte coranique primitif se réfère (et il parle d’un évangile au singulier). Simplement, ces Pères de l’Eglise auraient bien fait d’ouvrir celui-ci et de signaler les changements apportés, ce qu’aucun ne s’est donné la peine de faire.
      Bien entendu, les nazaréens connaissent les autres évangiles (et des apocryphes). Ils leur donnent simplement moins de valeur qu’à celui de Mt.

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  • 10 août 2016 at 20 h 26 min
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    Si : selon certains courants gnostiques (Basilide, Gnosticisme séthien), Jésus n »est ni mort ni ressuscité : Simon de Cyrène a été crucifié à la place de Jésus (voir : Irénée, Contre les hérésies, Livre I, Troisième partie, origine du valentisme, chap. 1 (« Les ancêtres des valentiniens »), Saturnin et Basilide ; voir également : ↑ Deuxième traité du grand Seth (NH VII, 2).
    Si donc on a la preuve au travers de ces exemples que la négation de la mort sur la croix de Jésus est une négation gnostique (cf. ci-dessus), je ne connais pas de texte judéo-nazaréen ou tout simplement nazaréen qui dise que Jésus a été enlevé au dernier moment et n’est donc pas mort ni ressuscité. Mais il y en a sûrement, c’est une référence que je cherche et qui était l’objet de mon commentaire. Il est probable que les nazaréens aient eu plusieurs courants et que parmi ces courants, un ait été très contaminé par des idées gnostiques.
    Quant aux évangiles, il faut simplement remarquer que si les judéo-nazaréens sont à l’origine de l’islam et du coran, il est étonnant qu’ils n’aient pas utilisé le seul évangile qu’ils reconnaissaient, a priori effectivement une version particulière et sans doute déformée de l’évangile de Matthieu en Hébreu ; sauf si la version remaniée intégrait les passages cités dans mon commentaire et qu’on trouve dans différents évangiles apocryphes. Vous avez raison, quel dommage qu’on ne connaisse pas l’évangile des Hébreux… Mais il y a peut-être eu au cours des siècles plusieurs versions de cet évangile plus ou moins contaminé par les idées gnostiques. Il a été noté que le nombre de logion de cet évangile, prisé des milieux judéo-chrétiens, est le même que le nombre de sourates retenues pour former le Coran sans que l’on sache s’il s’agit d’un hasard ou s’il existe un lien entre les deux… Ce qui serait étonnant serait que chaque sourate renvoie à un logion de cet évangile. Mais si le Coran a des dizaines d’auteur c’est très peu probable, encore que…

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    • 13 août 2016 at 9 h 10 min
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      L’évangile gnostique de Thomas compte 114 « logia ». C’est un recueil très tardif, artificiel et suspect. Faire un rapprochement avec le Coran qui compte lui aussi 114 parties n’a pas de sens. Ce qui est plus probable, c’est que le chiffre de 114 apparaissait comme idéal, pour des raisons qui ne nous sont pas connues. La seule chose qui apparaisse, c’est que 114 = 72 + 42. Ces chiffres envoient à des computs existant.
      Tout le monde connaît le passage d’Irénée concernant Basilide, mais cela n’infirme pas la cohérence de la pensée gnostique qui est docétiste en soi. Mais chaque gourou gnostique élabore sa propre version de cette pensée.

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  • 13 août 2016 at 13 h 22 min
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    Il faudrait trouver un texte nazaréen (ou judéo-nazaréen) qui affirme que Jésus n’est pas mort sur la Croix et que c’est un autre ou une apparence qui a pris sa place. Le gnosticisme et le judéo-nazaréisme ne s’identifient pas même s’il peut y avoir des influences de l’un sur l’autre. Ce sont des réalités différentes et diverses, qui peuvent parfois se recouper. Selon le Grand secret de l’islam, l’évangile gnostique apocryphe de Thomas, a beaucoup circulé aux premiers siècles en Syrie et dans les milieux judéonazaréens. Intéressante cette constatation que 114 = 72 + 42.
    Hélas, on a peu de textes émanant des nazaréens (ou judéo-nazaréens). On ne connaît pas leur évangile ; on connaît en revanche des évangiles apocryphes et les auteurs des textes rassemblés dans le Coran semblent les connaître aussi. Il est optimiste de dire que tout le monde connaît la négation de la mort et de la résurrection de Jésus selon Basilide ou le gnosticisme séthien. On peut néanmoins souhaiter que la connaissance sur les origines de l’islam progresse et se diffuse largement, bien au-delà de cercles érudits. C’est un des intérêts de ce site.

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