Dix ans de « printemps arabe » : analyses

Introduction : le Pape François en Irak – mars 2021

Le devenir de nos Frères Chrétiens au Proche-Orient est un souci majeur de tout chrétien, de l’enracinement originel du christianisme là.

Le Pape François s’en préoccupe aussi, il n’y a pas d’autre raison évidente à son voyage en Irak au début du mois de mars 2021. Il s’est promis d’aller plus tard au Liban, une autre nation plongée dans le chaos, et où se trouvent de nombreux réfugiés irakiens en plus de ceux de Syrie. C’était son premier voyage international depuis sa visite en Thaïlande et au Japon en novembre 2019.

Ainsi, pendant quelques jours, les chrétiens d’Irak ont été heureux que les grands médias parlent un peu d’eux. Cependant, aucun de ces médias n’a relevé le fait que le drapeau national du pays porte la mention « Allahou akbar » (Allah est le plus grand), ni que la constitution nationale mentionne clairement que les seuls citoyens reconnus sont les chiites, les sunnites et les kurdes. Les chrétiens sont tolérés, appréciés souvent, mais le poids du sectarisme séculaire de l’islam pèse sur eux. François imaginait-il qu’en rencontrant l’ayatollah Sistani et en le louant comme un « grand sage » il obtiendrait quelque chose pour eux ? Il n’y a pas eu de communiqué commun après la rencontre.

Sistani a dénoncé la mainmise de Washington sur le pays en même temps que le « siège des populations », ce qui est à la fois une allusion à l’embargo occidental  de 1990-2003 et à celui contre les Syriens depuis fin 2003 – rappelons que l’embargo de 13 ans contre les Irakiens a causé près d’un million de victimes selon l’émissaire de l’ONU, David Halliday, qui l’a qualifié de « génocide » et qui a démissionné pour protester.
De son côté, François a rencontré la Brigade chrétienne chaldéenne dirigée par Rayan al-Kildani – elle fait partie des Hashd a-Shaabi ou Unités de Mobilisation populaire (UMP). Mais il ne pouvait rien dire : les 25 et 26 février, juste avant sa venue, des avions US avaient bombardé des unités UMP à la frontière syrienne (en Irak même, contrairement à ce que la presse aux ordres a rapporté), histoire de rappeler qui est le maître du pays.
Le vendredi 5 mars, il s’est simplement recueilli dans la cathédrale syriaque-catholique Notre-Dame de Délivrance (“Sayidat al Najat”) de Bagdad, où, le 31 octobre 2010, des islamistes avaient tué cinquante-et-un prêtres et fidèles (voir les Bulletins 17 et 18 d’EEChO). En fait, François n’a rien dit de la destruction US du pays ni de l’oppression des chrétiens qui restent, il s’est fait le pèlerin de l’entente des religions conformément au Document sur la fraternité humaine pour la paix dans le monde et la coexistence commune, dit « d’Abu Dhabi » (4-02-2019), qui stipule que les religions – du moins le judaïsme, le christianisme et l’islam – sont positivement voulues par Dieu : elles sont les « fils colorés individuels » tissant un magnifique tapis, expliqua-t-il en Irak. A la fin du 15e siècle, le philosophe Nicolas de Cuse, bras droit du Pape Pie II, avait exprimé une telle idée en parlant des différents rayons d’un même soleil (De Pace Fidei) ; en Irak, François devait parler de tapis, évidemment.

Le regard de Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France en Syrie

Michel Raimbaud a publié Tempête sur le Grand Moyen-Orient (2e édition 2017) et Les guerres de Syrie (2019).
Roland Hureaux a également traité ces questions dans La France et l’OTAN en Syrie : Le grand fourvoiement (Paris, éd. Giovanangeli, 2019) ; il y soulignait le détournement des intérêts des Européens au profit des objectifs de Washington, soutenant et utilisant les  mouvements djihadistes depuis 2011.
Et ce n’est pas fini, au contraire : en février (le 12), on apprenait que des représentants des services de renseignement occidentaux avaient mené une série de réunions avec des dirigeants de Daech depuis le début de l’année, à la base US d’al-Tanif (parie sud-est de la Syrie occupée) ainsi que dans les pays voisins de la Syrie. Dans le nord-est du pays, également occupé par l’armée US, de nombreuses exactions ont eu lieu contre les populations arabes, y compris contre les rares écoles chrétiennes, et les récoltes ont été brûlées ou volées par les jihadistes.

Rappelons encore que l’ambassade des USA et celles des pays inféodés sont fermées à Damas, et que l’embargo contre le pays a été décrété par Washington fin 2003, puis la guerre a été fomentée à partir de 2011, et de nouvelles mesures de guerre économique ont été décrétées en 2020. « Faire passer la haine de Bachar al-Assad avant la survie alimentaire, médicale et sanitaire du peuple syrien est criminel, écrit D. Mariani, député Européen, le 4 mars. Il est temps de lever les sanctions qui pénalisent le peuple syrien. Aucun modèle politique ne peut justifier que l’on affame une population ! »

Il y a maintenant 10 ans que les événements appelés « du printemps arabe » dans les médias ont conduit à l’imposition de régimes islamistes et de guerres en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Les chrétiens en ont beaucoup souffert.
Voici l’analyse de Michel Rainbaud (source) :

___ Lorsqu’au cœur de l’hiver 2010-2011 apparaissent à Tunis puis au Caire les premières «révolutions arabes» qu’à la hâte on baptise «printemps», elles jouissent d’un préjugé favorable, fleurant la liberté et le renouveau. Expéditives, elles dégagent illico presto des «tyrans» indéracinables et font forte impression : leur victoire est inéluctable et l’épidémie semble vouée à gagner tous les pays arabes.

___ Tous ? Pas tout à fait. Les Etats touchés − Tunisie, Egypte, Libye, Yémen, Syrie, et à partir de janvier 2011 l’Algérie et la Mauritanie − ont en commun d’être républicains, modernistes, sensibles au nationalisme arabe, à une laïcité tolérante, et une question viendra à l’esprit : «Pourquoi nous et pas eux ?». L’avenir le dira, le «eux» désignant les rois, roitelets ou émirs qui échappent miraculeusement au printemps et semblent promis à un éternel été bien climatisé : l’Arabie de Salman et Ben Salman, les Emirats de Zayed et Ben Zayed, le Qatar de la famille Al Thani, etc. Invitons Maroc et Jordanie et voilà toutes les monarchies, de l’Atlantique au Golfe, à l’abri pour prêcher la «révolution»…Dans la bouche d’un cheikh wahhabite ou d’un émir, le mot semble cocasse mais il suffit de lui donner son sens étymologique (mouvement astronomique qui ramène au point de départ) pour trouver qu’il sied bien à un mouvement conduit par les fondamentalistes avec l’appui de l’Occident afin de briser la rhétorique du mouvement national arabe : ce que les experts de «nos grandes démocraties» auto-claironnantes refuseront d’admettre.

___ En revanche, dans les pays arabes et ailleurs, beaucoup auront compris très vite ce que ces printemps en hiver n’étaient pas, c’est-à-dire des révolutions «spontanées, pacifiques et populaires». Bien que fleurissent les promesses de lendemains qui chantent, il ne faudra pas longtemps pour déchanter : dans le vide créé par le dégagement des «tyrans», c’est le désordre qui va s’installer plutôt que la démocratie attendue. La sidération fera place à la désillusion, le «chaos créateur» des néoconservateurs et la barbarie des extrémistes faisant mauvais ménage avec la douce musique des promesses.

___ Le hasard fait parfois bien les choses, l’actualité de décembre 2020 – janvier 2021 ayant inscrit à sa une un retour de flamme spectaculaire de la «révolution» tunisienne, première de la saga, lancée le 10 décembre 2010 lorsque le jeune Bouazizi s’immole par le feu, protestant contre la corruption et la violence policière. Après le désordre initial lié au «dégagement» de Ben Ali, la patrie de Bourguiba, foyer du nationalisme arabe, avait connu élections et phases de stabilisation, voire des percées de la démocratisation avec le parti Nahda de Ghannouchi ou malgré lui, avant de dégénérer en une guérilla civile entre Frères Musulmans et réformistes laïcs. Dix ans après, le chaos reprend le dessus. Les acquis seraient-ils enterrés ?

___ En Egypte, le «printemps du papyrus» n’a pas tenu les promesses que faisaient miroiter ses prophètes. A part le «dégagement» du vieux Moubarak, son jugement et sa mort en prison, le succès (temporaire) des Frères Musulmans et la présidence rustique de Mohammad Morsi, il a débouché sur une démocratie problématique et un pouvoir autoritaire soumis à forte pression. Le général al-Sissi ne semble pas maître de ses choix. Dans un pays divisé, au prestige écorné, il est tiraillé entre les vestiges du nassérisme et la quête éperdue de financement auprès de l’Arabie et des riches émirats : l’Egypte a passé le cap des 100 millions d’habitants et croule sous les dettes, les problèmes, les menaces (Ethiopie, Soudan et eaux du Nil). Le slogan «pas de guerre au Moyen-Orient sans l’Egypte» est d’actualité, mais on ne craint plus les Pharaons du Caire…

___ Au bout de dix ans de guerre contre des agresseurs aux multiples visages (pays atlantiques, Israël, les forces islamistes, Turquie, Qatar et Arabie en tête, les terroristes de Daesh à Al Qaida), la Syrie est dans une situation tragique, payant pour sa fermeté sur les principes, sa fidélité aux alliances, et la charge symbolique dont elle est porteuse : n’aura-t-elle pas eu la primeur d’un appel au Djihad ? L’Amérique et ses alliés refusent «l’impensable victoire de Bachar el-Assad» et leur «impensable défaite». En raison des sanctions, des mesures punitives de l’Occident, de l’occupation américaine ou des menées turques, des vols et pillages, la Syrie ne peut se reconstruire. La «stratégie du chaos» a fait son œuvre. Le temps est venu des guerres invisibles et sans fin que préconisait Obama. Pourtant, l’avenir du monde arabe tient quelque part, et en bonne part, à la solidité de son «cœur battant». N’en déplaise à ceux qui feignent de l’avoir enterrée, évitant même de prononcer son nom, la Syrie est indispensable jusqu’à cristalliser les obsessions : pas de paix sans elle au Moyen-Orient.

___ Passé à travers la révolution du Cèdre en 2005, ayant essuyé le printemps automnal de 2019, les tragédies de 2020 et le chaos de 2021, le Liban aura eu sa révolution. Sanctionné, affamé, asphyxié, menacé par ses «amis», il partage bon gré mal gré le sort du pays frère qu’est la Syrie. Le tiers de sa population est composé de réfugiés syriens et palestiniens. Son sort serait-il en train de basculer, après cent ans de «solitude» dans le Grand Liban des Français ?

___ En Palestine, c’est le «printemps» perpétuel. «Transaction du siècle», trahisons entre amis et Covid obligent, la question palestinienne semble désertée, sauf par la Syrie qui paie cher son attachement à la «cause sacrée». Martyrisés, enfermés à vie, humiliés et victimes d’un ethnocide, les Palestiniens sauront-ils choisir leurs alliés sans trahir ceux qui ne les ont pas trahis ? Entre l’anglais et le français, il faut se méfier des faux amis, mais ceux-ci parlent parfois turc ou arabe. Le roi du Maroc, Commandeur des Croyants et descendant du Prophète, Président du comité al-Qods, vient de normaliser avec Israël, remettant l’Ordre de Mohammad à Donald Trump. Il est le quatrième à rejoindre le camp des liquidateurs, après les ineffables Emirats Arabes Unis, le Bahrein rescapé d’un printemps hors normes et le ci-devant Soudan. Celui-ci a mis au frais Omar al-Béchir, mais il a également renié ses principes, y compris celui des « trois non à Israël ». Il fait ami-ami avec l’oncle Sam et meurt d’amour pour Israël, mais les deux n’ont pas d’amis, surtout pas parmi les Arabes.

___ L’Irak n’a pas eu besoin de «printemps arabe» pour savoir ce que «démocratisation» à l’américaine et pax americana signifient. Le pays de Saddam, martyrisé depuis trente ans, et semi-partitionné en trois entités, peine à se dégager de l’étreinte des Etats-Unis dont ses dirigeants sont pourtant l’émanation. Il a servi de test aux néoconservateurs de Washington et Tel-Aviv en matière de «stratégie du chaos», et il le paie.

___ Envahie illégalement par l’OTAN en mars 2011 au nom de la «Responsabilité de Protéger», la Libye a versé un lourd tribut aux ambitions occidentales. Kadhafi y a laissé la vie dans un épisode dont Hillary Clinton, la harpie du Potomac, s’était réjouie indécemment. En fait de démocratisation, la Jamahiriya, dont les indices de développement étaient exemplaires, avait hérité dès l’été 2011 d’un chaos qui suscitait l’admiration de M. Juppé. Derrière les ruines libyennes et les débris du Grand Fleuve, souvenirs des bombardements humanitaires de la coalition arabo-occidentale, gisaient les coffres délestés par l’Axe du Bien de centaines de milliards de dollars de la Jamahiriya, pas perdus pour tout le monde. Le rêve de Kadhafi − une Afrique monétaire indépendante de l’euro et du dollar − a été volé. Ceux qui aimaient trop la Libye peuvent se réjouir : il y en a désormais plusieurs, de deux à cinq selon les épisodes.

___ On pourrait alourdir le bilan en parlant de la tenace Algérie, du Yémen martyrisé par la Saoudie et l’Occident), de l’Iran, etc.. : les «printemps» auront été la pire des catastrophes que pouvaient connaître les Arabes. Pourtant, même pris en tenaille entre l’empire américain et le bloc eurasien russo-chinois, la mutation du contexte géopolitique joue en leur faveur.

___ S’ils n’ont rien à attendre des Etats-Unis qui, d’Obama à Biden via Trump, ne voient le monde arabe qu’à travers les yeux d’Israël et dans une vapeur de pétrole, ils seraient sages de miser sur le retour de la Russie comme référence politique et sur l’arrivée de la Chine par les Routes de la Soie. A charge pour eux de choisir entre les guerres sans fin que leur offre la «puissance indispensable» ou le chemin de la renaissance que l’alternative stratégique leur ouvrirait. Rien n’est joué.

Le projet élaboré à Washington il y a plus de dix ans…

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