Al-Andalus : la fabrication d’une fausse mémoire

La mémoire andalouse : oui, mais laquelle ?

Marion Duvauchel
Historienne des religions

L’orientalisme (en particulier dit « savant » c’est-à-dire institutionnalisé) est un phénomène européen dont l’histoire complexe concerne essentiellement les trois grandes nations que sont la France, l’Angleterre et Allemagne. Les autres orientalismes, peu ou mal connus, ont été qualifiés de « périphériques » : ainsi de l’orientalisme espagnol, joliment appelé « orientalisme domestique » ou « provincial ». C’est qu’il émerge sur fond du passé d’Al-Andalous qui a exercé une réelle fascination sur les écrivains espagnols et arabisants comme Francisco Javier Simonet, Francisco Codera Zaidín et le théologien Miguel Asín Palacio. Depuis la timide résurrection des études arabes au XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, une idéologie et une échelle de valeurs sous-tendent les travaux de nombreux arabisants espagnols.

Par quel mystère s’est diffusé ce mythe historiographique d’un Al-andalous, oasis de douceur de vivre et de bonne entente religieuse dans un monde de brutes ? La palme revient à Danielle Rozenberg https://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_2003_num_70_1_402455 sur la « mémoire retrouvée » d’une Espagne présumée amnésique. Quelques saines lectures suffiraient à pulvériser cette mythologie à la mode.

La civilización del califat de Còrdova
(sous ‘Abd al-Rahman III
), par Dionís Baixeras (1885)

D’abord celui de Rosa María Rodríguez Magda qui publie Inexistente Al Ándalus, De como los intelectuales reinventan el Islam (Ediciones Nobel – 2008). Elle démontre que les trois communautés, juive, chrétienne et musulmane n´ont eu que des rapports limités, la plupart du temps tendus, sans parler bien sûr des statuts spécifiques qui leur étaient appliqués.

Dans une autre veine, les trois volumes de Reinhart Dozy, Histoire des Musulmans d’Espagne, jusqu’à la conquête de l’Andalousie par les Almoravides, 711-1110 (4 vols. 1861; 2nd ed. 1881) constituent une vaste fresque de l’histoire des Musulmans d’Espagne, c’est-à-dire une lassante série de meurtres, de trahisons, de massacres, de vengeances, de représailles, de prise et de reprise de royaumes ou de citadelles, de tentatives d’unifications, d’alliances rompues, trahies…

Soyons sérieux, il ne fait d’abord aucun doute que l’islam s’est imposé par la force partout où les guerriers de Mahomet se sont mis en branle, animés par la soif de rapines et la perspective des butins de guerre.

Le sang des Omeyyades coule en 755 à Damas quand ils se font massacrer par les Abbassides, que les Persans leur ont préférés. L’unique survivant, ‘Abd al-Rahman, part se réfugier à Cordoue et finit par y se faire proclamer émir. Désormais, ces Omeyyades se feront les propagateurs de la grandeur arabe face à la masse de convertis venus des nations soumises. Ces Omeyyades ne sont pas ethniquement des Arabes. Mais leur « blondeur ne les a pas empêchés de se définir comme arabes et de se dire les meilleurs, les plus purs et les plus fidèles des fils de la nation du Prophète, dans le combat idéologique qu’ils menaient contre les Abbâssides de Bagdad et les Fâtimides du Caire. Le thème arabe est central dans la propagande omeyyade. Cette terre, al-Andalus, où les descendants des califes de Damas retrouvent leur rang, indéniablement étrangère aux Arabes, est un enjeu.

Les choix fondamentaux d’al-Andalous sont des choix « arabes » : la culture arabe et la religion du Dieu unique, religion née sur le sol arabe. Ils ont gardé de ces premiers temps la morgue propre à ces bédouins du désert. La haine entre Berbères et Arabes se reconduira de génération en générations. Quand les princes berbères gouvernent, ils oppriment les Arabes et les naturels (chrétiens et musulmans convertis). Quand les Arabes reprennent le pouvoir, c’est leur tour de s’enrichir sans vergogne et d’oppresser. Nietzche avait fort bien décrit le phénomène, en l’appliquant au christianisme qu’il haïssait. En réalité, ce sont les vieilles programmations animales, les rages ancestrales et tribales qui gouvernent le monde bédouin et qui ont été infusées dans la religion primitive, avec une force telle qu’elle est devenue quasi invincible. À la faveur de rivalités de pouvoir entre factions, une partie des Wisigoths (dont l´archevêque de Séville) et de la communauté juive recourent ouvertement à l’aide des musulmans. D’où le succès fulgurant de leur conquête de la péninsule. Disparaît ainsi le royaume wisigoth et chrétien de Tolède, autrefois magnifique, qui restera dans la mémoire collective comme phare de la Reconquista de Hispania, et ce dès 722. Toute une frange mécontente de la population se tourne vers les nouveaux venus, comme à Byzance. Mais les populations envahies vont déchanter très vite, lorsque le vrai visage des conquérants va apparaître : destruction des églises et lieux de culte, profanation des corps saints ; pour les convertis, interdiction de quitter l’islam sous peine de mort. Enchainés à la religion des maîtres ils en tireront peu de bénéfice et devront supporter leur mépris.

La première période de résistance est essentiellement religieuse, marquée par des provocations spectaculaires conduisant inexorablement au martyre (sur le modèle des martyrs chrétiens aux premiers siècles de l’empire romain). Euloge est l’animateur de cette rébellion.

Ce n’est que dans un second temps que viennent les soulèvements, les rebellions et les révoltes, inexorablement noyées dans le sang. Du côté du pouvoir, ces trois siècles sont marqués par la ruse, la trahison, la cruauté envers les naturels, chrétiens et musulmans. Les faits politiques rassemblés par les sources arabes, souligne Gabriel Martinez-Gros, « ne traduisent pas les structures sociales qui affleurent sous l’écume des événements mais la confortation de l’intrigue politique », ressort foncier de l’histoire de cette occupation prolongée, ruineuse et sanglante.

Les Omeyyades de Cordoue prospérèrent ainsi pendant près de deux siècles jusqu’au moment où l’émir Abd al-Rahman III se proclama calife en 929, rejetant l’autorité spirituelle du Califat abbasside. C’est à lui qu’on devrait ce prétendu âge d’or : en réalité, une simple pause dans la longue oppression des populations espagnoles. L’allégement de l’impôt va permettre un moment de développement économique et culturel. Il ne dura pas et la guerre civile finit par faire chuter la dynastie en 1031. Al-Andalous est alors morcelée en une multitude de taïfas (principautés). Après une période de « splendeur », le khalifat de Cordoue succombe à ses divisions.

Dans la seconde moitié de XIe siècle, la vigoureuse offensive chrétienne de la « Reconquista » connaît une apogée et l’Islam ne tiendra alors en Espagne que grâce au secours des Berbères du Maroc :
« Sortis de leurs déserts de Mauritanie, ces grands nomades Berbères Çanhâja porteurs du voile noir dont les Touaregs se couvrent encore le visage, après avoir conquis la moitié de l’Afrique du Nord, sont passés en Espagne. Ils ont fait reculer la Reconquête chrétienne ; mais aussi, s’autorisant de la sainte mission qui leur incombe, ils ont annexé les petits royaumes musulmans qu’ils étaient venus sauver des Infidèles » (Georges Marçais).

Ces primitifs Berbères du Maroc vont donner au pouvoir religieux un poids qui rappelle le règne des mollahs d’aujourd’hui, avec leur morale tyrannique, pointilleuse et vicieuse. Dans Séville en particulier, ces nouveaux maîtres vont remplacer les Abbadides (la dynastie d’Abbad) qui les avaient appelés à leur secours. Le dernier souverain, le roi poète EI-Motamil, s’embarque avec les princesses de sa maison sur un bateau qui, descendant le Guadalquivir, les emporte vers le Maghreb, d’où ils ne reviendront pas. Succédant aux sultans de race arabe et de goûts artistes, que les scrupules religieux n’embarrassaient guère, les rudes conquérants Berbères instaurèrent le règne de l’austère vertu. Al-Ghazali, le plus connu a porté le beau titre de « fossoyeur de la raison ».

À la tête des villes, des hommes à eux les représentent. Entre tous, les foqafia, juristes malékites, qui jouissent d’autant mieux de leurs faveurs qu’ils émettent des avis conformes à leur politique. Les Almoravides les adjoignent aux gouverneurs de province (les cadis) pour leur servir de guides. Pour tenir les garnisons et préparer les expéditions futures, ils ont évidemment leurs parents Çanhâja du désert, mais aussi les « noirs » qu’ils ont jadis vaincus et convertis à l’Islam et qui se montrent volontiers plus arrogants que leurs maîtres et convertisseurs.

La déférence qu’on doit aux nouveaux maîtres ne saurait s’étendre à ces soudards qu’ils ont amenés avec eux. Le port du voile, qui les fait confondre avec leurs chefs, est un attribut de noblesse dont l’abus est intolérable. Il y a les Andalous dignes de confiance et les « Berbères de couleur ». Cette division du travail exprime la distinction qui se maintient dans cette société musulmane entre les deux éléments fortuitement juxtaposés de la population : d´une part les Almoravides berbères (en remplacement de la caste arabe et « syrienne » très minoritaire) et les « muladies » ou chrétiens convertis, et de l’autre la masse autochtone (les Andalous), masse divisée entre chrétiens, appelés « mozarabes », et juifs. Au bas de cette pyramide, les esclaves.

Entre les conquérants africains et le peuple d’Andalousie les choses n’iront pas sans heurts. Les dynasties défendent cette Andalousie islamisée, mais à leur profit. Ils lui demandent lettrés, architectes et artistes non par goût de la culture pour augmenter l’éclat de leur règne. Mais au bout de deux générations à peine, les fils des grands barbares sahariens se laissent séduire par la douceur andalouse. La terre conquise les a initiés à la joie de vivre et au charme de la culture profane ; les poètes de Séville leur ont donné le goût du beau langage ; l’art de Cordoue revit dans les mosquées qu’ils bâtissent à Fès, à Marrakech et à Tlemcen. Faite de robustesse berbère et d’élégance espagnole, la civilisation hispano-mauresque s’est implantée et fleurit sur les deux rives de leur empire. Elle ne doit rien à l’islam et a tout emprunté à la civilisation qu’il s’est employé à détruire, mais qui revit inlassablement. Elle est faite du goût arabe de la poésie et de la musique mais surtout de l’ardent désir de l’âme humaine d’actualiser les ressources et les trésors de beauté qu’elle porte en elle, en les coulant dans les moules culturels à sa disposition. Ce n’est ni chrétien, ni musulman, ni juif : c’est une aspiration profonde qui trouve son expression particularisée dans les psaumes comme dans la poésie lyrique et amoureuse, dans la musicalité de la langue (la prosodie), où excellent les poètes « arabes », héritage des « temps de l’ignorance ». C’est cette propriété de l’âme et de la nature humaine que l’islam austère ne cesse de réprimer parce qu’il éprouve une haine instinctive de la liberté et de la puissance créative inhérente à toute culture (portée par quelques-uns de ses fils et de ses filles).

Les Andalous d’aujourd’hui sont-ils des Arabes comme l’idéologie nouvelle aimerait le faire croire? « L’équilibre du sang et de la race » (Gabriel Martinez-Gros) du composé andalou est largement favorable à l’Espagne et à l’Occident. L’islamisation a été aussi une arabisation, après la romanisation et l’influence des Wisigoths, barbares romanisés. Dans le Maghreb, le fait de porter un nom d’origine arabe ne résulte le plus souvent que d’un signe d’allégeance au pouvoir, et non la preuve d´une quelconque descendance des conquérants musulmans. Mais aucun particularisme « ethnique » n’existe en Andalousie du point de vue de sa population. La reconquête progressive par des Espagnols du Nord d’abord puis du Centre a eu pour conséquence les mêmes conduites destructrices envers les populations conquises : déplacement, exil de ceux qui refusaient de se convertir voire destruction.

La « umma » musulmane prétend effacer les distinctions tribales. En réalité dans les premiers siècles, elle se confond avec la « asabiyya » des Arabes, instituée par le Prophète. Une asabiyya puissante, c’est-à-dire des liens de cohésion claniques, renforcés par l’appartenance à l’islam, la religion des maîtres, facilite voire permet l’accession d’une grande famille au pouvoir. Jusqu’à ce qu’une autre s’en empare. Pour se maintenir au pouvoir, il faut un « gouvernement ». Le pouvoir musulman est un pouvoir corrompu dès l’origine, il est fondé sur des prébendes, ne vit que d’intrigues, de complots, d’alliances trahies et de violence.

Et pourtant, on a pu voir émerger l’idéologie délirante de Blas Infante (1885-1936), qui s’est même vu décerner le titre de « Père de la patrie andalouse » par le Parlement d’Andalousie le 3 avril 1983. Pour lui, la présence arabe en Andalousie ne constitue pas une invasion durable mais huit siècles de liberté, de rayonnement culturel, de bien-être et de progrès scientifique. Le peuple andalou serait ainsi le produit d’un processus d’assimilation résultant de la cohabitation de populations d’origines et de religions différentes. Il ira jusqu’à prôner la création d’un État fédéral qui déléguerait à l’Andalousie les relations internationales avec les peuples d’Afrique et d’Orient.

Dans ces perspectives modernes semi fantasmées, mention spéciale pour le romancier Juan Goytisolo, sorte de Roger Garaudy espagnol, en plus subtil mais intellectuellement tout aussi ambigu (enterré à Marrakech, il a passé l’essentiel de son existence hors d’Espagne). Son essai Chroniques sarrasines (publié en1985) donne une idée du poids du passé islamique dans les luttes idéologiques portant sur la formation de l’identité nationale. Dans ce livre, Goytisolo a l’élégant objectif de « sodomiser le mythe » et de défendre sa « sarrazinité ». La recension de P.R. Baduel Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée donne une petite idée de cet ouvrage édifiant.

Trois chapitres y sont consacrés à Ali Bey, à Gustave Flaubert et à Sir Richard Burton « pèlerin et sexologue ». Alors que Flaubert va sans vergogne et aux frais du gouvernement à la rencontre de ses fantasmes de lupanar oriental, Ali Bey (pseudonyme de Domingo Badia), administrateur du monopole royal des Tabacs à Cordoue et arabisant autodidacte, est en mission secrète espagnole au Maroc, d’où il part ensuite pour l’Est où il est le premier européen à pénétrer, (déguisé) à la Mecque qu’il décrit et dessine. Revenu en Europe et en France, il se lamente
« contre l’atrophie du cœur qu’y produit l’étroitesse d’une société de propriété individuelle, lui qui revenait des grands espaces désertiques ».
Sir Richard Burton s’aventura en Inde avant de se rendre lui aussi à la Mecque, acte d’un courage inouï. Goytisolo compare son intérêt pour la société musulmane avec celui de Lawrence d’Arabie :
« Tous deux ressentent la même fascination pour l’Islam et l’univers rude et austère des Bédouins, placé entièrement sous le signe de la masculinité. Tous deux aspireront à la liberté sauvage du désert, à ce monde hospitalier et fraternel d’où la femme est exclue ».
Son homosexualité, dit-il, sera liée à ce choix d’une société de mâles. C’est un parallèle fautif et qui traduit soit une grande malhonnêteté intellectuelle, soit une grande ignorance de la vie de Lawrence d’Arabie, dont on sait que, de naissance illégitime, il fut violé par un Turc alors qu’il était tombé entre leurs mains et qu’il ne se remit apparemment jamais de l’une et de l’autre blessure.

Voir le monde à la lunette de son homosexualité (même assumée tardivement) n’est pas la lumière la plus sûre. Soyons sérieux : la « sarrazinité » de Goytisolo n’est rien d’autre qu’une figure de rhétorique. Dans Les vertus de l’oiseau solitaire, il construit sa fiction sur les origines soufies de la poésie mystique de saint Jean de la Croix.

À ce point où l’imagination efface quinze siècles d’histoire, la seule réponse est un silence atterré.

La Guerre civile espagnole a stoppé le processus d’autonomie de l’Andalousie qui a repris au moment de l’établissement des autonomies avec la Constitution de 1978 : le socialisme andalou s´est alors accaparé des théories nationalistes de cette Andalousie présentée comme le creuset d´une civilisation où auraient cohabité en harmonie le judaïsme, l’islam et les chrétiens, sous la férule des émirs et khalifes musulmans, civilisation qui serait donc prélude et modèle d´une société multiculturelle tolérante.

Celle-là même que rêve l’islamo-gauchisme français.

Le drapeau officiel de l’Andalousie inclut deux bandes vertes, en claire référence à la couleur de l’islam et de son drapeau.

Voir aussi du même auteur : https://www.eecho.fr/ouvrage-de-reference-al-andalous-linvention-dun-mythe/ .

Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.