4 Moyen-Orient : Eglises d'Irak, Syrie, Liban etc.

50 ans de visites du Proche-Orient – un témoin

Voici l’aperçu qu’un témoin qui parcourt le Proche-Orient depuis 50 ans, le Dr Charbonnier dit Chabrier, nous a donné (+ 2024 à l’âge de 93 ans). Au titre de mémoire vivante, son témoignage est important, sans oublier les documents photos et vidéos qu’il a accumulés.

VOYAGE 2012 AUPRES DES CHRETIENS DU MOYEN-ORIENT

article de Jean-Claude Chabrier publié en décembre 2012

          Depuis 1951 (j’étais encore mineur), je voyage et séjourne, presque chaque année, en Europe alpine, danubienne et balkanique et aux proche et moyen Orients (Turquie, Géorgie, Arménie, Azerbaidjan, Iran, Iraq, Jordanie, Syrie, Palestine, Liban) tout en faisant des études universitaires d’orientalisme afin d’interpréter mes observations.
          Qu’en est-il de mon voyage de 2012 ? Parti à la mi-juillet de l’Ile de France, j’ai fait une escale au monastère syriaque orthodoxe Mor Augin à Arth (Suisse). Puis par l’Autriche, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie, j’ai gagné la Thrace et le Fanar (vidéo avec Sa Sainteté Bartholomaïos). Enfin, j’ai atteint l’extrême sud-est jusqu’aux églises saccagées par les Kurdes autour de Hakkarî, Yüksekova et Semdinli, avant de remonter vers la frontière iranienne.
          En Iran, je me suis installé en Azerbaidjan de l’Ouest à Urumiyé/Ormia. J’ai visité les monastères arméniens de Stepanos et Thaddé (vidéos), et des villages assyriens conquis par les Kurdes : Balulan, Gavilan, Tekke-Ardishaï, Salmas, etc. (vidéos). A Urumiyé, j’ai visité les quatre communautés chrétiennes et leurs responsables: l’assyrienne (p. Daryawush), la chaldéenne (Mgr Toma), l’arménienne (P. Nercès) et la protestante (Rd Ilyo). J’ai assisté aux liturgies, mariages, baptêmes, obsèques (vidéos).
          J’ai également assisté aux fêtes de l’Assomption-Dormition à Gavilan,à Saora et à Khosrova (vidéos). J’y ai été invité par Andreh, Violette, une chanteuse traditionnelle assyrienne et Cyros, un poète chaldéen. Le soir venu, un millier de chrétiens iraniens se sont rassemblés, comme chaque année, pour un Shahra/soirée festive dans un parc et ont dansé les sheikhanè-s danses populaires locales (vidéos). Le même scénario rassemblant deux mille chrétiens s’est reproduit à l’occasion de la Saint-Daniel dans un parc à Adeh (vidéo). Les sheikhanè-s ont parfois alterné avec les chansons populaires (en langue sureth) de Juliana Jendo, une assyro-chaldéenne exilée à Montréal. Les chrétiens d’Iran ont le droit de faire et boire des boissons alcoolisés et, à l’occasion des fêtes et des shahra-s, les chrétiennes ont le droit de danser têtes et épaules nues. Mais la police interdit l’accès aux musulmans qui pourraient être tentés de jouer les « voyeurs ». Quant aux femmes iraniennes en général, tenues de porter un rusârî, foulard couvrant théoriquement la chevelure, elles ont l’art de le porter tellement en arrière que, parfois, il ne couvre qu’un chignon. Subtilité persane ! 

Téhéran.

          Je suis allé à Téhéran, cette mégapole moderne de dix-huit millions d’habitants où j’ai résidé en 1960-61, déplorant que l’Occident rêve désormais de détruire la Syrie et l’Iran pour préserver l’hégémonie israélienne. Circulant dans un trafic automobile rapide d’une effarante densité, j’ai rendu visite aux évêques assyrien (Mgr Bunyamin, que j’ai connu séminariste), chaldéen (Mgr Ramzi, que j’ai connu en Iraq) et arménien (Mgr Seboh, que je connais depuis dix ans). J’ai assisté aux diverses prières et liturgies, l’arménienne étant suivie de la fête du raisin (vidéos). J’ai également rencontré le député juif, le député arménien et le député assyrien qui représentent leurs communautés au parlement iranien. L’assyrien Yonatan Beit-Kolya m’a reçu au superbe Centre culturel assyrien dont il m’a fait visiter la bibliothèque. Il m’a remis un livre et une carte des villages assyriens désormais annexés par les Kurdes (vidéos). Il ne m’est pas resté le temps de revisiter la communauté arménienne d’Ispahan-Djolfa, son évêque et ses vingt-trois églises que j’ai découvertes en 1957 (photos).
          En repassant par la Turquie du Sud-Est, j’ai revisité des églises saccagées par les Kurdes : Qoçannès, Oramar, Deyra-rash, Kayalar, etc. (vidéos). J’ai voulu passer par une route qui, d’Ayvali à Uludere, traverse un maquis kurde. Mais au bout de dix kilomètres, les occupants kurdes d’un minibus m’ont enjoint de faire demi-tour si je voulais rester en vie. J’ai donc fait le détour par Köprülü et la frontière iraqienne.

Irak

          Je suis entré en Iraq par Habûr-Est. A Zaho, j’ai rendu visite aux Arméniens et aux Chaldéens. J’y ai rencontré M. Daniel et le père Johnny qui chante excellemment la liturgie chaldéenne accompagné de son frère Fâdî qui lui sert de shammasha/diacre (vidéos). Ils sont encerclés par les Kurdes qui envahissent Zaho et annexent régulièrement des villages chrétiens, comme récemment Karawella, Béda, Na-Tell, Dala, etc. On m’a conduit au village chrétien de Bersiviy, en voie d’annexion. J’y ai visité l’église chaldéenne (photos), mais les Chaldéens ne m’ont pas indiqué qu’il y avait également une église assyrienne avec un prêtre et une communauté. Cela confirme ma constatation que les Chaldéens, ralliés à Rome, ont tendance à ignorer l’existence des autres chrétiens. Cet Iraq du Nord, que les Britanniques avaient promis aux Assyriens en 1918, a été progressivement envahi par les Kurdes. Son autonomie, en 2003, a soulevé l’enthousiasme des universitaires, journalistes et catholiques modernistes, ravis de voir les chrétiens passer du joug musulman arabe au joug musulman kurde. Ils baptisent l’Iraq du Nord « Kurdistan iraqien ». Toutefois, le pogrom kurde anti-chrétien perpétré le 2 décembre 2011 à Zaho et les assassinats de Kirkuk et d’ailleurs devraient tempérer la kurdolâtrie des modernistes.
          A Alqosh, évêché chaldéen (Mgr Mikhael), la survie est plus simple parce que seuls les natifs d’Alqosh ont le droit de revenir s’y installer. Le monastère de la montagne, Rabbin Hirmizd, a été longtemps soumis aux exactions kurdes (vidéos), mais depuis que ces derniers sont maîtres de l’Iraq du Nord, ils se sont calmés. Le monastère du bas, Maryam al-adra, a été préservé et restauré. J’y ai assisté à la liturgie (vidéos).
          Après une rapide incursion à la périphérie de Mossul et un passage éclair à Tel Keyif (vidéos), je suis arrivé à Qaraqosh, bourg essentiellement syriaque désormais grossi par l’afflux de réfugiés chrétiens de Bagdad et de Mosul. Depuis 1972, j’ai connu cinq générations, (famille Gaggî), six archevêques (Cyrille, Georges, Moshé, Dadé, Toma, Saliba, Bsara) et toutes les églises syriaques catholiques ou orthodoxes, vieilles ou modernes (vidéos). Pris par le temps, je n’ai pas pu refaire l’extension de 2010 vers l’Est, à Adamiyé et Aqra.A Ankawa, on trouve l’évêque Warda et deux églises chaldéennes (vidéos), une assyrienne et une syriaque catholique où officiait mon ami le P. Behnam, désormais parti pour l’Amérique. Une extension, effectuée sur l’invitation de Mgr Louis Sako, archevêque de Kirkuk et Suleymaniyé, mon ami depuis trente ans, m’avait conduit dans les églises chaldéennes de ses deux diocèses (vidéos). Pour les multiples églises des autres rites, j’avais dû me débrouiller seul.

Tur Abdin

          Repassant en Turquie à Habûr-Est, j’ai regagné le Turabdin/Mont des Martyrs syriaque orthodoxe, que j’ai connu entièrement chrétien en 1957. Azekh est un curieux bourg qui a résisté à la domination turco-kurde jusqu’aux années 1930. Comme à Kafro, les autochtones s’y font reconstruire leurs anciennes maisons en y rajoutant le volume et le confort moderne. Plus loin, Midün vient de perdre son curé Melke qui avait été enterré vivant par ses ravisseurs musulmans. Beit-Sorino résiste aux envahisseurs Kurdes qui, la nuit, lâchent leurs chèvres voraces dans les vergers des chrétiens. Midyat, que j’ai connue en 1957 chrétienne à 98%, est désormais kurde à 98%, attestant que le « peuple en voie de disparition » est en pleine expansion.
          Je suis resté une semaine au monastère syriaque orthodoxe de Mor Gabriel géré par mon ami Mgr Mor Timotheos Samuel Aktas et sa valeureuse équipe avec les moines Toma, Hanna et Gabriel et une dizaine de moniales. Depuis un demi-siècle, je m’y sens en famille et j’y passe presque chaque année une semaine à l’occasion de la Saint-Gabriel célébrée le 31 août. Ce pèlerinage a rassemblé jusqu’à des milliers de pèlerins venus du monde entier (vidéos). Il s’en est suivi une alerte à la bombe. Et désormais les Kurdes du voisinages veulent s’emparer des terres du monastère dont la bonne tenue suscite leur jalousie. L’affaire est entre les mains de la justice turque.
          Comme chaque année, j’ai pu visiter du Nord au Sud, de Kerburan à Nusaybin, tous les villages restés syriaques et les monastères du Turabdîn : Deyr-do-Slibo, Mor Aho, Mor Yaqûb, Mor Obrohom, Mor Gabriel, Mor Melke, Mor Ilyo, Mor Obrohom Kasgarli, Mor Bobo, Mor Augin, Mor Yuhanna (vidéos rites, mariages).
          Repartant vers l’Ouest, je suis passé par le monastère de Deyr-ül-Zafaran, géré par Mgr Saliba (vidéos). En 2012, je n’ai pas pu compléter ce voyage par la visite annuelle de la Syrie, du Liban et le retour par Antakya/Antioche. Ma voiture, une 505 familiale, est la même que celles de la police syrienne. On m’aurait pris pour cible sans même m’identifier. Dommage ! Car, chaque année, je rendais visite aux Assyriens du Habûr-Ouest (étudiés par mon ami Georges Bohas) et je visitais les évêchés des divers rites chrétiens de la Syrie du Nord, notamment à Alep (vidéos). Mais le Nord-Est, d’abord habité par les Chrétiens, est revendiqué par les Kurdes.
          J’ai continué par Urfa/Edesse et Tarsus/Tarse et pris un bain de mer à Korigos. Par Konya/Iconium, j’ai regagné Istanbul et le Fanar où j’ai assiste à la liturgie présidée par Mgr Sebastian et chantée en grec par les chantres Asteris, Stellis et Stylos (vidéo). Puis j’ai filé vers la Suisse et fait halte au monastère syriaque orthodoxe de Arth avec Mgr Aïssa (vidéo).

Réflexions d’un vétéran

          Français autochtone, enfant de Neuilly, ancien petit résistant aux nazis envahisseurs totalitaires, sortant du Lycée, j’ai commencé cette expérience de soixante années face à l’islam en 1951. Aucun dogme politique ni religieux, aucune institution ne pouvaient alors influencer ma perception de voyageur néophyte. La continuité dans le temps et dans l’espace sur le terrain, la progression terrestre de village à village et l’obtention de diplômes d’orientalisme m’ont aidé à interpréter mes perceptions sans obédience à un système politique, religieux ou médiatique. Plus tard, au CNRS, on m’a dit : « Chabrier ! Avec les idées que vous avez, on ne peut rien pour vous » (sic).
          J’ai donc fait mes missions avec l’argent de mes salaires, puis de ma retraite et sans subvention aucune. Ainsi mon témoignage est-il libre de toute obédience. Mais précisément, il ne peut pas correspondre à la « pensée unique » chère aux idéologues en vogue, car j’ai connu des villes (Pec, Midyat, etc.) et des régions chrétiennes qui sont devenues musulmanes. Je suis donc un témoin passif des expansions islamiques.
          La qualification de « peuple en voie de disparition » à propos des Kurdes par une affiche du métro parisien représentant trois femmes et quinze enfants kurdes est une provocation à l’encontre des femmes européennes, moins fécondes, dans une Europe dont les autochtones vont être submergés par l’islam. A l’inverse, les Kurdes, souvent polygames et très prolifiques, sont un peuple en pleine expansion géographique et islamique, le plus souvent au détriment de minorités et de terres chrétiennes.
          Un bon musulman conformiste doit considérer les chrétiens comme les représentants d’une idolâtrie archaïque, les femmes chrétiennes modernes comme des délurées et les églises comme des vestiges à détruire ou à transformer en mosquées. S’adressant à d’autres musulmans, il peut les traiter de « frère/akhî/kardesim/etc. ». Mais il doit refuser d’être appelé « frère » par un chrétien. Dans ces circonstances l’expression : « Nos frères musulmans » n’aurait de sens que dans la harangue d’un chef religieux musulman. Chez un chrétien, elle est une déclaration d’amour unilatéral.
          Dans les pays où les musulmans sont la majorité, les minorités chrétiennes sont exposées en permanence à des discriminations, des violences ou des massacres. Faut-il adapter le langage évangélique à l’intoxication médiatique et demander à des chrétiens d’Orient victimes d’aimer les agresseurs musulmans et de prier pour eux ?
          Voici quelques aspects de mon témoignage résultant de plus d’un demi-siècle d’étude. Il suscite l’hostilité des politologues qui ignorent l’histoire et des adeptes de la langue de bois, moins aguerris et moins diplômés, fussent-ils universitaires ou dignitaires du « système ». Et néanmoins, je ne désespère pas de voir un média affranchi de la pensée unique ou une institution recourir à ma documentation.

(Rivarol, 28 décembre 2012)
Voir aussi : la vidéo « Chrétientés violentées » .

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Jean-Claude Charbonnier dit CHABRIER est docteur en langues orientales, en médecine, en musicologie-études-islamiques et musiques traditionnelles, et ancien chercheur au CNRS. Depuis 1951, il est au service des chrétiens de l’Est et de l’Orient. Il a accumulé près de 80 000 photographies-couleur et près de 500 vidéos (sites, gens, liturgies, rites, festivités). Ce patrimoine devra être transmis – on peut en avoir un aperçu sur le site
www.christos.fr et surtout sur celui de www.arabesques.eu/ qui a été hacké et est en voie de restauration (on le voit quand même avec le navigateur Mozilla, mais les caractères on UFT-8 ne s’affichent pas bien). mail : Jean.claude.cha@aliceadsl.fr

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