St Thomas d’Aquin et la millénie*

Thomas d’Aquin ne connaissait pas les
écrits d’Irénée de Lyon… et la millénie

analyse-résumé (PDF ici) de l’article du P. Cyril 
Pasquier osb, paru dans la Revue Thomiste


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Cyril Pasquier o.s.b. a publié un article très important de 49 pages dans la Revue thomiste, un article qui propose discrètement de prendre du recul par rapport au saint Docteur de l’Eglise : Saint Thomas et l’eschatologie millénariste [1]. Cette revue est plutôt habituée à souligner la grandeur de saint Thomas, « l’homme au regard pénétrant ».

___ L’auteur avait déjà écrit une excellente monographie sur l’eschatologie de saint Irénée intitulée « Aux portes de la gloire, Analyse théologique du millénarisme de saint Irénée de Lyon », Fribourg 2008, décrivant après la Venue glorieuse du Christ un royaume des justes sur la terre, « prélude de l’incorruptibilité, royaume par lequel ceux qui en auront été jugés dignes s’accoutumeront peu à peu à saisir Dieu »[2].

___ Il est aussi l’auteur de la préface du livre de Françoise Breynaert, La Venue glorieuse du Christ. Véritable espérance pour le monde, Editions du Jubilé (octobre 2016), livre qui est une étude biblique et patristique où l’on explique le retour de Jésus dans « la gloire » (et non pas avec son corps terrestre). Sa venue (et elle seule) anéantira l’Antichrist (2Th 2, 8). Il reviendra pour une « restauration » et une « régénération » (Mt 19, 28 ; Ac 3, 21), accomplissant le règne de Dieu « sur la terre comme au ciel » (Mt 6, 10), avant de « remettre » le royaume au Père (1Co 15, 22-28)[3].

Lactance certes, mais pas saint Irénée

___ Ce que Cyril Pasquier étudie ici constitue un grand écart avec les publications ci-dessus car « S. Thomas d’Aquin ne nomme pas une seule fois Irénée de Lyon dans toute son œuvre. Les manuscrits d’Irénée étaient fort rares au XIII° siècle, se trouvant plus dans les monastères que dans les bibliothèques universitaires et conventuelles et expurgés de leur finale millénariste »[4].

___ De l’eschatologie de l’époque patristique, saint Thomas connaît surtout celle de Lactance (250-325), spécialement dans le septième et dernier livre de ses Institutions divines. Les manuscrits [des Institutions divines] de Lactance sont fort nombreux : jusqu’au XIII° siècle, on en a recensé vingt-cinq[5]. De plus, l’édition princeps de Lactance date de 1465, donc au tout début de l’imprimerie, tandis que la version intégrale de l’Adversus Haereses d’Irénée de Lyon, comprenant la partie millénariste, fut publiée seulement en 1575[6], signe de la prédominance de l’influence de Lactance pendant des siècles. Lactance associe des idées juives et des idées païennes. L’accent est placé sur le mal et son jugement, qui durera mille ans[7]. « Une épée tombera soudainement du ciel, afin que les justes sachent que le chef de la sainte milice va descendre, et il descendra au milieu de la terre accompagné des anges et une flamme inextinguible le précédera »[8]. Saint Thomas a bien étudié Lactance, et il réagit contre l’excès d’histoire dans son eschatologie. Au regard des poussées ultérieures où les hussites ou les protestants ont voulu se charger de frapper de l’épée l’Antichrist et ses suppôts, on peut dire avec Cyril Pasquier que saint Thomas a été « prophétique »[9], mais on pourrait dire tout autant qu’il a été inefficace à éviter les dérives : tant qu’on n’enseigne pas que la Venue glorieuse du Christ anéantira l’Antichrist (2Th 2, 3-12), les hommes seront toujours tentés de s’en charger eux-mêmes…

___ L’influence de Lactance n’a pas permis à l’époque médiévale de garder l’équilibre de saint Augustin qui avait maintenu une dialectique entre :

  • la conscience de la faiblesse de notre esprit qui ne peut connaître le scénario de la fin, tout est « incertain » (ce que Cyril Pasquier appelle « agnosticisme historique ») [10]
  • la description d’un scénario bien ordonné : l’avènement d’Elie, la conversion des Juifs, la persécution de l’Antéchrist, la venue de Jésus-Christ pour juger, la résurrection des morts, la séparation des bons et des méchants, l’embrasement du monde et son renouvellement (ce que Cyril Pasquier appelle la « tendance apocalyptique »)[11].

___ Les choses sont en réalité assez simples : saint Augustin décrit les grandes lignes d’un scénario, et ce qui est incertain concerne les détails, la date, qui sera présent, dans quel temple siégera l’Antichrist. Et de fait, dans l’Ecriture, Jésus nous avertit que nous ne connaissons ni le jour ni l’heure, et la parabole du bon grain et de l’ivraie nous enseigne clairement que l’on ne peut juger dès maintenant qu’une personne soit du parti de Dieu ou du parti du diable, là se situe « l’incertain », mais il y a bel et bien dans l’Ecriture la description d’un scénario.

___ Ce qu’il faut surtout retenir de saint Augustin, c’est qu’il ne parle plus du royaume des justes inauguré par la Venue glorieuse du Christ. Il transforme alors les « mille ans » en « temps de l’Eglise » (qu’il fait commencer tantôt en Jésus, tantôt en Abel…).

Un glissement vers l’augustinisme politique

___ Comme saint Augustin, saint Thomas ignore l’eschatologie telle que saint Irénée l’enseigne, celle de la Venue glorieuse du Christ inaugurant le royaume des justes sur la terre (en préparation à l’éternité). En conséquence, pour saint Thomas, « les mille ans signifient tout le temps de l’Eglise, au cours duquel les martyrs, ainsi que les autres saints, règnent avec le Christ, tant dans l’Eglise présente, appelée le royaume de Dieu, que dans la patrie céleste en ce qui concerne les âmes »[12]. En bref, saint Thomas fait commencer ces « mille ans » en Jésus ; pour assurer la transcendance, il ajoute qu’à chaque instant il y a une ouverture vers l’éternité – ce qui ressemble à un tour de passe-passe autojustificatif.

___ Car, comme l’observe Cyril Pasquier, « ce millénium comme temps de l’Eglise a tôt fait de se transformer en millénium comme temps de l’Empire. C’est la ligne d’Eusèbe de Césarée, d’Orose, d’Otton de Freising et de ce que H.-X. Arquillière a appelé l’augustinisme politique[13]. Dans cette théorie, la priorité est donnée au pouvoir spirituel, mais celui-ci ressemble sous bien des aspects à un pouvoir temporel de droit divin. On reste toujours dans la perspective de l’Empire temporel qui retient la venue de l’Antéchrist et permet ainsi le maintien d’un millénium prospère. »[14]

___ De plus, dans les siècles ultérieurs, on a pu arriver à mettre l’accent sur ce qui est incertain dans l’eschatologie – l’autre terme de la dialectique augustinienne –; le millénium devient alors le temps du relativisme.

___ Quand, en 1254, saint Thomas d’Aquin commence à écrire son œuvre théologique par le Commentaire des Sentences de Pierre Lombard, paraît à Paris L’Introduction à l’Évangile éternel de Gérard de Borgo san Donnino, un disciple franciscain de Joachim de Flore. Son optimisme quant à la venue prochaine d’un règne de l’Esprit, avant même le retour du Christ, ne doit pas cependant faire oublier que Joachim de Flore était surtout connu de son vivant pour être un prophète de l’Antichrist. Il enseignait ainsi qu’il y aurait deux Antichrists, un au début du millénium, la bête, et l’autre à la fin, Gog.

___ Saint Thomas rejette la perspective de Joachim de Flore : l’Eglise, persécutée ou florissante, est toujours la même Eglise dans le même Esprit Saint. Saint Thomas évite ainsi les dangereuses dérives qu’elle générera.

Des ponts entre l’Aquinate et saint Irénée

___ Dans la dernière partie de son étude, Cyril Pasquier cherche à jeter des ponts entre saint Thomas et saint Irénée.

___ Cyril Pasquier observe que Thomas voit l’unité du dessein divin du commencement à la fin. La création initiale était une œuvre bonne. La résurrection finale doit avoir quelque chose à voir avec ce projet créateur « autrement l’homme aurait été créé en vain, s’il lui était impossible d’atteindre la fin pour laquelle il a été fait »[15]. Sans le connaître, saint Thomas va ici dans le même sens que saint Irénée qui écrit : « Ni la substance ni la matière de la création ne seront anéanties – véridique et stable est Celui qui l’a établie –, mais « la figure de ce monde passera» [1 Co 7, 31], c’est-à-dire les choses en lesquelles la transgression a eu lieu : car l’homme a vieilli en elles » (AH V, 36, 1).

___ Cependant S. Thomas ne voit pas l’accomplissement du dessein créateur au plan communautaire et cosmique à la Parousie mais seulement à la résurrection individuelle : « La résurrection est nécessaire afin que l’homme atteigne la fin dernière pour laquelle il a été fait, et qu’il ne peut atteindre ni en cette vie ni en la vie de l’âme séparée. Autrement l’homme aurait été créé en vain, s’il lui était impossible d’atteindre la fin pour laquelle il a été fait. /…/ Et cela se fait quand la même âme est réunie au même corps. »[16]

___ Cyril Pasquier fait place aux subtiles remarques de saint Thomas sur la résurrection des morts, où les anges rassemblent les cendres « en un moment » – une durée imperceptible, mais une durée quand même –, alors que Dieu réunit l’âme au corps instantanément, opérant la résurrection « en un instant »[17]. Ceci étant, après la résurrection, les saints du ciel échangent abondamment avec leur Seigneur, ce qui implique un temps (une mesure de l’avant et de l’après), mais qui n’est plus terrestre. Toutes ces réflexions sont utiles, mais elles ne sont qu’une analogie avec la question du temps et de la durée de la Parousie.

___ Cyril Pasquier ouvre ensuite une piste à partir de deux observations de saint Thomas : L’enfant Jésus naît comme le Christ ressuscité, « toutes portes closes »[18] ; inversement, le Christ ressuscité a conservé dans son corps glorieux la possibilité de manger[19]. Cyril Pasquier (et non pas saint Thomas lui-même) en déduit : l’union du temps de l’Eglise et du millenium serait comparable à l’union entre la vie pré-pascale et la vie post-pascale du Christ. Le mystère de l’homme-Dieu, le Verbe incarné, éclaire le rapport immanence-transcendance propre à la Parousie (immanence parce que le royaume des justes est sur la terre, transcendance parce qu’il est vécu dans la présence du Christ glorieux et prépare à l’éternité).

___ Cette méditation est fort utile, à condition de ne pas réduire l’Incarnation au mystère de l’enfance du Christ[20] : c’est un état permanent qui qualifie toute la vie du Christ, depuis sa conception à sa Passion, ainsi que sa Résurrection et sa Parousie. En outre, cette « pierre d’attente » est très limitée. Saint Paul, en considérant dans le Christ le nouvel et dernier Adam (Rm 5) savait déjà que les derniers temps avaient commencé à l’Incarnation, mais lui (comme saint Irénée après lui) ne confondait pas ces derniers temps avec le temps de la Parousie…

Des « pierres d’attente »

___ Concluons cette recension en soulignant le problème crucial qui reste en suspens.

___ La tendance à unifier les deux hiérarchies, spirituelle et temporelle, attribuée à l’augustinisme politique, se retrouve chez Thomas d’Aquin alors qu’elle apparaît en contradiction avec la pensée aristotélicienne[21]… Or la transcendance qui sépare la hiérarchie spirituelle de la hiérarchie temporelle n’est pas uniquement un problème de sacrements comme source de la grâce nécessaire à la pratique de la justice… Il faut affirmer clairement que la hiérarchie spirituelle oriente les hommes dans la prière du « Maranatha », car seule la Venue glorieuse du Christ, en anéantissant l’Antichrist, est en mesure d’apporter la paix à laquelle les hommes aspirent.

___ Les pierres d’attente que décèle Cyrille Pasquier chez saint Thomas ne peuvent pas suffire pour tarir les rêveries de type joachimite telle celle d’Hitler qui avait déclaré en 1934 : « Durant les mille prochaines années, il n’y aura plus de révolution en Allemagne »[22]

Françoise Breynaert

On peut TELECHARGER l’intégralité de l’article de C. Pasquier ici (8 € 17).

Fr. Breynaert, La Venue glorieuse du Christ. Véritable espérance pour le monde. Préface P. Cyril Pasquier, postface P. Daniel Ange, éd. Jubilé, oct. 2016.
Fr. Breynaert, Préparer dès maintenant le retour glorieux du Christ, avec les écrits de Luisa Piccarreta. Préface Mgr Rey, éd. Téqui 2018.
________________
[1] Revue thomiste 2017 n° 1, p. 5-54 et n° 2, p. 179-212.
[2] Saint Irénée, Contre les hérésies, V, 32, 1
[3] Attention, alors que le livre de F. Breynaert utilisait l’expression « millénarisme » pour désigner les hérésies (et celle de « millénie »* pour désigner la période de temps de la Parousie), Cyril Pasquier utilise maintenant cette expression dans le sens savant fourre-tout, désignant toute doctrine qui se réfère au règne des 1000 ans évoqué par l’Apocalypse (Ap 20, 1-4), qu’elle soit orthodoxe ou non.
[4] Cyril PASQUIER o.s.b., Saint Thomas et l’eschatologie millénariste. Revue thomiste 2017, n° 2, p. 179-212, Note 119, p. 180
[5] Christine INGREMEAU, Introduction, dans LACTANCE. Institutions divines, Livre VI (SC 509. 2007, p. 63).
[6] L. DOUTRELEAU, Introduction, dans IRÉNÉE DE LYON. Adversus Haereses, Lib. IV (SC 100 A, p. 38).
[7] Le lecteur de F. BREYNAERT, La venue glorieuse du Christ, 2016, comprendra que Lactance confond le jugement de l’Antichrist et le jugement des vivants et des morts à la fin de la Parousie.
[8] LACTANCE, Les Institutions divines, VII, 19, 5
[9] Cyril PASQUIER, o.s.b., Saint Thomas et l’eschatologie millénariste. Revue thomiste 2017 n° 1, p. 52
[10] S. AUGUSTIN, La Cité de Dieu XX, 1, 2 ; XX, 7, 3 ; XX 19, 2.
[11] S. AUGUSTIN, La Cité de Dieu XX, 30, 5
[12] S. THOMAS D’AQUIN, Contra Gent., IV, 83, 21
[13] H.-X. ARQUILLIERE, L’augustinisme politique. Essai sur la formation des théories politiques du Moyen Age, « Etudes de philosophie médiévale, 2 », Paris Vrin 2006.
[14] Cyril PASQUIER, o.s.b., Saint Thomas et l’eschatologie millénariste. Revue thomiste 2017 n° 1, p. 30-31
[15] S. THOMAS D’AQUIN, In IV Sent, dist 44, q1, a1, q 2, sol.
[16] S. THOMAS D’AQUIN, In IV Sent, dist 44, q1, a1, q 2, sol.
[17] S. THOMAS D’AQUIN, In 1Co 15, Lect 8 (éd. Marietti 1953, n° 1007).
[18] S. THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, III°, q 28, a 2, ad 3.
[19] S. THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, III°, q 54, a 2, ad 3.
[20] Cyril PASQUIER o.s.b., Saint Thomas et l’eschatologie millénariste. Revue thomiste 2017 n° 2, p. 202
[21] Paul J. WEITHMAN, « Augustine and Aquinas on original sin and the function of political authority », Journal of the History of Philosophy, 30, 1992, p. 353-376.
[22] Jean DELUMEAU, Mille ans de bonheur, Paris, Fayard, 1995, p. 442.

2 thoughts on “St Thomas d’Aquin et la millénie*

  • 9 août 2018 at 19 h 31 min
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    Le long article du Père Pasquier vaut son pesant d’or (et les 8€) !
    En effet, il s’agit là d’un des deux gros blocages de la théologie occidentale, l’autre concernant la Descente du Christ aux Enfers.
    Cyril Pasquier osb montre que ce n’est pas seulement un problème de « avant » et de « après », mais d’interprétation de la Révélation dans la perspective de Lactance et de l’augustinisme, ce qui a contribué à bloquer la pensée théologique occidentale (qui n’attend plus la Venue Glorieuse du Christ, et cela depuis longtemps maintenant).
    De ce fait, la place devenait libre pour que de terribles messianismes se développent. On est dedans. Il est temps de revenir à l’interprétation apostolique de la Révélation.
    Voir aussi : lavenueglorieuseduchrist.e-monsite.com, un site de Fr. Breynaert.

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  • 13 août 2018 at 9 h 08 min
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    Brillant et passionnant article. En effet, les pensées augustiniennes puis thomiste ont apporté beaucoup à la théologie occidentale mais l’ont aussi bloquée et figée dans des postures regrettables ; outre que la chrétienté d’Occident ignore souvent l’ampleur et la puissance des Pères orientaux à cause de l’hégémonie des pensées précitées, certains passages de ces pensées ont induit des postures scolastiques regrettables à deux niveaux :

    – d’une part, la venue glorieuse du Christ confondue faussement avec le temps de l’Église ce qui a pu justifier une dérive théocratique implicite où le règne social du Christ prétend s’imposer au travers de pouvoirs séculiers inaptes à le représenter ;
    – d’autre part ; la méconnaissance de la réalité de la rencontre avec le Christ au moment de la mort et qui correspond à l’espace temps du Samedi Saint (la descente aux Enfers ou Shéol), pourtant bien vue par les mystiques d’Occident, notamment sainte Faustine, et qui est occasion de l’offre du salut ; rencontre avec le Christ qui permet l’offre du salut y compris aux non-chrétiens comme le suggère clairement Vatican II (mais qui ne sont pas sauvés par les religions non chrétiennes mais par cette rencontre).

    Il s’ensuit des erreurs théologiques qui ont conduit à de graves errements qui ont éloigné directement ou indirectement beaucoup de gens de la foi.

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