Parler à un monde dit « sécularisé » ?

Parler à un monde dit « sécularisé », à l’école des apôtres

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L’audace est une sorte de vertu chrétienne, que saint Paul sous-entend par le terme parrhèsia selon la version grecque. C’est un fruit socialement visible de l’Esprit. Thérèse Hargot fait partie de la génération « J-P II » qui ne se laisse pas piéger par la dialectique du « permis-défendu » dans laquelle les idéologies enferment l’Eglise. Même pas trentenaire, elle a cette audace dans des domaines « sociétaux » parmi les plus difficiles et délicats : avortement, homosexualité, contraception, mariage, etc. Et ça passe (un peu) ! Même à Canal+ et dans un contexte où la critique faite en privé de comportements désordonnés devient passible de prison, selon le décret Macron pris durant les vacances, celui du 3 août 2017 relatif aux provocations, diffamations et injures non publiques présentant un caractère raciste ou discriminatoire” !

Cela passe sans doute parce que cette jeune maman parle et part du réel, en particulier des attentes et souffrances de tant de gens aujourd’hui. Partir des attentes (légitimes ou non) et des souffrances (liées parfois aux déceptions de ces attentes mais toujours aux tromperies véhiculées par notre culture) permet en effet de contourner, en partie, les innombrables dénis de réalité imposés par la pensée unique (qui interdit même de manifester pour la vie). Et puis, il faut oser. On peut l’entendre ici dans deux cadres différents, lors d’une conférence en Suisse (la 2de partie, faite de réponses  aux questions, est particulièrement remarquable), et sur Canal+ à l’occasion de la sortie de son livre :

Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), éd. Albin Michel, 2016.

C’est cela l’audace du vrai dialogue, les chrétiens étant finalement les seuls à pouvoir parler de la souffrance vécue d’une manière non fermée (et sectaire), c’est-à-dire ouverte à celle de toute personne ou de tout groupe humains. Est-ce à cela que pense le Pape dans son livre d’entretiens (24 heures étalées sur un an), réalisé par et avec le sociologue athée Dominique Wolton ? Le livre témoigne du souci de parler au monde, mais il semble sortir difficilement de schémas occidentaux qui veulent adapter l’Eglise au monde pour rendre son « message » supposément plus « crédible ».

Des théories visant à « inculturer » la foi

Le problème posé n’est pas simple. La foi chrétienne est-elle étrangère à la « culture » du monde ? Y a-t-il un « message » à fabriquer pour l’y « inculturer »? Peut-on espérer « réconcilier l’Eglise et le monde »? Des milliers de livres et d’articles ont été écrits pour proposer des théories à appliquer dans ce but – ce qu’on n’a pas manqué d’essayer. Mais la foi et l’Eglise sont-elles si étrangères que cela au « monde » et à la culture dominante, même si elle est devenue globalement une anti-culture ? Quant à sa virulence anti-chrétienne, serait-elle apparue toute seule ? Toutes ces questions devraient être soulevées avant de penser à des théories dont les résultats, on peut désormais le constater, se sont avérés globalement désastreux.

Et d’abord, cette question préalable que tout le monde oublie : la foi chrétienne n’a-t-elle pas été inculturée déjà ? Il ne suffit pas de penser à la seule inculturation gréco-latine de la foi, une foi qui s’est dite d’abord dans la culture hébréo-araméenne (et ainsi transmise jusqu’à nos jours dans les Communautés assyro-chaldéennes et apparentées). En fait, dès le temps des apôtres, cette foi s’est dite dans les grandes civilisations du monde, y compris chinoise – et même dans des civilisations mineures comme celle de la Nubie (future Ethiopie) par exemple.

Par conséquent, la question de « parler au monde de manière efficace » (« l’inculturation ») a été résolue déjà, elle demande simplement à être actualisée à chaque époque. La tâche des chercheurs et des intellos devrait donc être de comprendre et d’adapter au monde présent ce que les douze apôtres et leurs disciples ont dit et fait, ce qui implique d’y consacrer les moyens nécessaires. Pour parler de ce qui nous est le plus proche, il conviendrait d’étudier avec le plus grand soin le christianisme primitif à Rome, ainsi qu’en Italie et en Gaule.

Comprendre le monde actuel qui n’est pas si nouveau

_ Comment se fait-il que cela se fasse si peu et que, souvent, la connaissance des documents relatifs au christianisme des origines ait même régressé depuis un siècle en milieu universitaire ? Pour une Ilaria Ramelli qui a fait progresser la recherche, combien d’autres ne connaissent même plus les documents disponibles (sans parler de leur interprétation correcte) ? Manifestement, un facteur de blocage et d’appauvrissement est intervenu.

Il est toujours plus excitant pour l’esprit d’imaginer des « christianismes nouveaux » qui vont « dialoguer » avec les « non chrétiens », que de se mettre humblement à l’école des apôtres (tenus pour dépassés) et d’être conscient de ses propres présupposés. L’idée de « nouveau » est l’un d’eux. Sans son attrait séducteur, sait-on suffisamment qu’elle est d’origine biblique, au sens où l’Ancien Testament annonce et que le Nouveau Testament témoigne d’un « temps nouveau », réalisé depuis la Pentecôte et préparant la venue glorieuse ?

Pourquoi un temps « nouveau »? Manifestement, l’expression se rapporte à l’influence bouleversante que les apôtres et leurs disciples ont eue sur leur monde. On peut en avoir une idée rien qu’en regardant comment, à leur suite, s’affirment (ou apparaissent) dans le monde du 1er siècle le sens de la dignité humaine, celui de l’égalité fondamentale de tous les êtres humains, celui du sens du travail et du service, etc. Ce qui est dit nouveau est le « temps » ou « époque », non rigoureusement un « monde nouveau » car hélas, le christianisme n’est pas le seul facteur qui façonnera le monde au sortir du 1er siècle : l’apparition des post-christianismes et leur développement (multiple) contribueront tout autant au monde qui est devenu le nôtre. Il s’agit là de contrefaçons de la Révélation, structurées vers la fin du temps des apôtres, qui, toutes, prétendent faire mieux que le christianisme (et donc le faire disparaître).

_Les spécialistes des phénomènes post-chrétiens – en particulier ceux des premières formes de pensée gnostiques ou messianistes – pourront reconnaître en celles-ci les traits marquants de ce monde (que l’on dit « moderne »), par ses prétentions à sauver l’homme ou l’humanité globale. Ce monde nouveau-là n’est pas celui que le Nouveau Testament espère ultimement : c’est simplement le nôtre aujourd’hui.

La théologie sur une pente glissante

_  Ainsi, dès le début, le christianisme a eu conscience d’avoir ouvert un temps nouveau, tout en percevant les contrefaçons naissantes en opposition à lui-même et qui en même temps écrasent les cultures anciennes et détruisent ce que qu’il peut y avoir de bon en elles. On ne l’a vu que trop par la suite, et jusqu’à nos jours. Jésus lui-même a annoncé ces contrefaçons (Mt 24,11) et saint Jean en a dénoncé les formes qu’il voyait se constituer. Pour dire les choses simplement, il y a un « avant » et un « après » Jésus-Christ, ce que tout historien sérieux est en mesure d’inférer en constatant qu’un tournant radical s’est opéré au cours du 1er siècle.

_  Un tel constat devrait former le fondement de toute théologie. On s’épargnerait ainsi l’idée « d’inculturer » la foi dans des pensées qui sont post-chrétiennes (et qui, par nature, sont donc anti-chrétiennes) : à la différence des cultures anciennes qui sont « évangélisables » (les apologistes des premiers siècles comme saint Justin l’ont dit abondamment), les post-christianismes ne le sont justement pas. Ce n’est pas difficile à comprendre.

_  On doit constater malheureusement que cela n’a pas ou plus été compris, et qu’on nage aujourd’hui dans une confusion complète, en Occident. Celle-ci n’est pas nouvelle. Elle a commencé non au siècle dernier mais discrètement au Moyen-Âge, à partir du moment où l’on a mis ensemble (c’est-à-dire dans un concept unique) les cultures ou religions anciennes et celles qui sont apparues après le temps des apôtres (et qui n’existent pas par elles-mêmes mais seulement en opposition à ce que les apôtres ont dit et fait). Tel est le fameux concept (absurde) de « non chrétiens », qui donnera naissance à son tour à  celui de « religions », désignant pêle-mêle les phénomènes religieux pré– et post-chrétiens (comme s’il s’agissait là d’une différence insignifiante au regard du fait qu’ils ne sont « pas chrétiens »).

_  Cette grossière confusion (consécutive à des élucubrations sur le comment du salut) fit bientôt perdre au théologien le sens réel de l’histoire (centrée autour du tournant réalisé au 1er siècle) et le poussa à lui substituer un sens imaginaire (utopique) : la réalisation progressive du Royaume de Dieu sur la terre. Au 12e siècle, on trouve déjà un exemple de cette pente en la personne de Joachim de Flore (±1135 – 1202) : ce véritable hérétique annonçait la réalisation d’un monde nouveau (idéal) en son temps et, de son vivant, il fut tenu pour un grand théologien et un grand saint ! Comme l’a montré Henri de Lubac [1], sa pensée conduisait aux pires travers du monde moderne – jusqu’aux génocides. Ce faisant, Lubac montrait a posteriori que notre monde actuel ne s’explique qu’en tenant compte des contrefaçons de la foi, lesquelles commencent évidemment bien avant J. de Flore, son point de départ arbitraire. Implicitement, il faudrait donc déconstruire le concept fallacieux et fourre-tout de « religions » et regarder d’un œil critique et nouveau les idéologies qui prétendent sauver l’homme ou le monde.

_ On s’en est bien gardé. Et même depuis longtemps. Au 15e siècle, le tout puissant cardinal Nicolas de Cuse, grand intellectuel humaniste, a marché sur les traces de Joachim de Flore (après et en même temps que beaucoup d’autres), en rêvant de réunir toutes « les religions » en un Concile universel qui, par un dialogue, apportera la paix et la prospérité mondiales – et le Démon sera le grand perdant, expliquait-il ! Ce dernier a dû en être très amusé…

_  Cinq siècles après, on en est toujours là. Les diplômés en théologie, parmi lesquels se recrutent souvent les responsables d’Eglise (catholiques ou protestants), sont toujours formatés à penser la Révélation en dehors du mystère de l’histoire et à faire de celle-ci un objet à étudier (nécessitant des jeux de concepts très compliqués, fascinants et foncièrement faux). Ils ne voient pas que la Révélation a dit le sens de l’histoire dont, précisément, elle a changé le cours (au premier siècle). Pour eux, elle est une utopie destinée à faire advenir un « monde nouveau » – quoique cette idée soit tout sauf nouvelle : cela fait mille ans qu’en Occident, on ne cesse de la resservir (ils ne veulent pas le savoir). Les lendemains qui chantent n’arrivent jamais, mais rien n’ébranlera leur « foi » à y mener le peuple chrétien – vers l’horizon radieux d’un christianisme (enfin) « en phase » avec un « monde sécularisé », « en mutation », et blablabla. Et, non moins que J. de Flore, ils n’aiment pas ceux qui ne partagent pas leurs rêves et dont il faut donc se débarrasser. Ainsi, parce qu’ils ont toujours gardé le sens du réel et de l’histoire, les chrétiens d’Orient vont être considérés comme les premiers gêneurs. Leur extermination par les pouvoirs islamiques ne va jamais peser lourd dans la conscience du christianisme occidental. Contre un peu d’argent, on leur demandera même de se taire et de se laisser tuer sans déranger personne.

L’audace de la foi – la vraie

_ Parler « au monde » au sens réel de dialoguer avec des personnes qui, majoritairement, sont marquées et même conditionnées par des traditions post-chrétiennes ne pose pas de vraie difficulté à ceux qui se nourrissent de la Parole de Dieu, car ils comprennent le monde (écrasant) dans lequel ils vivent. Ils connaissent les souffrances de leurs contemporains et aussi les vraies espérances que ceux-ci ont besoin de découvrir. Pour recevoir cette Parole sans se tromper, ils veulent être fidèles aux apôtres c’est-à-dire à ce que les douze apôtres ont dit et fait et que l’on connaît grâce aux traditions occidentales ou orientales provenant d’eux – et parfois aussi grâce à des redécouvertes, fruits de la recherche. La vraie foi est apostolique (c’est-à-dire fondée sur les apôtres), et elle est toujours audacieusement nouvelle. Les fausses « fois » sont anti-apostoliques, elles remplacent l’espérance chrétienne, annoncée par les apôtres et fondée sur la résurrection et la venue glorieuse du Christ, par de faux espoirs qui divisent les communautés chrétiennes et finissent par dégoûter de Dieu.

_ Mais la véritable audace, celle que suscite l’Esprit, est vivante malgré tout.

Edouard-Marie Gallez


[1] Lubac Henri de, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, 2 tomes, Lethielleux 1979 – rééd. 1 tome, Cerf 2004, 1024 pages.

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