Les ombres du prophète Massignon

_____Dans la longue histoire de la mécompréhension de l’Islam par le catholicisme latin, Louis Massignon occupe une place particulière au 20e siècle, du fait de l’influence qu’il exerça en France et à Rome. 

_____Il a fallu attendre cinquante ans après sa mort (survenue en 1962) pour que le grand public français soit informé des zones troubles de ce personnage qui,  aujourd’hui encore, constitue la référence des groupes qui ont en main dans l’Eglise latine le monopole des questions « islamo-chrétiennes ».
Massignon Meesemaecker-2____
Dans L’autre visage de Louis Massignon (2011), Laure Meesemaecker, agrégée de lettres spécialisée en russe et en arabe et enseignant à l’ICES de La-Roche-sur-Yon, fut la première à fissurer l’icône de ce supposé prophète, non pas que les renseignements fiables sur lui ait été inaccessibles (on en trouvait sur le web… anglophone), mais parce qu’ils ont été systématiquement occultés par ses disciples.

Quel prophète et quel mystique ?
_____C’est moins de manière rationnelle que « mystique », que s’est exercée l’influence de Massignon jusqu’à nos jours. Le premier point à souligner et que nul ne contestera, est qu’il entourait le phénomène islamique d’une aura de mystère, ce qui décourageait voire disqualifiait d’avance toute recherche scientifique. De fait, les milieux massignoniens n’ont jamais produit de recherche sérieuse ni sur le texte coranique, ni sur les origines de l’Islam, tout en confisquant le terrain du discours islamologique catholique.
___ Mais surtout, Massignon plaçait sa foi dans un futur radieux de convergence, au sens où, selon lui, le Dieu bon mais peu coranique auquel croient de nombreux musulmans est véritablement celui de l’Islam (et qui devrait émerger). Pourtant, c’était dans les années d
u monstrueux génocide anti-chrétien réalisé à partir de 1915 avec l’appui des plus hautes autorités religieuses turques, qu’il avait imaginé son système mystique.

_____Pour comprendre ce paradoxe, il faut rappeler quels furent ses deux points de départ pour le moins insolites :
Historiquement, il « rencontra l’Islam » à travers son amant Luis de Cuadra, un noble espagnol qui s’était fait musulman. Cette « rencontre » se fit à l’occasion d’une croisière qu’ils firent tous deux ensemble sur le Nil ;  de là provient le lien qui restera toujours entre homosexualité et Islam dans la pensée de Massignon, en particulier dans ses conceptions « mystiques ».
Mais au point de vue de l’élaboration elle-même de cette « mystique », un cheminement plus ancien et progressif doit être mis en lumière. On a parlé du dolorisme de sa mère ; sans doute y a-t-il là un facteur important d’enfance. Mais un apport plus déterminant fut celui qu’il reçut à l’adolescence et à l’âge adulte, de l’ex-Abbé Boullan, à qui il reprendra la doctrine de la « réversibilité des mérites »; il n’aurait pas pu le connaître personnellement mais la transmission se fit par un intermédiaire (Karl-Jooris Huysmans) et par certains de ses écrits. En fait, la doctrine de Boullan remontait elle-même au moins à Louis-Claude de Saint-Martin. Elle consiste à penser qu’un chrétien pourrait prendre la place d’un pécheur en lui valant le salut – d’où l’idée de communion avec le pécheur jusque dans son péché. Saint-Martin est connu pour ses pratiques occultistes, auxquelles s’ajoutent, pour ce qui est de Boullan au moins, des formes de satanisme.

Le prophète de la « badaliya »
___ Quant à valoir à autrui le salut par une sorte « d’échange » (Massignon a rendu précisément « réversibilité des mérites » par le mot arabe « badaliya » sur le sens d’échange), il s’agit d’une grave dérive de la pensée et de l’expérience chrétiennes : si l’on peut en effet aider autrui à cheminer vers le Christ qui sauve – et telle est l’essence même de la charité –, il n’est jamais possible de prendre sa place : c’est Jésus qui a pris la place des pécheurs et lui seul est sauveur. Ainsi, tout homme devra se positionner personnellement par rapport à Lui, que ce soit au cours de la vie terrestre ou dans le mystère de la mort (les 13 pages du chapitre 4 du malentendu islamo-chrétien ont mis en lumière ces aspects fondamentaux du massignonisme).
___ L’idée de « réversibilité des mérites » entraîne ainsi celle d’épargner, si l’on peut dire, la confrontation avec le Christ et d’accéder à Dieu autrement que par Lui : le salut serait valu (ou « gagné ») par un autre qui « s’offrirait » à la place du pécheur. Or cette pensée implique que le salut puisse être obtenu
indépendamment de toute rencontre personnelle avec le Christ, et elle la conviction massignonienne d’ouvrir une voie permettant d’accéder à un niveau mystique qui serait à la fois au dessus du christianisme et de l’islam.

___ Notons que l’idée d’imaginer des voies de salut parallèles pour les « non chrétiens » est une vieille élucubration moyenâgeuse fondée sur le postulat selon lequel les billets pour le Paradis doivent être distribués au cours de la vie terrestre ; comme c’est ce que le baptême fait pour les chrétiens, il faut donc qu’il y ait des « équivalents baptême » pour les autres (que le théologien n’a pas envie de mettre tous en enfer). L’ennui, c’est que ces élucubrations reposent sur un postulat inutile : il ne se passerait rien dans le mystère de la mort et, en particulier, le Christ ne s’y donnerait pas à rencontrer à tout homme. Ce postulat étant inexact, les suppositions relatives à des « équivalents baptême » deviennent caduques. Ainsi  l’idée que l’islam devrait être nécessairement une certaine voie de salut est une hypothèse fallacieuse, mais Massignon ne le sait pas. Il va même lui apporter la caution de son mysticisme qui se voulait prophétique. Au fond, sa pensée « chrétienne », prise pour phare par tout un courant bien installé dans les institutions catholiques, reflétait pour beaucoup le trouble de sa personnalité.

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Mondialement connu pour ses travaux sur le phénomène religieux, Mircea Eliade (1907-1986) n’était pas hostile à Massignon. Mais il fut choqué par l’aspect trouble de sa personnalité. Dans son journal, écrit de manière très bienveillante, il note à la date du 28 août 1950 : 

« Hier soir, j’ai dîné avec Massignon. Volubilité fantastique. Il semble obsédé par la pédérastie ; il revient souvent, dans la conversation, à « ces jeunes prostitués », etc.  » (Fragments d’un journal II).
_____Eliade n’en dit pas plus. Or, il n’a pas du tout mauvaise langue, et il parle ailleurs avec un certain respect de Massignon. Il semble seulement effaré des propos de son interlocuteur, qui avait alors 67 ans.
___ Les années de lobbying romain de Massignon, au milieu de prélats ignorant les questions islamiques et, à l’époque, passablement fermés aux chrétiens d’Orient, ont été efficaces. On n’en est pas encore sorti.

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