Apparitions du Ressuscité, oralité araméenne et exégèse

Apparitions • aux disciples de ‘Emmaüs, • à Pierre et Jacques « le Juste » seuls • et à d’autres : que s’est-il passé durant les « 40 jours »?

 en PDF / texte de 2013 relu et corrigé
Édouard-M. Gallez et EEChO

Une lecture attentive d’un passage concernant les pèlerins de ?Emmaüs et de la liste des apparitions donnée par St Paul en 1Co 15 permet, notamment grâce au recours à l’araméen, de sortir d’une difficulté inutile.
      Le "Simon" de Lc 24:34 n’est pas Pierre mais l’un des deux pèlerins. En revanche, Pierre a bien eu une apparition qui fut personnelle et qui se situe avant celle du Cénacle, comme l’affirme St Paul ; c’est ce dont parlent Lc 24:12 (araméen)... et les traditions orientales. 

Parmi les récits relatifs au jour de Pâques, l’évangéliste Luc rapporte celui de deux proches des Apôtres, qui s’étaient rendus à Jérusalem pour les fêtes de la Pâque juive, le vendredi et le samedi précédents. Le récit commence au verset 13 du chapitre 24 par cette phrase :

            24,13 Et voici que deux parmi eux
étaient • allant à un village du nom de ‘Emmaüs
_ _ _ _ _ _ et ils parlaient entre eux

en ce jour-là _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _
et • éloigné[s] de Jérusalem de 60 stades _ _ _
de tous les faits qui étaient arrivés.

Des précisions concernant Emmaüs et les “60 stades”

Il convient de remarquer que, à part une inversion sans importance entre « Jérusalem » et « soixante stades », la plupart des manuscrits grecs reproduisent ici l’ordre des mots araméens, donc témoignent d’un original araméen. Le passage révèle d’autres indications encore.

L’un des manuscrits grecs porte le nom de « Lemmaüs ». D’où vient le « L » qui précède le nom du village ? La seule explication possible est celle d’une mauvaise lecture de son nom araméen, Emmaus1, où la première lettre – un ‘aïn, Emmaus -'ayn– a été prise pour un lomad, Emmaus -L. C’est une faute classique de copiste, mais l’intérêt est qu’elle se présente dans un manuscrit grec, ce qui en dit long sur la pratique chrétienne de traduire de l’araméen vers le grec.

L’araméen résout encore une difficulté autrement plus grave et liée à la topographie : il n’y a pas de village de ‘Emmaüs à 60 stades de Jérusalem ; il se trouve deux fois plus loin, à mi-chemin de Lydda (Lod). En réalité, le texte ne dit pas que ‘Emmaüs est située à soixante stades de Jérusalem, mais que les deux marcheurs avaient parcouru une telle distance depuis Jérusalem.

En effet, si l’on n’indique pas les voyelles (qui n’apparurent que plus tard), le mot araméen fariq-0_Lc24-13, pariq’, peut se lire aussi bien au singulier (pariqa’ , éloigné) qu’au pluriel (pariqe’ , éloignés), auquel cas il concerne les deux « pèlerins de Emmaüs ». Une précision : la racine du mot signifie séparer ; elle apparaît un peu plus loin, au verset 21, quand les pèlerins disent à Jésus qu’ils avaient espéré que le Messie serait « Pariq1 Israël », c’est-à-dire [près] de sauver ou délivrer Israël selon le verbe qui a été choisi dans la traduction grecque, lutroô . La racine « prq » a également pris le sens religieux de séparer par rapport au mal. Par ailleurs, il existe une autre racine pour exprimer le pur éloignement sans nécessairement l’idée de séparation : rq, Pariq2, comme en Jacques 4,7 : « Soumettez-vous à Dieu, résistez au diable et il aruq (s’éloignera, fuira) loin de vous ».

Les versets 13-15 se lisent donc simplement ainsi selon l’araméen : au moment où Jésus les rejoint, les deux disciples

“étaient • allant à un village du nom de ‘Emmaüs_________________________
_____________________et• séparés de Jérusalem par les 60 stades [qu’ils ont parcourus]
et ils parlaient entre eux                          de tous les faits qui étaient arrivés.

Et tandis qu’ils se parlaient                       et se questionnaient lun lautre,
lui Jésus vint et les rejoignit                      et il marchait avec eux” (Lc 24,13-15)

La structure balancée du récit (les récits de témoignage sont toujours agencés de cette manière binaire dans le Nouveau Testament) est éclairante ; seuls des traducteurs lisant mal l’araméen et ne connaissant pas les lieux ont pu imaginer que ‘Emmaüs se trouvait à 60 stades de Jérusalem, alors que ce village en est distant de 120, ou même de 140 si l’on passe par la forêt. Origène, qui sait où se trouve ‘Emmaüs, a tenté de « corriger » l’erreur par une autre faute : il suppose qu’un chiffre a été oublié et transforme « 60 » en « 160 » stades, ce qui est effectivement plus proche de la réalité, en expliquant que le village était alors appelé Nicopolis par les Grecs (aujourd’hui ‘Amwas en arabe). Mais ce faisant, il perdait l’indication intéressante de « 60 ». Celle-ci n’était pas quelconque.

Selon les cartes dressées par les spécialistes, quand on sortait de Jérusalem par le sud (c’est dans ce quartier que se trouvait le Cénacle) et qu’on voulait aller à ‘Emmaüs, il fallait rattraper la route de Jaffa qui part du nord de Jérusalem vers le nord-ouest. Ce carrefour était à 45 stades de Jérusalem . Pourquoi le récit en indique-t-il “60” ? C’est la distance parcourue par les deux « pèlerins », qui s’explique très bien si l’on pense qu’ils venaient du Cénacle, situé au sud de Jérusalem. Certes, ils pouvaient traverser la ville et parvenir en un stade ou deux à la porte nord, mais ils devaient alors passer par la place qui est devant le Palais d’Hérode. Or, à ce moment, la peur et le désarroi régnaient parmi les apôtres et les disciples de Jésus ; originaires de ‘Emmaüs, les deux disciples ont probablement eu l’intention de retourner chez eux le plus discrètement possible. En sortant par la porte de Bethléem et en faisant un large détour par Ain Kérem et par Beit Zayt, ils ne pouvaient pas être vus de Jérusalem et brouillaient les pistes. Ils rejoignaient alors la route de Jaffa par la forêt de Jérusalem, en contrebas par 400 mètres de dénivelé.

C’est au croisement des deux chemins que le Ressuscité vint se joindre aux marcheurs, comme s’il venait de Jérusalem par le nord – ce qui prendra tout son sens après coup : c’est bien par là qu’il devait arriver en venant de Getsémani et de son tombeau. Les traducteurs grecs n’ont pas compris cette indication qui, pour les premiers chrétiens de Judée, ne demandait pas d’explication ; ne voyant pas le lien avec la phrase précédente, ils ont ajouté au début du verset 15 : Kaï égeneto – “Et il arriva que durant leur conversation et discussion entre eux, Jésus lui-même s’étant approché faisait route avec eux”, tandis que l’araméen indique simplement que Jésus “vint, les rejoignit (rac. mt ’, atteindre) et marchait avec eux”.

Retour à Jérusalem et témoignage

La  fin du récit est également très instructive. Après que Jésus eut disparu à leurs yeux, les deux disciples s’en revinrent de près de ‘Emmaüs à Jérusalem,

“et ils trouvèrent les Onze rassemblés____ _______________  __ainsi que ceux qui étaient avec eux,

disant que réellement notre Seigneur s’est réveillé____et qu’il a été vu par Simon”. (Luc 24,33-34)

______Qui sont les « disant » ? Les « Onze » ou des deux pèlerins de ‘Emmaüs ? Si l’on en croit Marc 16,13, il s’agit clairement des seconds. La traduction française rend bien l’ambiguïté du texte grec de Luc, dont les manuscrits se répartissent entre les deux compréhensions possibles, exprimées en deux cas grammaticaux différents du mot-clef : certains indiquent λεγοντας-legontas – auquel cas les « disant » sont les Apôtres –, et d’autres λεγοντες-legontes – auquel cas il s’agit des pèlerins. En araméen, aucune hésitation n’est possible du fait de la structure orale balancée du texte, comme on va le voir : les « disant » du verset 34 sont les deux pèlerins. Ce n’est pas un hasard si le Codex « de Bèze » ou D05 s’accorde ici avec le texte Pešitta – il essaie toujours de suivre le texte araméen, autant quant à sa littéralité et que selon sa récitation.

Il faut savoir que, depuis le VIe siècle (pour ce qui est de la Pešittô ou texte araméen occidental) ou le VIIIe siècle (pour ce qui est de la Pešitta orientale dite « irakienne »), des indications paratextuelles complexes de rythme (balancements à deux ou à trois membres) et de structure (indication des parties, etc.) ont été ajoutées au texte écrit. Elles rendent compte d’un état premier de « l’Evangile » c’est-à-dire tel qu’il était proclamé, ce qui est précieux pour nous qui n’avons pas l’idée de ce qu’était l’oralité et qui ne connaissons que les mises par écrit officielles  des évangiles. Ce travail scientifique de présentation du texte araméen selon ces structures « orales » a été publié (éd. Cariscript, 2010) ; il recoupe ce que les spécialistes de l’oralité avaient déjà mis en lumière à la suite de Marcel Jousse. Ceci s’avère particulièrement pertinent pour le long récit des « pèlerins de ‘Emmaüs », dont la fin se présente ainsi :

Et ils se dirent l’un à l’autre :

N’étaient-ils pas pesants [1] nos cœurs quand il parlait avec nous sur la route___
__________________et qu’il nous interprétait les Ecritures ?(v.32)

Et ils se relevèrent aussitôt        ___                  et retournèrent à Jérusalem
Et ils trouvèrent assemblés les Onze        et ceux qui étaient avec eux.(v.33)

Alors ils dirent :

En vérité, Notre Seigneur s’est relevé__ et il s’est fait voir à Šimon.(v.34)

Et ils rapportèrent aussi ce qui se passa sur la route___________________
__________et comment ils le reconnurent quand il rompit le pain (v.35)

Non seulement l’araméen ne laisse planer aucun doute quant au sujet des verbes « dirent », mais il révèle bien davantage. Partout dans le Nouveau Testament araméen, les structures sont binaires lorsqu’il s’agit de témoignages directs – on va le voir –, tandis qu’elles sont ternaires dans des phrases ou des exposés théologiques. Pourquoi binaires ? Parce qu’en justice, que ce soit dans le monde hébraïque biblique ou dans l’empire perse (c’est-à-dire dans tout le monde araméophone), le témoignage ne vaut que s’il est double. Il faut deux témoins, qui parlent l’un après l’autre, en commençant par le plus âgé – le moins âgé venant ensuite compléter ce qui a déjà été dit, selon son point de vue à lui. C’est exactement l’objet du récit conservé oralement et mis par écrit en araméen par Luc. Nous avons là les paroles de deux témoins, les pèlerins de ‘Emmaüs : le premier est celui qui est nommé, Šimon, et l’autre a déjà été nommé peu auparavant en Luc 24,18: c’est Qalyopa (dont le nom désignant simplement le métier d’épicier a été transposé en Cléopas en grec). Et c’est ce Qalyopa qui dit aux Apôtres et aux autres réunis au Cénacle : “Et il s’est fait voir à Šimon”. Les paroles qui ont été dites par l’un ou par l’autre sont facilement identifiables (en bleu ou en marron).

L’apparition à Simon-Pierre: non Lc24,34 mais 1Co15 + Lc24,12

Certains commentateurs travaillant uniquement sur le grec ont parfois pensé que le « Šimon » évoqué là en Luc serait Simon-Pierre (bizarrement appelé Simon au lieu de Pierre comme il l’est ailleurs). Comme, dans sa lettre aux Corinthiens, Paul évoque une apparition à Pierre (1Co 15,5-8), ils font un rapprochement, inexact en l’occurrence car il ne peut s’agir de celle aux pèlerins de ‘Emmaüs. À quelle autre apparition Paul fait-il donc allusion ?

Regardons d’abord attentivement ce passage difficile de Paul, qui reprend une proclamation primitive bien balancée (hormis l’explicitation qu’il a ajoutée plus tard). On constate une fois encore que sa clef de lecture est fournie par l’araméen, langue dans laquelle Paul a  sans doute écrit cette lettre vu que ses destinataires à Corinthe étaient majoritairement de langue maternelle araméenne_:

Il s’est fait voir par Képhas [c’est-à-dire Pierre,____  puis par les Douze (v.5)

Ensuite, il s’est fait voir                  ___        par plus de 500 frères à la fois

 dont la plupart demeurent encore et quelques-uns sont morts–(v.6)

Ensuite, il s’est fait voir par Jacob, ___puis par pasin (tous ?) les apôtres. (v.7)

En dernier de tous (pantôn) comme à un enfant posthume, _____________
_________________________________ _il s’est fait voir par moi aussi. (v.8)

Voilà qui réoriente la recherche vers de nouvelles questions : où, dans le Nouveau Testament, parle-t-on d’une apparition à Pierre seul ? Et aussi :

• De quelles apparitions à Képhas et à Jacques seuls Paul veut-il parler ?

• Pourquoi les apôtres sont-ils mentionnés deux fois, la première fois comme « Douze » et la seconde avec l’adjectif “παςpas” ? Pourquoi cette redondance ? Et si Paul ne veut pas dire deux fois la même chose (ce qui est évident), quelle est la différence entre “Képhas puis les Douze” (v.5), et “Jacob puis tous les Apôtres” (v.7) ?

• À quel titre exactement Paul se place-t-il en Apôtre supplémentaire (v.8) ?

On peut comprendre qu’au verset 5, certains copistes grecs aient cru bon de transformer « Douze » en « Onze ». Car pourquoi écrire « douze » plutôt que « onze », comme l’aurait écrit un journaliste qui aurait compté le nombre d’Apôtres présents à ce moment-là, Judas étant mort ? Certes, les Apôtres n’avaient pas encore élu Matthias comme nouveau « douzième » : ils ne l’éliront à la place de Judas que peu avant la Pentecôte (Actes 1,26). En fait, dans le style oral qui est celui des évangiles (et auquel il faut toujours être attentif), on actualise souvent les personnages dont on parle. Matthias avait été un disciple ayant suivi Jésus et les Apôtres depuis la deuxième année de la vie apostolique de Jésus ; il était évidemment avec les onze apôtres dans le temps qui a suivi la Résurrection. Dans le langage du récit, on le comptait donc au titre qu’il recevra peu après, et on ne dira pas : les « Onze » plus celui qui n’était pas encore le « douzième », mais « les Douze à qui le ressuscité est apparu ».

Cest donc une erreur d’imaginer qu’au verset 7, l’adjectif « pasin-tous » désignerait les Apôtres au sens de « tous /au complet » par opposition au verset 5 (où des copistes grecs indiquent « onze ») ; et, de toute façon, Matthias n’a été élu qu’après les quarante jours des apparitions. Il faut chercher ailleurs la raison du parallélisme antithétique entre le verset 5 qui parle des « Douze » et le verset 7. Cette raison apparaît quand on cherche ce qui se rapporte aux apparitions à Pierre et à Jacques seuls.

Au temps des memoriae apostolorum – les douze « mémoires » ou témoignages des apôtres qui ont circulé un moment, y compris sous forme écrite –, une apparition était mentionnée à Jacques seul (ou à « Jacob le Juste » comme il sera surnommé plus tard). En tant que cousin de Jésus, ce Jacques fils d’Alphée devenait en quelque sorte son successeur comme Fils de David, raison qui justifie qu’il se retrouva bientôt à la tête de l’Eglise de Jérusalem, qui était l’Eglise-Mère (et non Pierre). Mais aurait-il pu revendiquer puis assumer une telle mission de son propre chef ? Et comment se fait-il qu’elle ait été acceptée par tous sans aucune discussion ? Il paraît impensable que cette mission n’ait pas résulté d’un ordre de Jésus lui-même, au cours de ses apparitions. On comprend alors pourquoi, dans la phrase qui suit ce verset 7, Paul parle de lui-même et se met en avant comme un « treizième apôtre » : comme à Jacques, une apparition personnelle fut à l’origine de sa mission particulière, mais elle fut « post-Pentecôte ».

On ne possède pas le contenu de la memoria Jacobi ou témoignage de Jacques qui parlait  nécessairement de l’apparition personnelle qu’il a eue, et dont saint Jérôme reproduit un passage tiré de « l’évangile – écrit-il – appelé “selon les Hébreux” et que j’ai traduit récemment en grec et latin, et qu’Origène utilise »[2] ; on sait que cet « évangile selon les Hébreux » recoupe celui de Matthieu (certaines de ses versions ayant cependant été déformées), et on peut penser que le passage suivant y a été inséré (il est cité selon saint Jérôme) :

“Quand le Seigneur eut donné le linceul au serviteur du prêtre, il vint à Jacques et lui apparut. Celui-ci avait juré de ne plus manger de pain depuis l’heure où il but au calice du Seigneur jusqu’à ce qu’il le voie relevé d’entre ceux qui dorment. Le Seigneur [lui] dit presque tout de suite : [Apporte] une table et du pain… Il prit le pain, le bénit, le rompit et le donna à Jacob le Juste et lui dit : Mon Frère, mange ton pain car le Fils de l’Homme s’est relevé d’entre ceux qui dorment.”

Auparavant, selon Jérôme, on pouvait lire que Jésus ressuscité aurait remis lui-même son linceul à un serviteur (inconnu par ailleurs). Ceci est difficilement imaginable et apparaît incohérent avec les récits de Lc et Jn : les linges étaient restés sur place jusqu’à ce que les Apôtres descendent au tombeau (Mt et Mc n’en parlent simplement pas). Hypothèse : ces « Hébreux » (qualificatif sous lequel les Pères occidentaux rangent parfois des groupes hérétiques tels que ceux des « nazaréens » – qu’ils appellent aussi « ébionites ») n’auraient-ils pas ajouté cet épisode bizarre à leur texte de Mt parce qu’ils prétendent posséder le vrai linceul du Christ ? Comme ce passage n’est connu que selon sa citation latine, on ne peut même pas dire si une telle hypothèse mérite d’être posée. En tout cas, la valeur de l’autre passage affirmant le fait d’une apparition à Jacques « le Juste » doit être considérée en soi, même si les circonstances telles qu’elles sont rapportées sont loin d’être claires.

La question de l’apparition à Pierre seul est plus simple, même si elle ne ressort pas des évangiles… dans leur traduction en grec : elle apparaît au contraire dans le texte araméen de la Pešitta en Luc 24,12 ! Selon le grec, ce verset indique qu’après avoir couru au tombeau vide et vu les linges seuls, Pierre serait benoîtement « retourné chez lui en s’étonnant de ce qui était arrivé » ; rien ne suggère une apparition mais plutôt que l’apôtre serait rentré chez lui, donc en Galilée – tout en restant à Jérusalem selon la suite du texte. Ce qui est curieux. Or l’araméen indique tout autre chose : il « s’en alla en s’étonnant en lui-même de la chose qui [lui] était arrivée »[3].

La signification est toute autre : Pierre vient d’avoir une courte vision lumineuse du Seigneur, avant que Jean ne descende à son tour au tombeau – Jn 20,6-8 indique en effet que Jean a attendu en haut des marches avant d’y rejoindre Pierre. À la suite d’une telle vision, Pierre a dû se demander si celle-ci était « réelle » (au sens de matérielle), ou bien si elle était comme celle de Moïse et d’Elie qu’il eut en même temps que Jacques et Jean lors de la Transfiguration (cf. Mt 17,3 ou Lc 9,30) ; d’ailleurs, une interrogation semblable vint à l’esprit des autres apôtres au soir, lors de la première apparition au Cénacle :

“Ils pensaient voir un esprit” (Lc 24,37).

D’où vient la différence entre le texte grec et celui en araméen de Luc 24,12 ? Simplement d’une inversion entre les mots « en admirant » et « vers [en, chez] lui-même ». Cette inversion, qui est la seule explication possible, est évidente : il s’agit d’une erreur typique de copiste opérant sur une traduction en grec, et spécialement d’un copiste qui, comme presque tous les copistes professionnels de l’Empire gréco-romain, ne connaît pas le texte des évangiles par cœur. Les traductions anglaises ont d’ailleurs opté pour le bon ordre des mots. Dans leurs traditions, les Grecs ont cependant gardé le souvenir de l’apparition lumineuse à Pierre. Dans sa seconde homélie sur la Résurrection, Grégoire de Nysse écrit :

“ Pierre, ayant vu de ses propres yeux, mais aussi par hauteur d’esprit apostolique que le Tombeau était illuminé, alors que c’était la nuit, le vit par les sens et spirituellement ”.

Jean Damascène, dans ses Chants liturgiques, parlant du miracle de la lumière au Saint Tombeau le Samedi Saint, évoque son origine :

“Pierre, s’étant rapidement approché du Tombeau, et ayant vu la Lumière dans le Sépulcre, s’effraya”.

1Co 15,5-7 : une synthèse primitive des apparitions des « quarante jours »

En rassemblant les diverses données – sans oublier le fait que «  toïs ápostoloïs pasin » signifie en 1Co 15,7 non « aux apôtres tous ensemble » mais plutôt « à chacun des Apôtres » (l’adjectif « pas » en grec peut avoir ce sens de tout-un-chacun) –, le passage de Paul prend tout à coup un sens très fort, à la fois rigoureusement chronologique et théologique. Et il n’offre plus aucun rapport avec le récit des pèlerins de ‘Emmaüs. En voici la traduction commentée :

Il s’est fait voir à Pierre [au tombeau],________________________
_
et
à sa suite
[araméen bathreh
[4]] aux Douze [réunis au Cénacle]

(c’est-à-dire à Jérusalem, où ils restent jusquau dimanche après Pâques,
après quoi ils entreprennent leur parcours de remémoration)
(v.5)

Ensuite, il s’est fait voir                          à plus de 500 frères à la fois
– dont la plupart demeurent encore et quelques-uns sont morts
(au bout de la Galilée, sur le mont Hermon, où ils arrivent après deux semaines
_________ et où ils restent une semaine encore [Mt 17,1 ; 28,16]) (v.6)

Ensuite, il s’est fait voir à Jacob__et à sa suite, à chacun des (autres) apôtres
____________________ [en vue de leur spécifier une mission]
(durant les 11 jours de leur retour vers Jérusalem, le veille de l’Ascension). (v.7)

En dernier de tous comme à un enfant posthume, ______
________il s’est fait voir à moi aussi [en vue de ma mission]
(deux ou quatre ans plus tard, sur le chemin de Damas) (v.8)

La reconstitution chronologique du sens de ce passage n’a rien d’arbitraire ; elle s’impose par le rapprochement entre ses structures et les indications diverses qui sont rapportées à la fin des évangiles et dans les Actes – mais il faut savoir, bien sûr, ce qu’est un « parcours de remémoration », typique des civilisations et de systèmes oraux. Le 30 juin 2009, la chaîne France 2 diffusait une émission mettant en scène la chanteuse Zazie qui était reçue dans un village perdu en pleine jungle de Papouasie occidentale ; les habitants ont l’habitude ancestrale de construire leurs huttes communautaires en haut des arbres, à plus de dix mètres du sol : dépaysement garanti [5]! L’intérêt de l’émission était de montrer les liens qui se sont tissés peu à peu entre les autochtones, qui ont une culture purement orale, et Zazie. À la fin du reportage (qui a été diffusé plusieurs fois), on assiste aux adieux très forts entre la chanteuse et les aborigènes, et ceux-ci lui disent : « Après votre départ, nous retournerons sur les lieux où nous sommes passés ensemble pour nous souvenir » – c’est-à-dire en vue de fixer communautairement les souvenirs en allant sur place et en construisant là, ensemble, le discours-souvenir qui sera retenu et répété dans l’avenir.

Tel est exactement ce que les Apôtres et les disciples ont fait après sept jours passés à Jérusalem. Ils ont retrouvé Jésus ressuscité au sommet du mont Hermon, là où il leur avait donné rendez-vous, au point le plus septentrional d’où le regard embrasse au delà de la terre d’Israël (Mt 28,16 ; 17,1). Puis, sur le chemin du retour, Jésus apparaît à chacun pour lui fixer sa mission respective, c’est-à-dire la direction du monde où il devra aller, à deux exceptions près  : Jacques «  le Juste  », auquel il demande de ne pas bouger (de fait, il restera à Jérusalem jusqu’à son assassinat en 62)  ; et Jean, qui est tenu en réserve par rapport aux missions à cause de son jeune âge et à qui Jésus avait confié sa mère à la croix : en quelque sorte, il avait déjà reçu sa « mission ».

Quand on connaît ces missions apostoliques qui se sont réparti le monde et que les Apôtres ont accomplies, l’envoi par Jésus ressuscité paraît avoir été le facteur indispensable et déterminant. La place à part donnée à Jacques avant les autres apôtres en ce verset 7 de 1Co 15 devient alors très significative : Jacques est cité en premier lieu parce que lui aura à rester sur place. Et au verset suivant, Paul peut affirmer qu’il a également reçu une mission particulière de la part de Jésus (même si son apparition à lui n’est pas celle du ressuscité comme tel mais de celui qui est monté aux Cieux et qui se manifeste à distance – lui seul le voit) ; il est un apôtre, non comme les Douze qui se tournaient vers les communautés hébreues mais qui va résolument vers les païens. Quand il écrit 1Co vers 56-57 soit 22 ans plus tard, il méritait bien ce titre d’apôtre des païens qui résume sa mission.

Les structures de l’oralité évangélique permettent de comprendre des événements et même des passages textuels qui, sans cela, resteraient obscurs.


[1] L’adjectif araméen “yaqir”, pesants, reprend le mot même qui apparaît au verset 25 : « Ô sans intelligence et pesants de cœur à croire à ce que dirent les Prophètes » (Lc 24,25).
______À cet endroit, “yaqir” est rendu en grec par “bradeis”, lents, ce qui peut passer (Jésus leur reprocherait leur lenteur à croire), mais qui convient beaucoup moins bien quand les deux disciples racontent eux-mêmes l’événement (Lc 24,32) : ils auraient l’air de s’excuser. Les traducteurs grecs (qui travaillent sur texte) ont pensé que leur copie de la Pešitta devait avoir une erreur, et ils ont lu délibérément “yaqid (brûlants) au lieu de “yaqir – la différence entre ces deux termes tient au seul petit point en haut [r] ou en bas [d
qui distingue les deux lettres –: « Notre cœur n’était-il pas brûlant quand il nous parlait ?» Le sens exact de la « pesanteur du cœur » leur échappait.
______Cependant, le Codex de Bèze, qui, généralement, suit rigoureusement la Pešitta, indique lui :
Οὐχὶ ἡ καρδία ἦν ἡμῶν κεκαλυμμένη c’est-à-dire « notre coeur n’était-il pas couvert ?», ce qui est une traduction fidèle au sens araméen. Car telle est la signification de « lourd de cœur ». Dans toute mentalité orale (et populaire), le cœur est le siège de la mémoire (on dit : « apprendre par cœur ») et par le fait même de l’intelligence ; un « cœur lourd », c’est un cœur qui ne comprend pas, qui est couvert ! On le voit ailleurs, dans un contexte explicite quant au sens de “yaqir” ; en Mc 8,17 /Mt 16,9 , les traducteurs rendent à juste titre “yaqir” par “πεπωρωμενος” c’est-à-dire “ayant été endurci”:

« Vous ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur endurci ?… Ne vous souvenez-vous pas (Mc 8,17.18b) » ?

[2] Jérôme, De viris illustribus, 2 – PL 23, 611F.

[3] Qu’est-ce qui est arrivé à Pierre et qui provoque son étonnement ?
__Il faut remarquer tout d’abord que l’ordre des mots change le sens entre l’araméen et le grec. Les manuscrits grecs posent un problème : 
sorti du tombeau, Pierre est dit rentrer chez lui (en Galilée), alors qu’il fait le contraire : il reste à Jérusalem (durant une semaine, avant d’entreprendre avec les autres apôtres le trajet de remémoration qui les fera revenir à Jérusalem).

__C’est le texte araméen qui est conforme au déroulé historique des événements. Pour que le grec soit conforme à l’araméen, il suffit que pros eauton ” vienne après et se rapporte à “thaumazôn” plutôt qu’après et à “apèlthen”, selon l’ordre des mots araméens ; il signifie alors en soi-même plutôt que chez soi. Cette signification-là est évidente :

Lc_24-12_

__Vraisemblablement, les copies grecques souffrent de ce qu’on appelle un phénomène de contamination : comparons Lc 24,12 (apèthten pros ‘eauton thaumazôn to gegonos) à Jn 20,10 : ils sortirent donc en arrière (= retournèrent) chez eux, les disciples (apèlthon oun palin pros ‘eautous oi mathètai). Il y a de quoi mélanger les deux versets – mais en araméen, il n’y a qu’un seul mot qui soit commun aux deux, le verbe, ce qui ne peut pas induire en soi une confusion de mémoire. On comprend donc pourquoi, dans les copies grecques, l’ordre des mots en Lc 24,12 a été finalement harmonisé avec celui de Jn 20,10, au risque de perdre un sens précieux et d’introduire une contradiction quant à l’endroit où Pierre se rend. Pour des raisons sans doute historique (les liens qui se sont noués au 19e siècle entre les Anglicans et les Assyriens), la plupart des traductions anglaises donnent le sens correct du verset.

__Cependant ce verset 24,12 réserve une autre surprise. Il est omis par le manuscrit grec D 05, qui est très probablement une copie de l’évangile apporté par St Irénée au 2e siècle – une copie très probablement volée au monastère d’Ainay lors du sac de Lyon et achetée à un soudard par Théodore de Bèze (d’où son autre nom de codex de Bèze). Quelques rares manuscrits latins omettent également ce verset. Or, ce D 05 est généralement très fidèle à la Pešitta araméenne, même s’il contient beaucoup de fautes de copiste. Et, de l’avis général,

“les deux livres de Luc comportent un grand nombre de leçons propres témoignant d’une connaissance approfondie des coutumes sacerdotales et de la liturgie du temple. Cette attention au contexte hébraïque a suggéré que l’ancêtre du codex Bezae était une première, sinon une seconde édition, produite par l’auteur lui-même, à l’attention d’une communauté qui ne s’était pas coupée de la Synagogue; les théories émises concernaient principalement le texte des Actes. Ce texte archaïque était tellement en empathie avec le cadre dans lequel la vie de Jésus s’était déroulée, que l’information donnée y était au plus près de sa source.”

__Or, les traductions textuelles sont toujours des adaptations plus ou moins fortes au contexte des lecteurs. C’est ce qui explique que les indications de Luc relatives aux détails de la vie hébraïque (surtout sacerdotale) que l’on trouve dans la Pešitta araméenne soient présents dans le D 05, et beaucoup moins dans les autres manuscrits. C’est dans ce cadre qu’il faut envisager l’absence de ce verset 12 dans la mouture originelle de la composition de Luc. Comme le fait remarquer l’étude de Wieland Willker, le verset 13 suit trop bien le verset 11 :

11. Les paroles [dites par les saintes femmes] parurent devant EUX [les apôtres et ceux qui étaient avec eux] comme des racontars et ils ne croyaient pas ces femmes.
13. Et voici que, ce même jour, deux d’entre EUX [des disciples qui étaient avec les apôtres au matin] se rendaient à un village du nom d’Emmaüs...

  Il y a en effet une transition évidente entre le témoignage que Luc a recueilli des saintes femmes (jusqu’au verset 11), et celui qu’il tient des disciples d’Emmaüs (à partir du verset 13 jusqu’à la fin de son évangile) : c’est le pronom “EUX” qui joue ce rôle. Le verset 12 rompt la cohésion :

12. Or Pierre s’étant levé courut au tombeau et, s’étant penché, voit les linges seuls, et il s’en alla etc.

__On peut donc se demander s’il n’est pas un témoignage complémentaire ajouté très primitivement à la composition d’origine – ce qui n’est pas extraordinaire dans un contexte oral de récitatifs. Le manuscrit Khabouris entoure justement le verset par deux astérisques (*), ce qui indique toujours un élément nouveau par rapport à ce qui précède et à ce qui suit. Autre indice dans le même sens : le décompte du collier de la résurrection chez Luc compte huit perles, alors qu’on en attendrait sept comme ailleurs (cf. Guigain Frédéric, La récitation orale de la Nouvelle Alliance selon saint Luc, p. 313).
__En fait, tous ces indices convergents vont dans le sens même de l’objectif du lectionnaire établi par Luc, qui a 
pour but de rassembler et de cristalliser des témoignages autres que ceux qui sont déjà présents en Mt et Mc (même quand ils portent sur de mêmes événements). Et ici précisément, avec ce verset 12, on se trouve devant un témoignage qui ne provient ni des saintes femmes, ni des pèlerins d’Emmaüs, mais nécessairement de Pierre lui-même (peut-être par un de ses disciples). Et ce témoignage est apparu à beaucoup comme très important.
__Pour rappel, le témoignage primitif de
Pierre était donné en duo de complémentation avec celui de Jean, au titre des nécessaires “deux témoins”. On voit d’ailleurs bien le verset 24,12 de Luc venir s’imbriquer en Jn 20,6-8. Or, le lectionnaire de Marc n’a pas retenu ce verset, alors qu’il témoigne d’un événement qui ne ressort pas des trois autres évangiles mais que signale Paul, comme on l’a vu : l’apparition à Pierre. Certes, la traduction grecque indique banalement “to gegonos”ce qui est advenu, mais le texte araméen emploie le mot “medèm” ; or, ce mot signifie parfois “quelque chose mais plus souvent encore “quelqu’un” , et cela dans le langage parlé aujourd’hui encore (Mgr Francis Alichoran) ! Le texte araméen serait donc à traduire par : “Il sortit [du tombeau] en s’étonnant de celui qui [plutôt que ce qui] est advenu”, mais le français rend mal la subtilité de l’araméen : dans le contexte, “medèm” devrait être rendu par “un semblant de quelqu’un” .
__L’exégèse occidentale a pris l’habitude de ne pas tenir compte des traditions, au risque d’imaginer des contradictions textuelles là où il n’y en a pas – par exemple, comment se ferait-il que Paul soit le seul à parler d’une apparition à Pierre seul, ou comment celui-ci est-il rentré chez lui en Galilée alors qu’il est resté à Jérusalem ? Il faut signaler que
toute la tradition orthodoxe rapporte une sorte de brève apparition de lumière que Pierre aurait eue au tombeau avant que Jean ne descende le rejoindre (cf. Jn 20,8), et on a vu plus haut que Jean Damascène en parle.
__
Le verset Lc 24,12 révèle donc une grande richesse pour peu d’être remis dans son contexte judéo-araméen dont le texte de la Peshitta témoigne admirablement.

[4] L’adverbe “bathreh” a un sens chronologique (après) autant que didactique (à la suite de –), à la différence de “batharken” ou de “bathar halein” où le sens est strictement chronologique (qui vient après). Ceci explique que certains manuscrits grecs, au lieu de traduire simplement par “eita”, indiquent “kai meta tauta” (et après / à la suite de cela) pour rendre la nuance. N’oublions pas qu’à Corinthe, la majorité des premiers chrétiens sont des juifs dont la langue maternelle et culturelle est l’araméen – ils étaient assez impliqués dans les activités commerciales, tout comme à Rome. C’est plus que probable que la lettre que Paul leur destine ait été écrite en araméen avant le grec.

[5] Compte-rendu sommaire de Elle : Zazie-a-toujours-la-cote-aupres-du-public.
Ou sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=uXcDbrvjeUI&hd=1 ou surtout à la fin de cette vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=rQB1ojBaG2o.

11 thoughts on “Apparitions du Ressuscité, oralité araméenne et exégèse

  • 31 mars 2010 at 2 h 52 min
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    Ces petites corrections nous font du bien.
    J’espère que quelques gens d’église vous lisent.

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  • 10 août 2010 at 11 h 55 min
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    Vous écrivez pour Lc24,33 :

    … Et ils trouvèrent assemblés les Onze et ceux qui étaient avec eux.

    Je lis dans le codex K relevé par Silver :

    … ils trouvent les onze réunis autour de la mère.

    Ai-je mal traduit ? est-ce une hérésie ? ou bien sinon, quelles sont vos conclusions ?

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  • 10 août 2010 at 20 h 06 min
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    Il est intéressant que le Codex K indique : « Et ils trouvèrent assemblés les Onze autour de Marie » au lieu de « Et ils trouvèrent assemblés les Onze et ceux qui étaient avec eux ». Cela correspondait aux faits. Le témoignage que reprend Luc a pu s’être diffusé auparavant avec cette variante.
    Des écrits relatant les faits ont certainement circulé immédiatement, dès l’an 31, surtout parmi les gréco-romains qui n’ont pas une aussi bonne mémoire que les Araméens, et pour la simple raison que d’aucuns voulaient informer des amis lointains. Le système des postes fonctionnait bien. La diffusion de notes personnelles plus ou moins exactes est un élément qui a obligé les Apôtres ou les disciples à mettre par écrit les récits qu’ils enseignaient, et cela très tôt.

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  • 11 août 2010 at 1 h 17 min
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    Merci et je signale que le codex BFBS/UBS dit en Lc24,33 la même chose que le codex K avec juste un peu plus de vocalisation. Les transcriptions lisibles de ces deux codex sont presque identiques, mais toute divergence est une information utile.

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  • 2 mai 2011 at 10 h 11 min
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    Bonjour Jean,

    Le Codex K. est le codex Khabouris. C’est un manuscrit du XIIème siècle en syriaque. Il s’agit d’une copie d’un texte qui a été écrit originellement au IVème siècle. C’est l’une des meilleures copies du plus ancien texte syriaque que nous possédions. La version du texte est très ancienne et donne des formes très intéressantes par rapport à d’autres manuscrits syriaques. C’est ce qu’on appelle la « Peshitta » (en opposition avec la Peshitto qui est « occidentale »).

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  • 18 juin 2015 at 13 h 31 min
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    Bonjour,
    Qu’est ce qui nous permet d’affirmer que la première lettre aux Corinthiens s’adresse à un public d’aramophones? Les habitants de Corinthe sont hellénophones pourtant…

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    • 20 juin 2015 at 21 h 11 min
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      Les habitants de Paris n’ont pas tous le français comme langue maternelle ; il s’en faut même de beaucoup.
      Quant à Paul, il s’adresse d’abord et toujours à la diaspora juive, très présente dans tous les ports (et pas seulement dans l’Empire romain)…

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  • 8 février 2016 at 14 h 47 min
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    Je suis en désaccord avec l’identification du Simon à l’un des pèlerins. Seul le Codex de Bèze possède la conjugaison rattachant l’exclamation aux deux disciples. Tous les autres dirigent vers le groupe des onze. Le problème concerne l’apparition à St. Pierre. Un tel événement devrait être narré. Or à comparer la tradition chez St. Paul et les évangiles, il ne semble pas avoir, selon les commentateurs, de parallèles. Cette considération se repose sur un détail bien particulier. Le texte grec donne Πέτρος pour le v.12 et Σίμωνι pour le v.34. La Vulgate fera de même (v.12 : Petrus ; v.34 : Simoni). Nous avons donc là une différence nominative. La majorité des commentateurs, en partant du principe que le texte grec fut la forme première de la rédaction de l’Evangile, voyaient dans cette distinction une preuve de l’antiquité de la tradition se trouvant au v.34 mais dont l’attestation serait restée orale et non retranscrite. Mais les commentateurs et exégètes, partisans de la théorie du « texte grec primitif » , oublie la manière dont Peshitta, texte gardant l’oralité araméenne des premières communautés orientales converties , rend ces versets. Elle donnera non pas Kepha au v.12 mais bel et bien ܫܡܥܘܢ, Šimon, nom attesté dans ce verset non seulement dans la Peshitta, mais aussi chez la Syriaque sinaïtique (IVè siècle) et curetorienne (Vè siècle) . Donc du point de vue araméen, il n’y a pas de distinction entre les versets 12 et 34. Bien évidemment, la question sous-jacente est donc comment justifier cette différence nominative au v.12 entre le Šimon araméen et le Πέτρος / Petrus des textes grecs et latins au v.12 ?

    Comme l’a souligné David Bauscher , les versions grecques et latines opéreront simplement soit une substitution soit un ajout de Πέτρος / Petrus au nom Šimon de la Peshitta dans pratiquement 1 occurrence sur 2 (50,3% des cas), ce qui est justement notre cas. De fait, cette alternance entre les noms Πέτρος et « Simon » aux vv.12, 34 des textes grecs et latins devient totalement compréhensible et justifiable dans cette perspective. Deux cas parallèles peuvent être relevés chez saint Luc.
    Dans les Actes 15:7, 14 « Šimon » est utilisé les deux fois dans la Peshitta. Mais dans les versions latines et grecques, une occurrence sur deux est remplacée par Πέτρος / Petrus. Il suffit de comparer pour le constater. Dans la version grecque d’Actes 15:7, 14 nous lisons:

    « Πολλῆς δὲ ζητήσεως γενομένης ἀναστὰς Πέτρος εἶπεν πρὸς αὐτούς Ἄνδρες ἀδελφοί, ὑμεῖς ἐπίστασθε ὅτι ἀφ’ ἡμερῶν ἀρχαίων ἐν ὑμῖν ἐξελέξατο ὁ Θεὸς διὰ τοῦ στόματός μου ἀκοῦσαι τὰ ἔθνη τὸν λόγον τοῦ εὐαγγελίου καὶ πιστεῦσαι […] Συμεὼν ἐξηγήσατο καθὼς πρῶτον ὁ Θεὸς ἐπεσκέψατο λαβεῖν ἐξ ἐθνῶν λαὸν τῷ ὀνόματι αὐτοῦ »

    « Après une longue discussion, Pierre se leva et dit : frères, vous le savez : dès les premiers jours, Dieu m’a choisi parmi vous pour que les païens entendent de ma bouche la parole de la Bonne Nouvelle et embrasse la foi […] Syméon a exposé comment, dès le début, Dieu a pris soin de tirer d’entre les païens un peuple réservé à son Nom »

    Mais dans la Peshitta cette alternance disparait :

    ܘܟܕ ܗܘܬ ܒܥܬܐ ܣܓܝܐܬܐ ܩܡ ܫܡܥܘܢ ܘܐܡܪ ܠܗܘܢ ܓܒܪܐ ܐܚܝܢ ܐܢܬܘܢ ܝܕܥܝܢ ܐܢܬܘܢ ܕܡܢ ܝܘܡܬܐ ܩܕܡܝܐ ܡܢ ܦܘܡܝ ܕܝܠܝ ܓܒܐ ܐܠܗܐ ܕܢܫܡܥܘܢ ܥܡܡܐ ܡܠܬܐ ܕܣܒܪܬܐ ܘܢܗܝܡܢܘܢ […] ܫܡܥܘܢ ܐܫܬܥܝ ܠܟܘܢ ܐܝܟܢܐ ܫܪܝ ܐܠܗܐ ܠܡܓܒܐ ܡܢ ܥܡܡܐ ܥܡܐ
    ܠܫܡܗ

    « Et quand il y avait eu beaucoup de recherches, Simon se leva, et leur dit: Hommes, frères, vous savez que dès les premiers jours, de ma bouche, Dieu a choisi que les païens entendissent la parole de l’Évangile et de croient […] Simon vous a relaté comment Dieu a commencé à élire un peuple pour son Nom parmi les nations »

    L’autre occurrence se trouve au chapitre 22:31, 34 de l’évangile dans sa version grecque et latine:

    « Σίμων Σίμων, ἰδοὺ ὁ Σατανᾶς ἐξῃτήσατο ὑμᾶς τοῦ σινιάσαι ὡς τὸν σῖτον […] ὁ δὲ εἶπεν Λέγω σοι, Πέτρε, οὐ φωνήσει σήμερον ἀλέκτωρ ἕως τρίς με ἀπαρνήσῃ μὴ εἰδέναι »

    « Simon, Simon, Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment […] Pierre, je te le dis, le coq ne chantera pas aujourd’hui que tu n’aies nié trois fois de me connaître »

    Dans la Peshitta, ce changement de nom disparait encore une fois:

    ܘܐܡܪ ܝܫܘܥ ܠܫܡܥܘܢ ܫܡܥܘܢ ܗܐ ܣܛܢܐ ܫܐܠ ܕܢܥܪܘܒܟܘܢ ܐܝܟ ܕܠܚܛܐ[…] ܐܡܪ ܠܗ ܝܫܘܥ ܐܡܪ ܐܢܐ ܠܟ ܫܡܥܘܢ ܕܠܐ ܢܩܪܐ ܬܪܢܓܠܐ ܝܘܡܢܐ ܥܕܡܐ ܕܬܠܬ ܙܒܢܝܢ ܬܟܦܘܪ ܕܠܐ ܝܕܥ ܐܢܬ ܠܝ

    « Et Jésus dit à Simon : Simon, voici, Satan a demandé, pour te cribler comme le froment […] Simon, je te le dis, le coq ne chantera pas aujourd’hui que tu n’aies nié trois fois de me connaître »

    Nous constatons donc que chez saint Luc, une alternance entre Πέτρος et Šimon (ܫܡܥܘܢ) est bien avérée, que ce soit dans la trame narrative des traductions grecques et latines, ou dans le rapport de la Peshitta avec ces traductions, ce qui renforce l’identité apostolique de ce Simon mentionné au v.34 du chapitre 24 de l’évangile. Au final, la différence nominative qu’on trouve chez saint Paul (cf. 1 Corinthiens 15:5) ne devrait pas nous déranger davantage lorsqu’on le compare à saint Luc 24:34 où le nom Simon apparait. Nous retrouvons ce procédé chez l’Apôtre des Gentils et saint Jacques lorsqu’ils se référèrent au nom Abraham alors que l’épisode sur lequel ils se reposent, c’est Abram. St. Paul a simplement actualisé l’évènement. Ce faisant, nous pouvons raccorder 1 Corinthiens 15:5 à saint Luc 24:34 en prenant soin de prendre en considération les v.12.

    Apparition au Tombeau au v.12

    Remémoration de l’évènement au v.34

    Apparition au milieu des Douze

    Transmission orale de l’apparition dans la prédication apostolique évoquée en 1 Corinthiens 15:5

    L’interprétation qui en découle, à savoir qu’il y a dans le v.12 la mention de l’apparition pétrinienne évoquée par saint Paul, est appuyée quant à elle par plusieurs auteurs de la Tradition de l’Eglise. Par exemple, saint Grégoire de Nysse , Jacob de Saroug (450-521) et saint Jean Damascène témoignent clairement que saint Pierre eut une expérience spirituelle au Tombeau lui permettant d’être effectivement le premier témoin de la Résurrection. Saint Augustin reproduisit la chronologie:

    « Déjà le bruit que Jésus était ressuscité avait été répandu et par les saintes femmes, et par Simon Pierre, à qui il était apparu, et les deux disciples, étant arrivés à Jérusalem, trouvèrent les Apôtres qui s’entretenaient de ce grand événement : ‘‘Et ils trouvèrent assemblés les onze, et ceux qui étaient avec eux, disant : Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il est apparu à Simon’’ »

    Quant à la liturgie mozarabe, elle dira :

    « Pierre courut avec Jean au tombeau et vit les traces récentes (vestigia) de l’homme mort et ressuscité dans les linges »

    Une contradiction entre ce que nous disons et le texte liturgique mozarabe ? Pas du tout ! Ce qui est significatif dans ce texte liturgique est le fait que le Linceul de Turin comporte justement des traces de rayonnement radioactif de neutrons, autrement dit des traces d’une « lumière », se recoupant parfaitement avec ce que dirent saint Grégoire de Nysse et saint Jean Damascène. Le Linceul du Christ a gardé en « mémoire » dans son tissu l’expérience de saint Pierre. En outre, il faut prendre en compte quelque chose que le Texte Saint nous donne : l’apparition du Seigneur ne sera pleinement acceptée que par des preuves matérielles. Les deux disciples d’Emmaüs ont eu besoin de voir la manière dont le Seigneur rompait le pain ; les Onze ne croyaient en l’apparition qui se présentait devant eux qu’à partir du moment où le Seigneur consomma du poisson. Quant à saint Thomas, ce furent les stigmates de la crucifixion qui lui arrachèrent sa profession de foi. Ainsi, le linceul fut une preuve pour saint Pierre, au même titre que ces preuves citées auparavant, de la résurrection du Seigneur.

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  • 25 mars 2018 at 16 h 32 min
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    Cette vidéo sur le linceul de Turin apporte un éclairage.
    Dans la pénombre, même éclairée par une torche, du tombeau, tandis que Jean descendait à son tour, il est impensable que Pierre ait alors manipulé le linceul, et en plus qu’il discerné l’empreinte « roussie » laissée par le corps, et plus encore qu’il ait compris de quoi il s’agissait. Ce qui a marqué Pierre est bien une courte apparition. Quant au signe des roussissures reproduisant la silhouette du crucifié, il ne sera regardé et compris que plus tard.
    https://youtu.be/x8kXiDm5rLc

    Quelques détails :
    06:04 : 1/5 – Le codex de Pray prouve que le Linceul existe bien avant 944
    16:40 : 2/5 – Le Linceul est un « négatif », notion totalement inconnue et inexistante avant le XIXème siècle
    22:28 : 3/5 – L’Évangile exact de la Passion se lit sur le Linceul avec notamment 18 détails inconnus et inconcevables au Moyen-âge
    29:04 : Témoignage du photographe juif Barrie Schwortz, membre du STURP (extrait du DVD Net for God : « Il est l’image du Dieu invisible »)
    32:24 : 4/5 – Un rayonnement 3D orthogonal au Linceul incompréhensible et impossible à reproduire à ce jour, qui a provoqué une oxydation acide déshydratante superficielle
    37:10 : 5/5 – Une singularité absolue constatée de 1.000 manières qui conduit logiquement à mettre en rapport cet objet absolument unique et non reproductible avec une cause forcément unique et non reproductible.
    38:10 : Arbre logique résumant la raisonnement qui conduit à conclure de manière certaine à une cause surnaturelle
    41:44 : Extrait de réponses aux questions
    41:51 : Qu’est-ce qu’une preuve ?
    42:40 : Les preuves ne sont jamais contraignantes
    43:50 : La foi n’est pas une affaire de connaissance
    44:30 : Se décider pour la seule attitude cohérente, juste, adaptée
    45:12 : Si un objet matériel devait garder une trace matérielle de l’événement de la Résurrection, ce ne pouvait être que le Linceul du Christ qui était, en cet instant décisif et absolument unique où le corps physique du Christ a été transformé en un corps glorieux, le seul objet matériel en contact direct avec lui.

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  • 16 avril 2018 at 3 h 30 min
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    Article très éclairant sur le fait que la source araméenne du texte permet de surmonter bien des difficultés de compréhension de la traduction grecque.

    Pour l’anecdote, j’ai toujours imaginé deux situations et deux seules, en ce qui concerne la rencontre de Jésus et des deux disciples :
    – soit les disciples marchaient au devant de Jésus qui les a rattrapés à un certain moment du fait qu’il marchait plus vite qu’eux,
    – soit l’inverse.

    Que la rencontre ait eu lieu au point où deux routes se rejoignent, je trouve cela mille fois plus sublime.

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