Le mystère du tombeau vide : il vit et il crut

Ce que Jean a vu pour croire (Jn 20:6-8)

Texte en pdf ici. Voir aussi : les 50 jours après Pâques ,
les
apparitions du Ressuscité et leur cohérence orale.
Paru notamment dans les Cahiers sur le Linceul de Turin, décembre 2013, p.42-50

________Le passage de l’Évangile selon Saint Jean relatif au tombeau vide a suscité des difficultés de compréhension, du moins pour ce qui est des approches faites à partir du texte grec. Or, nous possédons un texte araméen des plus fiables, indépendant et sans doute antérieur à l’ensemble des manuscrits grecs, et il rend le récit des événements souvent plus accessible, notamment parce qu’il est plus suggestif, comme toute mise par écrit dans les mots mêmes du témoin ; étant nous-mêmes loin de la culture de l’Apôtre Jean, nous avons à faire l’effort de replacer son récit à l’intérieur du monde de l’oralité, et surtout dans le cadre du témoignage à deux voix qu’il rendit aux côtés de Pierre (selon l’exigence d’attestation de deux témoins, cf. par exemple Mt 18:16). 

________Quelques précisions préalables doivent être avancées quant au vocabulaire employé en rapport avec le passage. Le mot grec de soudarion (araméen soudara’ – suaire en français) vient du latin sudarium et désigne généralement une serviette pour éponger la sueur (sudor) ; dans la parabole selon Lc 19:20, on lit en grec que le mauvais serviteur déposa dans un soudarion la pièce que son maître lui avait confiée. On pourrait donc l’appeler aussi un fichu.

________Enroulé et faute d’un tissu plus spécifique, le soudarion a servi à un acte de piété envers le corps de Jésus comme on le faisait pour tous les morts : leur maintenir la bouche fermée [1]. Quant au terme propre au linceul qui était utilisé pour recevoir le corps des défunts et qui était normalement fait de lin (sindôn en grec), il n’en est pas fait mention explicitement dans notre passage, mais c’est le cas en Mc 15:46 ainsi qu’en Mt 27:59 et en Lc 23:53. Cependant, c’est bien de lui qu’on parle sous le terme de linges, kétâné en araméen (c’est-à-dire lins), othonia en grec : le pluriel veut désigner à la fois le linceul et les bandelettes qui enserrent le corps au niveau des mains et des pieds, comme l’Apôtre Jean l’explique lui-même à propos de Lazare (Jn 11:44).

________Ces illustrations permettent de se représenter l’ensevelissement. La tête ayant été enserrée par une mentonnière, le corps fut placé sur le linceul, puis la moitié supérieure de celui-ci fut déposée sur le corps – le suaire-mentonnière est donc sous cette partie supérieure –:

________Ensuite, deux bandelettes maintiennent le linceul autour du corps. Le vendredi saint, la vision que l’Apôtre Jean quittant le tombeau a dû garder pouvait donc être celle-ci :

_________En araméen, le texte est très concret et précis ; il faut le lire (de droite à gauche) comme un témoignage vivant :

________Moins encore que ce qui précède, les quatre derniers mots : “et aplatie au bout sur l’endroit premier” ne forment un descriptif pour les lecteurs. Il s’agit de la mise par écrit d’un témoignage vivant c’est-à-dire avec des gestes : il faut se représenter que Pierre vit d’abord le linceul affaissé, toujours entouré de ses bandelettes ;

puis il voulut voir ce qui, à un bout du linceul, faisait que celui-ci n’était pas plat : il défait les bandelettes et soulève la partie supérieure du linceul jusqu’à l’endroit où la tête avait reposé. Il voit alors le suaire qui l’avait entourée : il était resté enroulé.

_________Le lieu de l’ensevelissement, c’est-à-dire le tombeau que Joseph d’Arimathie avait fait creuser pour lui-même était proche du lieu du Calvaire, à l’ouest des murailles de la ville [2]. Selon ce que suggère Jn 20:14, l’entrée du tombeau devait être située très vraisemblablement vers l’est. En effet, après avoir parlé avec les anges qui sont dans la seconde pièce du tombeau (ou arcosolium), là où le corps avait reposé, Marie-Madeleine “se tourna vers l’arrière” (c’est-à-dire tourna la tête) : comme elle devait être debout dans la première chambre, l’explication la plus rationnelle du fait qu’elle ne reconnaisse pas immédiatement Jésus tient à ce que celui-ci devait se trouver à contre-jour tandis qu’elle-même est dans la pénombre. Elle ne fait donc pas très attention à lui jusqu’à ce qu’il l’interpelle ; et alors seulement, dit le texte, elle “se tourne” vraiment vers lui (verset 16, version grecque). Elle reconnaît alors Jésus dans la lumière du soleil levant. Tout autant que l’orientation vers l’est de la sortie du tombeau, le sens de cet épisode a dû déterminer la direction de la prière des chrétiens. La lumière du soleil levant est devenue la symbolique de l’apparition attendue du Christ lors de la Venue dans la gloire [3].

_________À ce stade, on peut essayer une traduction respectant le mieux possible les mots, les rythmes et les balancements de l’araméen (en commençant le passage au verset 4b) :

_______On peut entrevoir alors pourquoi Jean « crut », lui qui sut voir à travers les détails de la position des linges non seulement la « sublimation » du corps de Jésus, mais qu’il ne fallait pas le chercher aux environs du tombeau – ce que les autres Apôtres firent en vain avant de s’éloigner en emportant les linges (Marie-Madeleine, elle, resta sur place) –: celui qui avait été crucifié était entré dans la gloire. Quant à savoir exactement ce que Jean ou Pierre ou d’autres crurent respectivement à ce moment-là, c’est chose impossible. Et s’ils n’accordèrent pas foi immédiatement à Marie-Madeleine puis aux pèlerins d’Emmaüs qui vinrent leur dire qu’ils avaient vu le Christ (Mc 16,9-12), c’est parce qu’un tel fait leur était encore inimaginable et que, pour ce qui est du témoignage de Marie-Madeleine, eux-mêmes avaient pu constater que Jésus n’était pas dans les environs du tombeau. Du reste, le phénomène de la Résurrection est et restera toujours inimaginable en soi ; aucun des témoins ne dit exactement la même chose, mais ils parlent tous de la même réalité. Tel d’ailleurs est le principe même des témoignages fiables.

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Regardons maintenant la traduction grecque selon l’édition critique établie à la fin du 19e siècle :

20:6 : Simôn Pétros … théôrei ta othonia keimena [4]
_____Simon-Pierre… regarde les linges aplatis

20:7 : kai to soudarion o èn épi [5] tès kéfalès autou ou méta tôn othoniôn_____ keimenon
____et la mentonnière ___qui était [nouée] sur __sa tête __non à la manière des linges ____aplatie

____alla khôris____ entetuligmenon___ eis ‘ena topon
____mais au contraire_ formant une boucle _sur lieu un (du chiffre « 1 »).

________Ce qui saute aux yeux directement, c’est la forte opposition entre les deux participes passés (pas aplatie mais au contraire formant une boucle, enroulée) ; alla khôris est une expression attestée signifiant mais au contraire. Pourtant, d’aucuns ont voulu y substituer une autre opposition, portant sur les lieux, en jouant sur les mots meta (avec les linges) et khôris (à côté) ; c’est oublier que la préposition meta (suivie d’un génitif), à la différence de sun, signifie moins avec que au milieu de, en accord avec. Le traducteur grec a pris soin d’accoler l’adverbe khôris (rendant l’araméen la-sthar, sur un côté) à la conjonction alla (afin d’obtenir l’expression mais au contraire), et cela avant et non après le verbe entetuligmenon : il évite ainsi au lecteur grec de comprendre de travers en imaginant une opposition de lieux (non pas aplatie méta les linges mais enroulée séparément dans un lieu en soi), et il renforce l’opposition entre les deux verbes. Hélas, il semble bien que cette mécompréhension ait présidé à la tradition des traducteurs français (ne regardant que le grec), ce qui contredit pourtant le sens littéral de eis ena topon, vers le lieu un, une expression qui, même en l’absence de comparaison avec l’araméen ou de toute compréhension gestuelle, suggère littéralement un mouvement : le suaire-mentonnière est retombé vers son lieu, c’est-à-dire sur le lieu premier (en entrant) ou sur place [6]!

Voici ce que dit traduction liturgique :

20:6 : … Simon-Pierre … entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là,
20:7 : et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place.
[20:8 : C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut.]

Et voici la traduction de la TOB :

20:6 : … Simon-Pierre … entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là
20:7 : et le linge qui avait recouvert la tête; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes mais il était roulé à part, dans un autre endroit.

________Chacune des deux traductions rend arbitrairement le mot grec « linges » (lins en araméen) respectivement par linceul et par bandelettes, alors qu’il s’agit à la fois de l’un et des autres. Et elles semblent ignorer que le « linge qui avait recouvert sa tête » porte le nom de suaire (grec soudarion, araméen soudara’) – on peut le rendre ici par mentonnière si on veut éviter le mot de suaire –, et qu’il sert moins à recouvrir qu’à entourer le visage (on l’a vu, Jean lui-même l’explique en 11:44).

________Mais le pire vient ensuite : les deux traductions interprètent le contraste que Jean indique entre deux états de situation comme une opposition entre deux lieux : selon elles, le linceul serait à un endroit, et d’autre part le « linge qui avait recouvert sa tête » serait à un autre endroit. Dans ce cas, la seule conclusion logique serait de penser que quelqu’un est passé au tombeau avant les Apôtres et a emporté le corps, tout en laissant derrière lui les linges mortuaires dispersés – ce qui est invraisemblable. Au moins, la traduction liturgique, un peu moins irrespectueuse du texte grec, ne dissimule pas cette contradiction interne : si la mentonnière est « à part » (du linceul), comment peut-elle être « à sa place » (qui est d’être avec le linceul) ? Mais cette contradiction ne peut suffire à détromper le lecteur ou l’auditeur.

________Il est permis, évidemment, de rapprocher l’arbitraire désolant de ces traductions de la volonté de faire de la résurrection, à la manière de Bultman, un récit symbolique inventé par la Communauté chrétienne pour dire son espérance « qu’après la pluie, vient le beau temps » (selon les termes employés par Mgr Jacques Gaillot lors d’une émission télévisée). En tout cas, il est clair une fois encore que le texte araméen est indispensable (celui de l’édition standard est déjà pleinement fiable), et qu’il transmet le témoignage des Apôtres beaucoup mieux qu’une traduction grecque même faite avec beaucoup de scrupules et de soin.

P. Ed-M Gallez et EEChO

 


[1] Cet usage est attesté par exemple dans la Mishna, traité Shabbat, 23:5 où on lit que les proches du défunt seront autorisés à aller resserrer la mentonnière même le jour de Shabbat, si c’est nécessaire. C’est un tel suaire qui “enveloppe le visage” de Lazare (Jn 11:44).  En même temps, un pan du suaire noué sur la tête pouvait recouvrir le visage ; cet usage est attesté par exemple dans le Moed Qatan (27a).

[2] Certains se sont demandé si le tombeau pouvait être aussi près de l’ancienne carrière qu’était le lieu du calvaire (situé à l’extérieur de Jérusalem, non loin de son enceinte à l’époque) – les deux lieux sont inclus dans l’église du Saint-Sépulcre. Ce que la situation ne permet plus d’apprécier, c’est le dénivelé entre le calvaire et le tombeau : il fallait plusieurs minutes pour le contourner. Il n’y a donc pas lieu de chercher un autre lieu pour le tombeau, du côté de la porte de Bethléem (que des fabricants de légende ont rebaptisé « porte des Esséniens » au 20e siècle).

[3] Pour cette raison, normalement, toutes les églises sont tournées vers l’est. Après la destruction du Temple, l’idée de direction de prière a été reprise par le judaïsme : les synagogues antérieures au 2e siècle ne sont pas particulièrement tournées vers Jérusalem, comme elles le seront par la suite. À son tour, cette idée judaïque sera reprise par l’Islam en direction de La Mecque.

[4] Keimena : participe présent passif de keímaï, verbe aux sens multiples tournant autour de être étendu, ou être situé (Mt 5:14), ou même être tombé à plat, s’être affaissé (il remplace parfois le parfait passif de tithèmi, avoir été jeté, selon le dictionnaire Bailly). On ne peut en tout cas pas traduire par gisant par terre ou resté là.

[5] En Jn 11:44 à propos de la mentonnière de Lazare, le traducteur de Jean écrit : “son visage (opsis) était périédédeto, attaché autour, par un soudarion”. Ici en 20:7, il veut dire deux choses en une par la préposition épi : que la mentonnière est nouée sur la tête et qu’un pan de cette serviette entourant le visage est sur celui-ci.

[6] Le traducteur grec a sans doute en tête également l’expression semblable que l’on trouve dans le grec de la LXX à Qohelet 3:20 qui renvoie à 1:6 avec le même sens (sur place, vers son lieu premier).

3 thoughts on “Le mystère du tombeau vide : il vit et il crut

  • 28 mars 2012 at 10 h 39 min
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    Voilà une relecture bien intéressante du témoignage de Jean, qui suscite quelques questions sur lesquelles j’aimerais connaître vos réponses :

    1) Si Jean a composé tardivement son évangile alors qu’il avait déménagé à Ephèse depuis plusieurs années, pourquoi l’aurait-il dicté ou écrit en araméen ?

    2) Vous affirmez que « othonia » désigne à la fois les bandelettes et le linceul, mais ce n’est qu’une supposition. Après sa résurrection, le Seigneur n’est pas sorti nu du tombeau ; sans doute un vêtement a pu lui être procuré par des anges à son service, mais on pourrait supposer tout aussi bien qu’il s’est enveloppé du linceul, et que othonia ne désigne en fait que les bandes.

    3) Si Pierre a dû défaire les bandes et déplier le linceul pour mettre en évidence la mentonnière, ne resterait-il pas dans le récit quelques traces de ce geste, qui demande tout de même du temps ? Ne savait-il pas, aussi bien que vous, que cette bosse à cet endroit, ne pouvait être que celle de la mentonnière. D’autre part, un juif pieux n’aurait-il pas hésité à défaire des linges mortuaires ?

    3) Vous affirmez que les apôtres sont repartis en emportant les linges, mais rien ne l’indique dans ce passage.

    Léa Vindex

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  • 8 avril 2012 at 18 h 37 min
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    Bonjour !
    J’ai lu avec intérêt cet article, mais je n’ai pas pu m’empêcher de relever la traduction très différente que le père Guigain lui-même donne de ce passage, dans la « cohérence orale » des récits des apparitions du ressuscité que vous donnez en lien en tête de l’article, et qu’on retrouve dans son avant-dernier ouvrage :

    « Et il vit que le linceul était posé à sa place.
    Et que le suaire, qui serrait sa tête, n’était pas avec le linceul,
    mais que, roulé, il était posé à part, en quelque lieu. »

    Et il ajoute en note :

    « Le suaire (sudarium), qui servait à couvrir le visage et à tenir close la bouche, aurait dû se trouver sous le linceul qui enveloppait tout le corps. »

    Comment concilier ces deux versions ? Les pères Guigain et Gallez sont-ils en désaccord?

    Merci de vous pencher sur cette question.

    A vous lire.

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    • 5 août 2014 at 11 h 22 min
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      Le texte que vous citez est antérieur à l’article, qui a été l’objet d’échanges entre nous. Il faut prendre définitivement congé de l’interprétation occidentale du texte de Jn 20, basée sur un apriori spiritualiste (c’est-à-dire fidéiste : Jean n’avait aucune raison de croire, et en fait il n’a rien vu) plutôt que sur une interprétation historique et littérale. P. Edouard-Marie

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