Du signe du Taw au « signe de la croix »

Nous avons déjà abordé ici ou là cette question du signe du Taw, menant au « signe de la croix ». Suite à un commentaire qui la posait, nous reproduisons ici le cœur des pages 89-101 qui en traitent, tirées de Guigain Frédéric, Exégèse d’Oralité Tome I, éd. Cariscript, 2011.
Le tome II doit paraître incessamment et nous ne manquerons pas d’en parler.

Voici donc l’extrait, qui concerne la fête des tentes ou Souccot (photo : C. Boyer – une tente publique à Jérusalem) .

___ Le mois d’automne se poursuit alors avec les festivités qui remontent directement à ses origines agraires : « le pèlerinage des Tabernacles » (Lv 23,34), c’est-à-dire des huttes de la rentrée des récoltes, dont la tradition hébraïque a fait le mémorial annuel des quarante ans d’errance dans le désert après la sortie d’Égypte. Dès la fin de Yom Kippour, on commence à apprêter des tentes à claire-voie, à travers lesquelles on peut apercevoir le ciel étoilé et sous lesquelles, à partir du 15 Tisri et pendant une semaine, le peuple d’Israël doit passer ses nuits à étudier la Torah, en méditant particulièrement sur la précarité de l’existence et le secours divin dans les épreuves. Le festival continue la démarche pénitentielle engagée avec le début du mois d’octobre juif, mais se charge d’une connotation joyeuse, due aux veillées communautaires dont elle fait l’objet commémorant l’assistance providentielle du peuple hébreu jusqu’à la Terre promise.

___ À l’époque de Notre-Seigneur, depuis le retour d’Exil et surtout la prophétie de Zacharie sur les temps messianiques et le châtiment de l’Égypte (14, 16-19), la festivité se charge d’une intense signification eschatologique, en devenant le mémorial explicite du rassemblement de toutes les Nations à la fin des temps sous le sceptre du Messie attendu. Parmi les nazaréens (les « conservateurs » opposés aux « traîtres » Sadducéens ou Pharisiens), se rattache notamment à cette festivité la pratique de la signation du front par la marque du Salut, en référence à la vision d’Ézéchiel (9, 4-6) :

« Le Seigneur lui dit :Passe au milieu de la ville, au milieu de Jérusalem ; fais un taw sur le front des hommes qui gémissent et se plaignent à cause de toutes les abominations qui se commettent au milieu d’elle.” Puis je l’entendis dire aux autres : “Passez dans la ville à sa suite et frappez ; que vos yeux soient sans compassion et vous sans pitié. Vieillards, jeunes hommes et jeunes filles, enfants et femmes, vous les tuerez jusqu’à l’extermination ; mais ne vous approchez de personne qui portera le taw.”»

[Cette pratique de la signation] n’est en fait qu’une reprise prophétique de la geste de la sortie d’Égypte (Ex 12, 13-14) :

« Le sang vous servira de signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang. Je passerai par-dessus vous et le fléau destructeur ne vous atteindra pas quand je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là vous servira de mémorial. Vous ferez ce pèlerinage pour fêter le Seigneur. D’âge en âge – loi immuable – vous le fêterez. »

___ Aussi les dévots se signaient-ils le front, en ce festival de la commémoration de la sortie d’Égypte et des épreuves ultérieures de la fidélité du peuple, en gage d’appartenance personnelle au rassemblement messianique promis [1].

___ Tel est précisément le contexte religieux de cette troisième perle du Collier de la Transfiguration, correspondant à la troisième festivité du mois d’automne : Notre-Seigneur, en effet, y livre un profond enseignement sur la croix, qui est en fait en étroite relation avec les Tabernacles.

___ Car l’érection des tentes se faisait justement sur des pieux en forme de croix, plus exactement sur des sortes de mâts, servant de principal support pour les toiles, munis de petits bras, qui permettaient d’accrocher en hauteur les provisions. Et, puisque cette festivité était l’occasion de la signation dévotionnelle du front avec un taw (de Torah), qui se dessinait en cursive comme le khi grec ou une croix grecque (+), Il en tira un jeu de mots en araméen – intraduisible en une autre langue – qui resta dans la mémoire des Apôtres comme l’essentiel de ce récitatif initiatique.

___ En effet, en araméen, le terme croix se dit de deux manières : si l’on désigne le simple croisement de deux lignes, on dira slyba’ ; mais si l’on désigne l’instrument de torture, abondamment utilisé à l’époque par les Romains pour impressionner les populations [2], on dira zqyfa’. Ainsi, à ceux qui se prévalaient de la signation de leur front avec un taw, c’est-à-dire avec le dessin d’un simple croisement de lignes (slyba’), comme de la marque publique de leur fidélité aux promesses messianiques, Il conseilla plutôt de porter sur eux l’instrument de Sa Passion prochaine (zqyfa’), en gage de leur détermination à Le suivre jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au rassemblement eschatologique et au Jugement universel de toutes les Nations par le Fils de l’homme, annoncé par Daniel [3] .

___ Et cela d’autant que le mémorial de l’errance au désert ne saurait faire l’impasse sur l’épisode du serpent d’airain par lequel les Hébreux obtinrent le salut de leurs péchés [4], et dont la forme, combinant le serpent et une croix, renvoie évidemment au hiéroglyphe égyptien de la vie (), devenu désormais, par la combinaison du taw cursif avec le qof sémite (ק de qyamta’, Résurrection) ou le rho grec (de χριστος), le symbole des mystères de la Pâque du Seigneur pour toute la première génération.

_____________________
[1] Pour un tour d’horizon archéologique sur cette question et ses avatars historiques, voir E.-M. Gallez, Le Messie et son prophète, tome II, pp. 395-420, éditions de Paris, Versailles, 2005.
[2] Mais, de façon analogue, aussi les Perses, cf. Esd 6,11 : « Voici mes ordres concernant quiconque transgressera cet édit : qu’on arrache un pieu de bois de sa maison et qu’on l’empale tout droit dessus [זְקִיף, zqyf] ; en outre qu’on transforme sa maison en tas d’ordures. » (TOB).
[3] Cf. Ap 14, 1 ; 4 : « Et je vis : L’agneau était debout sur la montagne de Sion, et avec lui les cent quarante-quatre mille qui portent son nom et le nom de son Père écrits sur leurs fronts. […] Ils suivent l’agneau partout où il va. Ils ont été rachetés d’entre les hommes comme prémices pour Dieu et pour l’agneau. » (TOB).
[4] La sentence du Seiְgneur à ce propos est récitée, dans le filet oral de saint Jean (3,14-15), en relation à la Pentecôte, dont la thématique est connexe à celle des Tabernacles.

3 thoughts on “Du signe du Taw au « signe de la croix »

  • 13 juin 2017 at 15 h 38 min
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    Bonjour à tous, et merci pour cette publication.
    Une question : comment nous est transmise cette pratique chez les nazaréens/conservateurs de la signation du front dans le contexte de la fête des Tentes à l’époque de Notre Seigneur ?
    Comment nous sont connus, par ailleurs, ces conservateurs?

    Merci, et bravo.

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  • 15 juin 2017 at 11 h 45 min
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    Dans la tradition patristique gréco-latine, on ne retrouve pas beaucoup d’indications à ce sujet à ma connaissance, hormis celle de Tertullien :

    “Ipsa est enim littera graecorum Tau nostra autem T species Crucis quam portendebat futuram in frontibus nostris” (Adversus Marcionem, III, 22,6).

    Explications.
    Selon un récit rabbinique ancien, lors de la création, Dieu S’est demandé par quelle lettre de l’alphabet commencer la Tôrah ; l’une après l’autre, elles sont toutes écartées (sauf le b, évidemment). La raison invoquée pour le rejet du tâw est la suivante :

    “Dieu dit : Dans les jours lointains, Je te placerai sur le front des hommes en signe de mort” (cf. Ginzberg Louis, Les légendes des Juifs, vol.1, Paris, Cerf, 1997, p.9).

    Or, selon les textes de l’Exode et d’Ezéchiel, il s’agit au contraire d’un signe de salut et de vie. Manifestement, on est donc là devant une polémique anti-hébréochrétienne qui suggère que, effectivement, le signe du taw était utilisé par les chrétiens. Simplement lors du baptême ?
    Non : dans le Contre Marcion, Tertullien indique un emploi du signe du tâw plus large dans un passage du livre (qui n’évoque pas directement l’onction du baptême mais qui est axé sur un rapprochement entre le tâw hébreu et la forme du Tau grec :

    “Cette lettre Tau des Grecs est en effet notre T – [la] forme de la Croix qu’elle préfigurait telle qu’elle serait [un jour] sur notre front”( III, 22,6 – traduction du texte latin supra).

    Or l’Epître de Barnabé fait remarquer aussi que la croix est “en forme de T”. Bien sûr, dans le récit de l’Exode et dans la prophétie d’Ezéchiel, ce n’est pas le “Tau des grecs” qui préfigurait la croix mais le tâw hébreu. Pour autant l’allusion de Tertullien au signe visible porté par des chrétiens manque de précision – il semble dire qu’il s’agit d’un T plutôt que d’un + –, et il ne dit pas clairement s’il le voit faire autour de lui à ce moment-là.
    Quoiqu’il en soit, le témoignage de Tertullien est explicite, même si on ne sait pas non plus si ce signe était permanent ou pas. Il est possible qu’il le fût, comme un tatouage : les chrétiens coptes d’Egypte ont gardé une telle habitude (particulièrement courageuse), non certes sur le front mais sur le poignet gauche.

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  • 21 juin 2017 at 14 h 34 min
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    Merci pour cette réponse très documentée!

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