7 août, Irak: fuite de cent mille chrétiens. Pourquoi ?

Ouvrons nos cœurs aux chrétiens de Chaldée

Les événements

   La situation des Chrétiens en Irak est redevenue dramatique depuis la journée du 5 août 2014, au cours de laquelle quatre d’entre eux sont morts dans un bombardement visant les positions kurdes. Dans la journée qui a suivi, les militaires kurdes qui, il y a peu encore, revendiquaient le contrôle de toute la plaine de Ninive ont annoncé qu’ils se repliaient vers le Nord.

chretiens_Irak_aout-2014    Sachant que les islamistes de l’EIIL les expulseraient de la pire manière (comme ils l’ont fait pour les quelques familles qui restaient encore à Mossoul), les chrétiens ont quitté Karakosh, où ils étaient revenus il y a peu de jours, et ils ont également abandonné les bourgades environnantes. Ainsi, dans la chaleur de l’été, ils ont dû partir à cent mille vers le nord, désertique. Près de deux cent mille Yézidis sont également concernés : ils sont membres d’une secte gnostico-musulmane que les islamistes entendent éradiquer également.
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   Soutenir les chrétiens dans cette épreuve terrible – ils sont dans le dénuement complet –, est une nécessité urgente ; on peut envoyer des dons à : la fraternite-en-irak (voir aussi sa page Facebook avec les nouvelles), l’oeuvre d’Orient, et l’Aide à l’Eglise en détresse, qui relaie l’appel de Mgr Sako, Patriarche des Chaldéens.
   Ces associations chrétiennes ont montré leur fiabilité sur le terrain irakien.
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Quel sens ? Pourquoi ?

   Cependant, l’aide à apporter ne relève pas seulement d’une nécessité humanitaire. Ce qui est en jeu est bien plus grave. Toutes les situations ne sont pas égales, et il serait erroné de dire, sous le prétexte que les islamistes tuent aussi des musulmans, que les chrétiens ne seraient pas victimes d’un processus d’épuration (potentiellement génocidaire comme il y a cent ans). Dès ses débuts et jusqu’à nos jours, l’Islam est marqué par une suite de tueries entre musulmans – il en est d’ailleurs ainsi dans tous les mouvements politico-religieux (messianistes). Ceci n’a jamais empêché ces derniers de poursuivre leur programme d’éradication du christianisme (dont ils constituent des contrefaçons). Car, même animés par les meilleures intentions du monde (souvent peu étrangères aux coutumes ou aux idéaux chrétiens), les hommes marqués par de telles idéologies ne peuvent pas s’abstraire de celles-ci par eux-mêmes. Ceux qui portent le monde et l’empêchent de sombrer davantage encore sont les chrétiens.
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   C’est pourquoi la présence de vrais chrétiens et le rôle qu’ils peuvent jouer sont si importants pour l’avenir de chaque nation. Les aider quand ils sont dans l’épreuve des persécutions relève donc d’une priorité objective – et d’une obligation de la fraternité chrétienne, dans la mesure où le chrétien occidental de base comprend cette notion dont il n’a généralement pas entendu parler. Sans chrétiens en Irak, jamais la paix ne pourra se réaliser, sinon celle du cimetière – certains musulmans s’en rendent compte et le disent.
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   On se souvient des maisons de Mossoul marquées d’un « N » (comme Nasrâni, c’est-à-dire chrétien en arabe islamique), accompagné d’un décret de spoliation et d’expulsion tel qu’on le voit ici :

Mossoul_maisons_nun_EIIL-DAECH   L’exode chrétien a suscité l’appréhension parmi les musulmans les plus lucides – surtout des femmes, comme en témoignent ces deux présentatrices TV, l’une libanaise, Dima Sadeq, présentatrice vedette de la chaîne LBCI, l’autre irakienne, Dalia Al Aqidi : toutes deux ont eu le courage de dire ouvertement leur solidarité avec les chrétiens chassés de leur terre ancestrale, et l’une de porter un tee-shirt « N », tandis que l’autre portait une croix au cou  :
Dima Sadeq, présentatrice vedette de la chaine libanaise LBCIirakienne   Intuitivement, elles savent que, sans les chrétiens, l’Islam sera livré à ses pires démons, même s’il s’agit pour une part de démons extérieurs. Or, comment de tels événements ont-ils été possibles ?
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   Le 27 juillet, Mgr Grégoire Pierre Melki, Exarque patriarcal de Jérusalem et de Terre Sainte pour l’Eglise Syriaque-Catholique, cernait ainsi la question (extraits de son interview) :
"La présence chrétienne est menacée, alors même que la région n’a cessé d’avoir des Chrétiens depuis les premiers siècles. Le silence nous fait mal. Le soutien matériel est bien sûr nécessaire, mais, aujourd’hui les Chrétiens ont besoin de soutien moral ! Ils sont laissés pour compte [...] .Pour expliquer la situation, observez la réalité ; la clé est bien visible. D’une part, il y a le pétrole, qui rend cette région principalement désertique et relativement peu développée particulièrement attractive. D’autre part, il y a ces miliciens djihadistes qui circulent à travers le Moyen et Proche-Orient, concentrant toute l’inquiétude des pays musulmans voisins. A qui profite cette situation ? Quelle puissance, quel pays aurait les intérêts et les moyens de stimuler ces terroristes ? Je laisse chacun méditer cela, avec une liberté de pensée bien nécessaire et pourtant interdite."
   Deux niveaux d’analyse apparaissent : l’un concerne évidemment la géo-politque, et l’autre concerne des formes subtiles de complicité, notamment par le silence (y compris spirituel). Voyons d’abord le premier.
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    Sur BFM-TV le 7 août, le Conseiller Patrick Karam parlait de la nécessité de soutenir les réfugiés, et il en profitait pour mettre en garde contre des ONG islamiques par lesquelles les dons récoltés aboutissent dans les caisses des mouvements islamistes. Car il soulevait la question de fond : avec quel argent (il faut des millions !) les islamistes font-ils la guerre, qu’ils soient affiliés à Al-Qaeda, à l’EIIL (Etat islamique d’Irak et du Levant, dont le sigle a été raccourci en EI – Etat Islamique) ou à tout autre groupe jihadiste ? Pourquoi ne traque-t-on pas les bailleurs de fonds, qu’ils soient des Etats ou de (très) riches particuliers ? Et on pourrait ajouter : comment ces mercenaires jihadistes venus des quatre coins du monde se procurent-ils leurs armes ? Comment sont-ils payés régulièrement – par quels circuits d’argent, nécessairement très visibles – et avec quelles complicités ? Qui les entraîne à la guerre moderne ? Qui leur fournit les renseignements militaires nécessaires (notamment par satellite) ? Telles sont les questions premières, que les médias aux ordres se gardent bien de soulever.

Un monstre qui échappe à son créateur

    Et aussi : quels sont leurs buts, ou les buts de ceux qui les dirigent ?
   Si l’on veut comprendre, on ne peut passer sous silence les liens étroits qui, dès 2011, unissent les services US aux jihadistes sunnites en Syrie (voir également ici). Il existe même une collusion avec la mouvance islamiste à un niveau beaucoup plus élevé, celui du Département d’Etat, en particulier par la présence de membres des Frères musulmans (contre lesquels 30 millions d’Egyptiens se sont levés en juin 2013). Les noms et les postes (très importants) occupés par ces gens sont connus, avec toutes les preuves possibles. Tous les Egyptiens le savent, mais il s’agit, là encore, d’un sujet médiatique interdit. Ainsi que l’écrivait Mounir Bishay le 6 août dernier :
“Où est l'Amérique dirigé par le président Obama? Vous, Monsieur le Président, vous vous êtes entouré de conseillers fidèles aux Frères Musulmans. Vous avez dépensé des milliards de l'argent des contribuables américains pour les soutenir. Vous avez parlé fortement de leur faveur chaque fois que vous avez senti que leurs droits étaient en danger. Pourquoi ne pouvons-nous pas voir que vous offrez le même soutien aux chrétiens de Mossoul ?”
    Autour de la Syrie et sur le territoire syrien, plus de 100 000 jihadistes ont été rassemblés. Le but de l’opération était d’installer à Damas un gouvernement islamiste soumis ou, à défaut, de réduire la Syrie à l’état de ruines (ce que Washington appelle la politique du « chaos contrôlé »). Toute la formation et l’approvisionnement de ces jihadistes s’effectuent sous responsabilité turque ou grâce aux bases de l’Otan en Turquie, et plus récemment en Jordanie aussi, mais les Jordaniens ne s’en mêlent pas (tout est aux mains des services US).
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   Or, contrairement à toutes les prévisions, la population syrienne a fait bloc derrière son gouvernement (majoritairement sunnite !) et l’armée syrienne de conscrits, et les terroristes islamistes ont subi une suite de défaites. Que faire donc de ces 100 000 mercenaires ou plus, venus de presque tous les pays du monde (dont 700 « Français » au moins), surtout après que l’attaque américaine massive contre la Syrie ait été annulée en septembre dernier ? Est alors réapparu le vieux projet de diviser l’Irak en trois zones (kurde au nord, sunnite au centre et chiite au sud). Pour le réaliser, seule une partie de ces jihadistes internationaux était nécessaire – leur nombre en Irak est cependant beaucoup plus élevé que celui de 15 000 officiellement admis.
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    Ce témoignage d’un ancien cadre d’Al-Qaeda à propos de l’EIIL et de son chef, Abu Bakr Al-Baghdadi, prend alors tout son sens :
EIIL_servicesUS_    Le témoin de cette vidéo oublie certes de rappeler que ce sont les services US qui, organisant la résistance islamiste à l’invasion soviétique en Afghanistan (de préférence à la résistance nationaliste), ont été à l’origine d’Al-Qaeda (il y fut impliqué lui-même). Cependant, il est crédible pour le reste, notamment quand il parle des liens US avec la continuation d’Al-Qaeda qu’est l’EIIL (ce qui est corroboré ici ou ici) ou à propos d’Al-Baghdadi (ce qu’éclairent cet article de Jeune Afrique, ou celui-ci ou celui-là).
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   Evidemment, on ne peut pas arrêter sur ordre une armée de fanatiques qui rêvent de prendre le contrôle de zones qui ne leur ont pas été attribuées, à savoir de Kurdistan et la région chiite au sud. D’où l’intervention (très tardive) de bombardiers américains contre eux. Quant à la population sunnite irakienne soumise à la charia, elle oscille entre la collaboration avec les envahisseurs jihadistes étrangers – certains rêvent d’en découdre avec les Chiites qui les ont opprimés durant 10 ans – et des tentatives de révolte (inspirées par les anciens du parti Bath).
     Les alliances changeront sans doute encore, sur fond de pétrole et d’hypocrisie ; mais ce qui risque de ne pas changer dans l’immédiat, c’est l’exil des chrétiens de Mossoul-Ninive.

Un christianisme enraciné dans l’héritage apostolique

    Ce départ est terriblement symbolique car cette ville constitue le cœur de « l’Eglise de l’Orient » depuis le temps des Apôtres. C’est un peu comme si les catholiques latins se voyaient chassés de Rome et d’Italie. De plus, il s’agit du christianisme le plus directement enraciné dans l’héritage apostolique grâce à la conservation en araméen de ce qu’ont dit et fait les Apôtres. Il a été peut-être le plus vivant au regard des siècles, si l’on considère le territoire immense sur lequel il s’étendait (depuis la Palestine jusqu’à la Chine et l’Inde inclues) et le nombre de ses fidèles, supérieur à l’ensemble des autres Eglises, du moins jusqu’aux grands massacres commis par Tamerlan. Et il a été aussi le christianisme le plus persécuté au cours des siècles, ce qui s’explique sans doute par ce qui précède.
   Du fait des attentats anti-chrétiens que tolérait le pouvoir chiite mis en place par l’occupant, la plupart des familles chrétiennes avaient déjà quitté Mossoul en 2008 (voir cet article). Mais leur exode total s’est réalisé en ce mois de juillet 2014. Les médias en ont parle un peu, surtout à cause des persécutions que certains groupes plus ou moins musulmans subissent également de la part des jihadistes, en particulier les Yézidis (la vidéo de cette députée irakienne qui en parle avec les larmes aux yeux a fait le tour du monde) ; sinon, auraient-ils seulement évoqué le drame vécu par les les chrétiens ?
   Quand en avril, des chrétiens ont été crucifiés en Syrie (à Maaloula puis à Abra (une banlieue lointaine de Damas), puis aussi à Raqqa, le silence avait régné – mais le Pape avait eu le courage d’en parler dans son homélie du 2 mai. On pourrait multiplier les exemples de tels silences.
  C’est « un silence qui fait mal », comme le disait Mgr Melki, et il a une dimension spirituelle. « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent » enseigne Notre Seigneur (Mt 5,44). Pourtant, où prie-t-on pour la conversion des jihadistes ? Quels responsables chrétiens de France ou d’ailleurs ont invité à prier à cette intention, alors qu’il ne faut pas aller bien loin pour rencontrer tel ou tel de ces « fous de Dieu » ? Une telle prière a du sens : même des terroristes peuvent se convertir (voir également ici, ici ou ici).
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   De plus, la prière faite ensemble a vraiment du poids. En août 2013, le Pape François a invité les chrétiens à prier pour un objectif précis (et non pour une vague intention générale comme on en entend dans les églises, et qui, par définition, ne peut pas être exaucée) : c’était pour que des négociations s’instaurent autour de la guerre syrienne, c’est-à-dire pour que les USA n’attaquent pas directement la Syrie avec leur armée (et celles des Européens). Cette prière a été exaucée, in extremis. Début septembre, Obama annulait ce projet fou d’invasion, qui menait droit à une guerre continentale. Et des négociations ont commencé à Genève-Lausanne. Alors, aujourd’hui, pourquoi pour la prière pour la conversion des jihadistes n’est-elle pas une grande cause ? Est-ce parce qu’elle risquerait d’ouvrir les yeux sur ce qui inspire ces jihadistes, et ainsi mettrait en question le dogme laïciste ? Car selon ce dogme qui sert de « prêt-à-penser », il n’y aurait de problème « qu’avec les extrémistes », l’Islam étant bon en soi (ou pas pire que le christianisme). Mais au vu des horreurs islamistes, où donc sont les fatwas condamnant les jihadistes ?

Oser prier en vérité

   C’est vraiment méconnaître le phénomène islamique historique que de croire que l’on peut le circonvenir, voire le manipuler, en s’accordant simplement avec des « modérés » (et avec des Etats comme l’Arabie Saoudite) en vue de se garantir un « vivre ensemble » paisible. Une des raisons de cette impossibilité est le fait que les « fous de Dieu » auront toujours la prédominance idéologique sur les autres musulmans, car
  • le projet des fanatiques d’épurer la terre de ses non-musulmans, est radicalement coranique ; de ce fait, même si l’on déplore sincèrement de devoir en arriver à commettre des massacres, si c’est Dieu qui le demande, il faudra le faire ;
  • d’autre part, toute victoire islamiste (véritable ou présentée comme telle dans les vidéos de propagande) signifie qu’Allah est du côté islamiste et donc que tout musulman doit y adhérer (ou au moins faire semblant de s’en réjouir, sinon il est un traître).
   L’Islam pose en effet un problème aux sociétés civiles de tous les pays du monde, y compris à celle d’un pays islamiste comme le Pakistan. Ce problème, on n’a fait que l’aggraver en confinant les musulmans dans leurs croyances plutôt qu’en les aidant à mettre en question le système qui les enferme et qui produit des horreurs à répétition, au nom d’un avenir supposé radieux promis par Dieu. Et en refusant de leur apporter l’Evangile. Combien d’attentats les djihadistes « français » devront-ils commettre au pays pour que nos responsables religieux ouvrent les yeux ? Quand sortirons-nous de la désinformation spirituelle dans laquelle on s’est enfermé depuis tant d’années, et oser prier en vérité ? Certains auraient-ils honte d’être chrétiens ?
   Nous avons à soutenir largement les réfugiés chrétiens qui ont tant à nous apporter spirituellement, eux qui sont aujourd’hui dans le plus grand dénuement matériel. Il faut les aider à s’installer au Kurdistan, comme le demande la Patriarche Mgr Sako, par exemple en implantant des relais pour les entreprises françaises de sorte que les chrétiens contribuent au boom économique de la région. Et aussi accueillir ceux qui arriveront en France. Le ferons-nous ? Ouvrirons-nous nos cœurs et nos portes… et nos oreilles aux chrétiens d’Orient ?
P. Edouard-Marie Gallez
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