Session 2021 : Jean, l’évangile en filet – Fr.Breynaert

Au cours de la session d’été 2021, Françoise Breynaert a présenté Jean, l’évangile en filet paru le 8 décembre 2020 (Parole et Silence – préface Mgr Yousif Thomas Mirkis, Archevêque chaldéen de Kirkouk et Sulaimanyah, Irak).Voici l’exposé passionnant qu’elle a donné. On peut trouver aussi une brève présentation du livre ici ou en ce texte PDF.
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L’exégèse allemande repose sur un postulat

Le grand postulat de l’exégèse allemande est que les évangiles datent d’après 70 et que beaucoup d’inventions sont intervenues lors de la rédaction − ou plutôt des rédactions successives − des évangiles, par exemple en matière de prophétie. Jésus n’aurait pas pu dire : « Détruisez ce Temple et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 19), ni : « De ce que vous contemplez, viendront des jours où il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit jetée bas » (Lc 21, 6), ni cette parabole : « Le roi fut pris de colère et envoya ses troupes qui firent périr ces meurtriers et incendièrent leur ville » (Mt 22, 7). Réfléchissons. Avant Jésus, le prophète Jérémie avait vu que l’iniquité chasse la présence divine du Temple (Jr 7, 11-14) et par conséquent « détruit » le Temple ; devrait-on nier sa prophétie ? Et concernant Jésus, faudrait-il supposer une communauté imaginant un Jésus qui non seulement annonce sa mort et sa résurrection, mais aussi un « retour » glorieux, lequel n’a pas encore eu lieu ?

De même, selon ces exégètes, la christologie des évangiles est, à des degrés divers, le fruit de la méditation des communautés. Il y aurait, selon les communautés, des christologies plutôt basses et d’autres qui seraient hautes. Il faudrait notamment supposer une communauté imaginant la foi trinitaire ou créant la théologie sacramentelle.

Tenir compte de la civilisation orale

Rien ne nous oblige à suivre le postulat de l’exégèse allemande. Nous pouvons, et sans doute nous devons en sortir et prendre comme base scientifique la civilisation orale dans laquelle les évangiles ont été composés. Ces civilisations sont capables de faire des compositions très soignées et mémorisables. Elles utilisent pour cela des techniques précises :

Les phrases sont rythmées par des reprises de souffle que l’on récite avec quelques gestes et un balancement droite gauche.

Les évangiles sont une composition, inspirée par l’Esprit Saint, faite à partir de récitatifs oraux (les perles) composés par les témoins directs de Jésus. Nous parlons de « perles », parce que dans une civilisation orale, on « enfile » les petites compositions orales les unes aux autres pour former des « colliers » cohérents et mémorisés.

Le témoin-compositeur d’un tel « récitatif » engage sa crédibilité : il ne peut pas mentir sans perdre sa place sociale. De son côté, la communauté ne changera plus le récitatif. S’il y a des compléments ultérieurs faits par d’autres, elle les distinguera toujours du récitatif.

Dans les civilisations orales, l’écrit est simplement un « aide-mémoire », éventuellement tenu pour sacré.

Repartir du texte araméen

Le Vat.sir.12 est la copie, en syro-araméen, d’un original apporté de Jérusalem au 1er siècle. Et parmi les textes latins anciens, on trouve le manuscrit dit Brixianus qui est homogène aussi bien au grec du Codex de Bèze (D05) qu’à ce Vat.sir.12 syro-araméen. Ces indications sont significatives. La Pshitta Nouveau-Testament se trouve sur le web sous différentes formes, notamment le fac-similé du manuscrit Khabouris[1], qui ne présente pas de variante notable par rapport au Vat.sir.12.

Mathieu, Marc, Luc et Jean

Grâce aux témoignages patristiques, tous les spécialistes soulignent le rôle majeur et presque exclusif joué d’abord par l’évangile selon saint Matthieu dans la liturgie, puis très vite par celui de Marc, ensuite par celui de Luc et beaucoup plus tard par celui de Jean – des siècles plus tard même, spécialement en Orient[2]. Ceci n’a rien pour surprendre, Jean n’ayant pas composé son filet de méditation pour être utilisé lors des liturgies où il convient d’abord d’annoncer le salut à tous, y compris des catéchumènes qui découvrent les choses peu à peu.

L’organisation du lectionnaire de Matthieu colle aux lectures de l’année liturgique juive, depuis Rosh Hashana et Yom Kippour en septembre, Souccot (fête des tentes) en octobre, Pâque en avril ou mai, et jusqu’à la Pentecôte (Chavouôt) en mai ou juin. En tant que lévite, le travail de mise par écrit du lectionnaire de référence revenait à Matthieu, et il fut nécessaire de le fixer en l’an 37 à l’occasion des troubles obligeant les apôtres à s’éloigner provisoirement de la communauté de Jérusalem. Théodore Bar Koni, évêque de l’Église de l’Orient (fin VIII° − IX° siècle) dit : « Matthieu a mis par écrit son annonce à la suite de la mort d’Etienne et lorsque les fidèles ont vu que les apôtres allaient être séparés d’eux » (Scholies, t. VII).

Jean est le « disciple bien-aimé » (Jn 13, 21 ; 19, 26 ; 20, 28), littéralement « Talmidâ drahêm » : le disciple « des entrailles ». L’explication la plus simple distingue trois sortes de disciples. Tout d’abord, celui qui, comme le nom de Simon l’indique, écoute. Il y a ensuite celui qui retient bien tout par cœur, Nathanaël surnommé Bar Thoulmaï (le fils de la jarre – où l’on conserve les documents) doit être un de ceux-là. Et puis il y a celui qui est « d’rahem », le plus en union spirituelle avec le maître, qui perçoit la pointe la plus fine de son enseignement et qui est capable de s’exprimer comme lui, avec l’esprit et les gestes de son rabbi, en exprimant l’émotion de la même façon.

Malgré son jeune âge, Jean avait reçu du Seigneur en croix le testament « voici ta mère » (Jn 19, 25-27). La Vierge Marie n’a pas cessé de rassembler autour d’elle, et parmi ceux qui viennent la voir, certains se mettent à l’école de Jean qui est auprès d’elle. De son côté, Jean, qui avait pour vocation d’être auprès de la Vierge Marie, avait pu préparer et mûrir en sa présence une formation profonde. Le rayonnement maternel de la Mère du Seigneur a contribué à former de futurs bergers, et c’est dans ce but que Jean a préparé son filet, sous la forme d’une composition orale, en deux fois (le protofilet puis le filet final). Ce type de composition est adaptée à de riches méditations : Jean a eu un rôle spécifique, celui de formateur auprès des anciens, des prêtres.

FILET
La récitation du filet peut se faire :
en 1A, 1B, 1C (fil horizontal), ou en 1A, 2A, 3A (fil vertical). Dans la culture araméenne, un récitatif,
spécialement s’il s’agit d’un filet,
est introduit par une perle-shouraya et est scellé par une perle-houtama.

En 41 ou 42, après l’assassinat de son frère, Jean quitte Jérusalem et part à Ephèse, signale Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique 3, 1). Il est accompagné, bien sûr, de la Vierge Marie. Vers 42 (?), il atteint l’âge de trente ans, son enseignement peut alors sortir du seul cercle de ses disciples et des proches de Marie.

A cette époque, Marc « publie » à Rome, en latin puis en grec, les aide-mémoires des récitatifs de Pierre. De la sorte, le témoignage de Pierre se met à circuler par écrit dans les milieux gréco-latins. C’est une invitation à Jean à en faire autant avec son propre témoignage, primitivement composé en alternance avec celui de Pierre sous les colonnades du Temple (cf. Ac 3, 11).

Mais entretemps, Jean l’avait organisé en filet de méditation ‒ le protofilet. Or il ne lui semble pas possible de mettre par écrit un « filet », car on ne peut pas transformer en un écrit linéaire ce qui est fait pour être médité en filet. Le rayonnement de Jean est donc limité à ceux qui se font ses disciples ou des disciples de ses disciples.

Par ailleurs, dans les années après 42, on peut penser que Jean ait développé son enseignement en le recomposant en filet plus grand. Marie, « Mère du Verbe », n’y fut sans doute pas étrangère. Un tel travail se fait lentement, comme un musicien compose une symphonie ou un peintre une toile complexe. Il convient de le dater du vivant de la Vierge Marie, et envisager qu’il fut finalisé pour la rencontre des apôtres à Jérusalem pour l’année 47-48 qui est une nouvelle année sabbatique.

MISE PAR ECRIT DE L’EVANGILE DE JEAN

Eusèbe de Césarée : « Jean, à ce que l’on dit, continuait sa prédication tout le temps sans mise par écrit. Finalement, il en vint aussi à écrire… » (Histoire ecclésiastique 3, 24,8).

Eusèbe (et Jérôme), éloignés de la culture orale, n’ont pas su percevoir les motivations de Jean : la mise par écrit trahit l’effet d’une méditation en filet.

En araméen. « Jean a été mis par écrit la trente-deuxième année après l’Ascension de Notre Seigneur » ‒ donc en 61 (Codex géorgien, § 19) Donc en l’an 61. « La première mise par écrit de l’Evangile de Jean a été faite à Antioche » (Memra sur Jean).

En grec. « Jean l’évangéliste a dicté son Évangile 50 ans après l’Ascension du Seigneur, à Éphèse, en langue des Grecs » (Marganitha) ‒ c’est-à-dire en l’an 80, vingt ans après sa mise par écrit en araméen.

Les étapes de la composition de Jn

Sous les colonnades de Salomon

Ac 3,11 : L’enseignement de Pierre et Jean sous les colonnades de Salomon (Ac 3, 11) a déjà une valeur de témoignage juridique à deux voix qui servira devant le Sanhédrin.

Pierre et Jean sont les deux seuls qui avaient osé suivre Jésus jusque chez Anne et Caïphe, après l’arrestation de Jésus (Jn 18, 15). Le matin de Pâque, ils sont tous les deux, ensemble, au tombeau vide (Jn 20, 3). Le texte des Actes 3, 11 nous dit aussi que tous accourraient vers Pierre et Jean sous les colonnades de Salomon (ouvertes à tous les circoncis et à leur famille). Il fallait un sacré cran pour le faire, au nez et à la barbe du Sanhédrin, peu après la mort de Jésus.

Nous avons des indications sur le plan général de la prédication primitive de Pierre et Jean. En effet, en Actes 2, 22-24, dans son discours de la Pentecôte, Pierre donne le plan de son enseignement de base : Dieu a accrédité Jésus ou l’a « oint », Jésus a fait des miracles (guérisons et résurrections) et « des prodiges et des signes » (de la multiplication des pains à l’Eucharistie), il a été crucifié, il est ressuscité. À partir de ce début de plan, Pierre Perrier s’est plongé dans l’Annonce de Pierre (Marc) et de Jean pour y rechercher les traces de plusieurs jeux d’alternance à deux voix qui suivraient ce plan.

Exemple : le troisième enseignement de Pierre et Jean

Un familier de l’Évangile pouvait se demander pourquoi Jean ne donne pas le récit de choses aussi importantes que l’institution de l’Eucharistie. La raison est simple : ces événements ont donné lieu à des structures d’alternance à deux voix : ce que Pierre a raconté avec précision, il serait inconvenant pour Jean d’en témoigner à nouveau juste après Pierre puisqu’il n’a rien à y ajouter ou y retrancher.

L’existence de cette structure d’alternance nous montre combien l’enseignement eucharistique est structurant dans l’enseignement primitif des apôtres. Vaut déjà l’adage occidental : « l’Eucharistie fait l’Église et l’Église fait Eucharistie », ou l’adage oriental : « les Choses Saintes aux saints » (ces paroles sont dites lors de la divine liturgie).

Le collier est parfaitement unifié : le pain est multiplié comme le sera la présence sacramentelle partout où le mémorial sera célébré.

Le centre du collier constitue un joyau trinitaire.

La 5° perle (Jean) nous transmet, à l’occasion du « discours sur le Pain de Vie », cette révélation sur la présence trinitaire dans le rite chrétien :
« De la même façon que celui qui m’a envoyé, / le Père, est vivant,
moi-même, je suis vivant, / grâce au Père !
Et qui me mange, lui aussi vit, / grâce à moi ! » (Jn 6, 57 FG)

La 6e perle (Pierre) fait entendre la voix du Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » (Mc 9, 7 FG) ; et de même la 7e perle (Jean) : « J’ai glorifié et encore je glorifie ! » (Jn 12, 28 FG).

Ne dit-on pas que l’Eucharistie (les Saints Mystères) conduit au Père, par le Fils, dans l’Esprit ?

Si l’on extrait maintenant ce qui vient de Jean, on obtient cinq perles mémorisées, dont Jean va se servir dans sa composition personnelle, qu’il va faire en « filet ». On retrouve par exemple dans le protofilet la multiplication des pains, le discours du Pain de Vie, la traversée de la mer, la voix céleste du Père à Jérusalem, et le lavement des pieds, les cinq perles venant du témoignage en alternance avec Pierre.

Une étape intermédiaire

Sur le manuscrit Khabouris, plusieurs « fils horizontaux » du proto-filet s’achèvent par un signe « •∞• », ainsi en Jn 3, 21 ; Jn 5, 23 ; Jn 13, 15 ; Jn 19, 39.

L’existence de ce proto-filet explique l’existence d’une conclusion intermédiaire : « Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 30-31), bien avant la conclusion finale : « Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait » (Jn 21, 25).

La conclusion intermédiaire (Jn 20, 30-31) a été gardée telle quelle parce qu’elle a été mémorisée dans ce que nous allons appeler le « proto-filet » qui ne manque pas seulement de ce que l’on appelle couramment « l’épilogue » du chapitre 21 mais qui manque au moins de deux fils verticaux par rapport à la composition finale !

Le filet dans son état final :

Le filet est fortement charpenté :

Nous retrouvons les premiers colliers de l’enseignement donné avec Pierre, mais le collier des miracles a été dispersés. On observe des ajouts importants (le discours du bon berger Jn 10 ; le discours après la Cène (Jn 14-16), tout le fil vertical « F » etc..


Exemple de méditation du filet

La structure en filet guide la méditation et permet des échos riches de sens.

Exemple sur des fils horizontaux (l’ordre ordinaire)

Par exemple dans « le fil horizontal » 5 :Ou encore dans le discours après la Cène, fil horizontal 6 : 

Exemple de plusieurs fils médités ensemble (tresse du Pain de Vie)

Le discours du Pain de vie est au cœur d’une « tresse ».  Une méditation précise suggère que Jésus renouvelle et accomplit toute la ritualité humaine depuis Abraham, et même depuis Abel.

On observe aussi qu’à la communion eucharistique « fait écho » une communion au divin vouloir, une vie du divin vouloir dans l’âme. 

Exemple de méditation sur le fil vertical « B »

Commençons par un exemple très simple. Dans le fil vertical « B » on voit très clairement que les arguments du procès et la décision du Grand-Prêtre ont été formulés en plein jour et dans un délai légal ; le « procès » nocturne n’étant qu’une ratification :

Exemple de méditation sur le fil vertical « E »

Le fil vertical « E », en reliant le verset Jn 3, 19-21 au verset Jn 5, 25 permet de garder un sain équilibre. Ce qui se passe au séjour des morts (Jn 5, 25) est une chance de vivification pour ceux qui n’avaient pas été évangélisés autrement, mais ce n’est pas pour autant un salut facile et automatique : ceux qui font le mal ne viennent pas à la lumière (Jn 3, 21).La suite de ce fil vertical « enfile » deux passages où les Judéens cherchaient à tuer Jésus. A cause de la similitude, les exégètes ont pensé que les deux événements devaient se suivre, en réalité, ils ne se suivent que dans ce « fil vertical » du filet !L’ensemble du fil vertical « E » comporte plusieurs jeux d’échos porteurs de signification.

Dans son dialogue avec Nicodème, Jésus se compare au serpent d’airain élevé par Moïse au désert, pour guérir les Hébreux des blessures mortelles des serpents (perle 1E). Le serpent est un animal « rusé ». La Sagesse du Christ guérit de la fausse sagesse. Sa mère est associée à sa victoire (perle 7E). « Le Prince de ce monde » (Satan) va être « jeté dehors » (Jn 12, 31 perle 5E). Cette expulsion est accomplie par Jésus mais encore faut-il que les hommes adhèrent au Christ. Or l’évangélisation s’est heurtée à un obstacle subtil : les déformations du message évangélique, ses contrefaçons. Le Fils de l’homme jugera le monde et l’histoire (Jn 12, 31 perle 5E), mais auparavant, l’Esprit Saint soutient la mission des apôtres (perle 6E). Les 153 poissons tirés à terre par Pierre (perle 8E) font allusion aux 153 nations du monde, selon la représentation qu’on en avait à l’époque. Pierre, comme Paul et tous les apôtres, est envoyé vers toutes les nations « pour leur ouvrir les yeux, afin qu’elles reviennent des ténèbres à la lumière et de l’empire de Satan à Dieu » (Ac 26, 18).

Exemple de méditation sur le fil vertical « F »

Jésus témoigne de « Celui qui l’a envoyé », c’est un refrain de ce collier (Jn 5, 38 perle 2F ; Jn 7, 28.38 perle 3F ; Jn 12, 45 perle 5F) qui pourrait s’entendre au niveau de Moïse si Jésus n’avait dit aussi : « Je m’en vais vers Celui qui m’a envoyé » (Jn 7, 33 perle 3F). Tout le collier souligne l’ineffable union du Fils avec le Père : « Le Père est en Moi / et Moi dans le Père » (Jn 10, 38 FG perle 4F). « Dans une lumière de Révélation, je vous découvrirai ce qu’il en est du Père » (Jn 16, 25 perle 6F). Et c’est sur la Croix que tout est accompli et livré [racine ShLM] (Jn 19, 30), c’est-à-dire cette révélation du Père, ces noces de l’Alliance. A l’heure de la Croix et du cœur ouvert (perle 7F), le Père est révélé, au sens où son essence, qui est justice et amour, se dévoile. Et quel amour ! Le coup de lance révèle, par le sang et l’eau, la déchirure du myocarde qui a causé la mort du Christ : la mort d’amour ! Cette révélation met fin au désordre dans la création puisqu’elle permet à l’homme de revenir dans la Divine volonté et de correspondre au dessein du Créateur.

Le but du Temple est d’établir la communication entre Dieu et les hommes. Les prêtres offrent à la divinité le sacrifice venant des hommes. Le Grand-Prêtre offre aux hommes la révélation de Dieu, l’instauration divine qui donne vie au monde. Jésus révèle le Père : il est « Le Grand-Prêtre » parfait. La connaissance du Père se déploie dès maintenant dans la vie quotidienne, à travers la manière dont le Père exauce les prières du disciple (perle 6F), et jusqu’à ce que Jésus revienne (perle 8F). Nous savons par ailleurs qu’au retour du Christ aura lieu un jugement (celui de « l’Antichrist » et de ses suppôts) et que le but de la création s’accomplira. Les hommes s’organiseront dans la lumière de Jésus, et Jésus offrira le royaume au Père (cf. F. Breynaert, La Venue glorieuse du Christ, Jubilé 2016).

°°°

M.M. THOMPSON écrit dans son commentaire de l’évangile de Jean : « Connaître Dieu, c’est le connaître comme le Père du Fils et ceci implique nécessairement une reconceptualisation de l’identité de Dieu »[3]. Elle observe aussi avec finesse que la connaissance de Dieu n’est pas seulement liée au motif du voir (Jn 16, 25) ─ mais aussi de l’écoute et de la réponse. Les échos du « Fil F » le confirment.

Certains refusent la révélation du Père, sans doute parce qu’ils savent qu’ils en usurpent la place, la loi, la puissance, et qu’ils seront tôt ou tard détrônés. La méditation en fil vertical permet d’analyser les causes de leur refus : ils n’ont en eux ni la parole de Dieu ni l’amour de Dieu, ils veulent briller, et tirent leur gloire les uns des autres sans chercher la gloire qui vient de Dieu (perle 2F). « Ils éprouvèrent de l’amour, en effet, pour la gloire des fils d’homme, / plus que pour la gloire de Dieu ! » (Jn 12, 43 FG perle 5F). A l’inverse : « Qui veut faire Sa volonté, / comprend si mon enseignement est de Dieu » (Jn 7, 17 FG perle 3F).

Cette analyse vaut encore après la mort et la résurrection de Jésus. Aux yeux du pouvoir en place à Jérusalem, Jésus mort et ressuscité pouvait être reconnu comme accomplissant les prophéties (Isaïe, Zacharie, Daniel). Mais que l’Esprit de Jésus nous soit donné (Jn 19, 30 perle 7F) et qu’il révèle le Père, c’est « dangereux » à accepter : la révélation du Père conduit à la source même de la loi, ce qui relativise l’institution liée à la Torah de Moïse, donc le pouvoir en place.

Le martyre de Pierre glorifiera Dieu (le Père) car il témoigne de l’amour de Pierre pour le Père. Aucun pouvoir n’a le droit de s’ériger en égal de Dieu mais il doit être vécu comme un service de sorte que tous les sujets puissent accomplir ce que le Père leur indiquera de faire. Le pouvoir humain ne doit pas écraser les sujets mais il doit simplement créer les conditions pour que la puissance de la divine volonté puisse agir à travers tout un chacun, ce qui se réalisera pleinement à la Parousie (Jn 21, 22 perle 8F).

Et même… une lecture quaternaire

Le Temple est la source de la Vie divine. On entre dans le Temple par le parvis des femmes, les femmes étant les éducatrices du mystère, accueillant tous ceux qui veulent entrer dans l’Alliance. Dans ce parvis, les femmes peuvent offrir des sacrifices et participer à l’ensemble du culte.

Il y a ensuite un parvis réservé aux seuls hommes où ils s’approchent de la divinité pour recevoir les indications pour organiser le monde en vue de l’accueil de la vie. Ce parvis conduit à l’autel du sacrifice (en plein air).

Les lévites qui officient à cet autel ont leur lieu propre : « le Saint » (en dur).

Le Grand-Prêtre est (normalement) unique, et il officie dans le « Saint des Saints » dont il ne devrait (théoriquement) pas sortir. Il intercède pour toutes les nations et il reçoit la Révélation.

Cette structure représente la nature humaine en sa quaternité. Jésus est venu « relever le Temple », ce qui signifie aussi qu’il est venu restaurer la nature humaine en sa quaternité. Or, dans une civilisation orale, la mémoire « positionne » ou « cartographie » les récitatifs. Et le « filet » de Jean permet de visualiser cette structure quaternaire à partir des quatre « nœuds de tresse », croisements des deux tresses horizontales et des deux tresses verticales présentées dans le livre.

Cette structure ouvre une logique qui n’oppose pas l’homme et Dieu. Le Saint des saints représente dans la nature humaine le lieu le plus intérieur où l’homme se reçoit de son Créateur dans un influx de vie nouvelle. Le Créateur est transcendant, il reste extérieur à l’homme, mais l’homme ne se définit pas sans une ouverture à la vie qu’il reçoit de Dieu.

De même, cette structure ne confond pas le monde créé avec le Créateur. La présence divine dans le monde instaure de nouvelles possibilités sans détruire l’ordre des lois, ni la contingence, ni l’aléatoire.

Synthèse par l’auteur, Françoise Breynaert, pour l’association Eecho.

Breynaert, Jean, L’évangile en filet. L’oralité d’un texte à vivre.
(Préface Mgr Mirkis – Irak) Editions Parole et Silence. 8 décembre 2020.

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A paraître sur le même principe « d’exégèse d’oralité » :

F. Breynaert, L’Apocalypse revisitée.
F. Breynaert, Le premier enseignement de Pierre et Jean.

Les traductions (italien, anglais, espagnol, russe, sont en cours de relecture).


[1] Cf. http://dukhrana.com/khabouris.

[2] Cf. Édouard MASSAUX, Influence de l’évangile de Saint-Matthieu sur la littérature chrétienne avant saint Irénée, Louvain, 1986 (Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium 75). Relevons que Clément d’Alexandrie (v. 150-215), vivant là où l’évangile de Marc aurait dû primer, et Ignace d’Antioche († vers 110), un ex-païen pour qui l’évangile de Luc aurait dû primer, privilégient encore l’évangile de Matthieu. »

[3] Marianne Meye THOMPSON, The God of the Gospel of John, Eerdmans, Grand Rapids, Cambridge, 2001, p. 51. Cet ouvrage ne se situe pas dans la ligne des études sur l’élaboration d’une christologie haute mise en lien avec l’histoire de la communauté johannique selon l’hypothèse de R.E. Brown.

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3 thoughts on “Session 2021 : Jean, l’évangile en filet – Fr.Breynaert

  • 1 octobre 2021 at 16 h 38 min
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    Merci, merci, pour cette méditation ainsi que cette reprise des découvertes développées depuis longtemps déjà par les fondateurs d’EECHO et leurs successeurs.
    J’ai une question, puisqu’il est question de Jean :
    On dit de lui que son enseignement était réservé à ceux qui se destinaient à être les anciens des communautés, les nouveaux apôtres, bref, qu’il était le plus haut de gré de formation des disciples du Christ.
    Or, il faut supposer que Pierre, Thomas, André, Paul, et les autres, fournissaient aussi un enseignement de « troisième de gré » ? J’ai cru comprendre que c’est de cet enseignement qui était donné dans des grottes, qu’on peut retrouver ici ou là où ils ont évangélise. Que peut-on dire de ces différents enseignements? Etaient-ils propres à chacun? Celui de Jean a-t-il fait tout de suite autorité ?
    Vaste question, sans doute.

    Merci d’avance.

    Reply
    • 1 octobre 2021 at 17 h 00 min
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      Les synoptiques sont des lectionnaires faits pour les « qubala-s », premières parties de la « messe » (Mt sur 8 mois, Mc pour les 4 mois restant d’été ; Lc sur 12 mois, proposant des récitatifs complémentaires, à commencer par ce que la Vierge Marie lui a confié ou qu’il tient de son entourage) ; ils annoncent et enseignent en lien avec le calendrier (et donc ce que Jésus a vécu).
      L’évangile de Jean n’est pas un lectionnaire mais un filet pour méditer les mystères ; en ce sens, il servait surtout à la formation des « anciens » (« presbytres »).

      Reply
  • 3 octobre 2021 at 14 h 09 min
    Permalink

    Merci pour cette réponse, elle est très claire, mais ma question portait sur le fait que l’évangile de Jean est précisément le seul qui nous soit resté comme formation des « anciens ».

    Or, il faut bien supposer que les autres apôtres formaient, eux aussi, des anciens ? (Non?)
    D’où ma question : les autres apôtres, quand ils formaient des anciens, avaient-ils un enseignement propre, ou bien utilisaient-ils le filet de Jean ?

    Merci d’avance.

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