Vérité et contrefaçons – inverser Hegel

De : COLL., Montrer aux hommes le chemin qui mène au Christ. Mélanges offerts à Mgr André Léonard à l’occasion de son 80e anniversaire, Artège, octobre 2020

La vérité, synthèse d’erreurs opposées ?
Redécouvrir l’histoire et l’induction analogique

Edouard-Marie Gallez

_ Nous sommes face à un immense défi. Nos contemporains n’appréhendent plus la réalité que par opposition. La pensée dialectique qui s’est imposée partout veut que toute affirmation soit suivie par sa négation. Comment dire la foi si toute vérité ou valeur n’est plus que celle d’un moment, mise en question aussitôt après avoir été dite ? Dès leur jeune âge, ce mécanisme de pensée « thèse-antithèse-synthèse » formate les enfants. Il est le contraire d’une pensée analogique, donc intelligente.

Ainsi, il n’est plus permis de dire que le Christ est ressuscité historiquement, cette affirmation appelant son contraire : Bouddha et Mahomet ne sont pas dits être ressuscités ; elle est donc discriminatoire et inacceptable. En guise de synthèse, on dira que la résurrection est symbolique, le « miracle » étant que les chrétiens osent croire « qu’après la pluie viendra le beau temps » (Mgr Gaillot à la télévision) : il faut toujours espérer !

__ Du côté de la philosophie, on a parfois joué également à ce jeu d’oppositions. Par exemple, dans le débat entre empirisme et idéalisme, n’a-t-on pas présenté « la vérité » – la position « réaliste » −  comme une position médiane ? Ceci ne va pas sans objections. Si l’empirisme et l’idéalisme partagent certains présupposés, la position médiane n’en héritera-t-elle pas ? Que vaut-elle alors ? Faut-il dire in medio veritas ou bien in medio mediocritas ? Au reste, le résultat ne dépend-t-il pas du choix, judicieusement arrangé, des deux termes opposés ?

__ Dans un cadre pareil, quelle peut être la place d’une pensée chrétienne ? Une vérité peut-elle être le fruit d’une synthèse, comme certaines apologétiques l’ont espéré ? Le paradoxe, c’est qu’il existe une démarche légitime et même nécessaire qui, dans le domaine des croyances, situe des positions réellement opposées et permet de mettre en lumière une vérité chrétienne déterminante. C’est de cette démarche, l’induction analogique, que, en réalité, la dialectique est la caricature. Mais on ne pourra le comprendre qu’à la fin de notre article.

__  Essayons d’aborder ces vaste s question à travers le problème de l’histoire, qui est premier et déterminant.

Un tournant dans l’histoire ?

__ La Révélation chrétienne est inséparable de l’histoire. Elle est même histoire, une histoire qui est loin d’être finie (le Christ doit encore se révéler dans sa gloire, Maranatha !). Elle a été et est un facteur de changement de l’histoire, ce que n’importe quel historien sans a priori peut percevoir relativement au premier siècle de notre ère. Il s’agit même de l’argument de crédibilité le plus important de la foi. Hors de ce lien avec l’histoire, la raison théologique perd son ancrage dans la réalité. On a ainsi abouti à une Révélation désincarnée et déconstruite, une sorte de philanthropie utopique où on fait référence à Jésus mais, comme l’a dit le Général des Jésuites, on ne dispose pas d’enregistrements de Jésus : la référence sera donc souple. La foi devient une affaire d’interprétation privée, ou de norme imposée arbitrairement (le « religieusement correct »). Les liens équilibrés entre la foi et la raison, n’existent plus, les chrétiens sont ou bien athées (25% des catholiques et 35 % des protestants allemands disent ne pas croire en Dieu selon un sondage récent) ou bien fidéistes.

__ Un des points-clefs du rapport rationnel entre la pensée chrétienne et l’histoire est la question de l’évangélisation du monde par les apôtres, enseignée par tradition – mais aussi sur la base de divers témoignages − jusqu’au XIXe siècle, au moins dans les séminaires. Puis l’université laïque est venue nier l’ampleur et l’impact de cette première évangélisation : les traditions que l’on tenait essentiellement des chrétiens d’Orient ont été écartées a priori comme dénuées de valeur. Le but était de présenter le christianisme comme une petite secte vivotant en marge du « judaïsme » (qui n’existait cependant pas comme tel à l’époque), dans le seul Empire romain, et cela jusqu’à ce qu’un empereur, Constantin, en fasse sa religion d’Etat (et invente la Trinité). Les apôtres n’auraient même pas été porteurs de la foi chrétienne qui est la nôtre. Cette vision apparaît plus fausse que jamais au regard des découvertes récentes.

__ Les années 90 ont révélé des documents nouveaux qui attestent l’évangélisation par les apôtres, du monde accessible à l’époque, depuis l’Espagne à l’ouest jusqu’en Chine à l’est[1], et du Caucase au nord à la Nubie au sud. Ces faits, qui devraient être des objets prioritaires de recherche dans le cadre d’institutions de l’Eglise, ne suffisent cependant pas à fonder par eux-mêmes la rationalité de la Révélation. Car ce qui a changé ce monde, et qui a déterminé un basculement entre ce qui est avant Jésus-Christ et après lui comme l’indique notre calendrier, ce n’est pas seulement la diffusion de la Bonne Nouvelle mais aussi l’apparition de phénomènes post-chrétiens, inconnus et même impensables jusqu’alors, et radicalement antichrétiens comme on va le comprendre. C’est l’addition de l’évangélisation et de ces phénomènes qui a constitué le tournant de l’histoire advenu au premier siècle. Si la pensée chrétienne en vient à être incapable de penser ce tournant, elle devient vide.

De la réalité historique aux jeux de concepts

__ De fait, aujourd’hui, elle n’existe plus. Cette désintégration est advenue progressivement peu à peu au cours de l’histoire d’un Occident déjà coupé depuis longtemps de la grande « Eglise de l’Orient » (araméenne), dont les fidèles étaient bien plus nombreux que ceux d’Europe jusqu’aux massacres de Tamerlan, et qui n’a jamais perdu le sens (révélé) de l’histoire. En fait, la perte du sens du « tournant de l’histoire » (au premier siècle) a commencé quand on a substitué à la distinction fondamentale « avant ou après le Christ » la distinction conceptuelle entre « chrétiens » et « non-chrétiens ». Ce sont les institutions universitaires de l’Eglise latine qui furent à l’origine de cette substitution, et cela dès le Moyen Âge, sans réaliser que le concept de « non-chrétiens » est anhistorique et complètement fictif : inventé pour servir dans des raisonnements théologiques (relatifs au salut), il créait un ensemble hétéroclite sans objet commun réel. Cette imposture intellectuelle donna bientôt naissance à un concept parallèle, celui des « religions non chrétiennes », qui, elles aussi, n’existent pas comme telles : quels traits communs peut-on trouver entre par exemple l’hindouisme traditionnel et l’islam ? Il s’agissait simplement de poser un concept face à celui de la « religion chrétienne ». En réalité, derrière la substitution de distinction fondamentale, derrière la création de concepts fictifs, derrière la volonté de faire fi de l’histoire, se cachait un rationalisme avant la lettre : le rêve de constituer la théologie en savoir abstrait.

__ Un tel savoir maîtriserait les principes de fonctionnement de la Révélation comme, quelques siècles plus tard, la chimie chercherait à isoler les « principes actifs » des plantes. Ici, les équations chimiques sont les jeux de concepts. Une équation est anhistorique. Elle ne dit rien de l’histoire, mais elle permet d’analyser le fonctionnement du monde, d’exercer un pouvoir sur lui, de le manipuler. Donc de changer l’histoire. C’est le rêve (de moins en moins caché) de la théologie occidentale, et il est vieux comme on le verra en parlant de Joachim de Flore.  Au terme de cette théologie, avec les « conditions de possibilité de la foi » selon Karl Rahner (c’est-à-dire les principes actifs supposés de la foi), une synthèse s’opère entre les deux concepts de « chrétiens » et de « non-chrétiens » : tout le monde est chrétien sans le savoir, le christianisme est vide – il est juste rituel. La foi devient une utopie, qui peut être vécue au plan individuel (de réalisation de soi) ou au plan collectif (d’un projet de grande fraternité universelle et de progrès). Bien entendu, dans un tel cadre, le nombre de vocations sacerdotales tend vers zéro.

Quel outil philosophique adéquat ?

__ Pour penser l’histoire, un outil de pensée adéquat est nécessaire. L’instrument de pensée scolastique, l’aristotélisme, ne le permettait pas, c’est son immense lacune. Certes, il ne décline pas bêtement la réalité entre substance et accidents d’une part, et entre être et non-être d’autre part ; il propose aussi l’entelecheïa comme présence de la finalité dans les étants, ce qui rend compte du sens du changement, donc de l’histoire (du moins sous son meilleur aspect de perfectionnement). Mais il y a un problème. Comment Aristote fonde-t-il le rapport entre la réalité-substance et la réalité-acte (finalité) ? On ne sait pas. Cette absence de fondement fait que, dès l’époque de la Renaissance, la finalité aristotélicienne a été bientôt éliminée de l’horizon de la pensée, avec pour conséquences l’élimination de toute philosophie de l’amitié (fondée sur la poursuite de la finalité qu’est le bien) … et celle de toute philosophie de la dimension religieuse de l’être humain (Dieu étant la Finalité par excellence). L’être humain n’est plus un être vivant en relation à Dieu mais devient un animal parmi les autres.

__ Telle est la vision de la réalité qui s’est installée aujourd’hui, celle de la pensée conforme, le « matérialisme fluide », qui réduit le champ des réalités aux seules « lois expérimentales » formulées mathématiquement, c’est-à-dire en succession de bits, 0 ou 1, comme le font les ordinateurs aujourd’hui (ce qui est ≈1, ce qui n’est pas ≈0). Ce niveau zéro de l’intelligence (celle des ordinateurs) peut être appliqué à l’histoire, et il revêt alors un aspect ternaire (qu’on pourrait dire cybernétique) mais qui n’est qu’un binaire déguisé : la dialectique. Ce mécanisme, éventuellement à répétition, oppose un certain passé à un certain présent, en vue d’un certain avenir (à faire venir). On a parlé parfois de dualisme, mais si la dialectique est effectivement dualiste en ce qu’elle oppose un certain passé (mauvais et obscurantiste) à un présent (fondamentalement bon dans son inspiration et fait de lumière), elle est également moniste puisque son but est d’arriver à faire disparaître ce qui est duel pour que ne subsiste plus que l’un. L’Un était déjà l’obsession de la pensée grecque face au multiple, il était posé comme précédant la multiplicité (qui est donc mauvaise en soi), alors que c’est celle-ci qui est toujours première. L’idéal du tyran de Platon avait déjà quelque chose d’actuel, mais ce père de la philosophie grecque ne prétendait pas interpréter l’histoire et annoncer un salut à venir. Le père occidental de la dialectique n’est donc pas Platon, ce n’est pas non plus Hegel, c’est un moine calabrais, fondateur d’un monastère au XIIe siècle : Joachim de Flore.

Dialectique joachimite et celle de Teilhard

__ Il a fallu Henri de Lubac – à la fin de sa vie – pour montrer la généalogie des dialectiques qui conduisent aux pires totalitarismes du XXe siècle mais qui en portent la perversion dès le départ[2]. Son livre capital sur Flore, paru en deux tomes chez un petit éditeur en 1981 et qui corrigeait sa pensée antérieure (†1991), n’a pas été reçu dans la pensée chrétienne (en 2014 seulement, il a été re-publié discrètement au Cerf en un tome unique). Comme Hegel le fera plus tard, Joachim appliquait à l’histoire une méditation historique trinitaire, selon laquelle « l’ère du Fils » a succédé à « l’ère du Père » (l’Ancien Testament), l’achèvement de la confrontation devant amener « l’ère de l’Esprit » − qui commence évidemment avec Joachim lui-même. De Lubac montra qu’un tel schéma anime toutes les dialectiques : toutes annoncent une troisième « Ère » (à venir) qui dépassera les contradictions du présent et du passé, et réalisera un monde idéal. Bien entendu, ces rêves de mondes idéaux justifient à l’avance tous les moyens qui devront être employés pour y parvenir. De Flore aux camps de travail et d’extermination, la logique est implacable. Et elle continue : la dénonciation par de Lubac n’y a rien changé, l’utopie socio-politico-culturelle est toujours ce qui inspire les milieux liés au pouvoir. Au reste, à part le nazisme qui fonctionne en repoussoir, le procès des systèmes totalitaires n’est toujours pas fait, même par l’Eglise qui en a pourtant été victime ; ils sont encore considérés comme des progrès de l’humanité.

__ Le progressisme est la variante ecclésiastique de ces pensées utopiques et totalitaires, et ici il faut dire un mot de Pierre Teilhard de Chardin, qui a tant contribué à faire entrer cette dialectique de l’histoire dans la pensée dite chrétienne.

__ Si Teilhard est peu cité aujourd’hui – Karl Marx ne l’est plus guère non plus −, c’est tellement sa pensée a envahi les esprits (il en est de même du marxisme). Pour lui, l’univers global porte en lui-même sa propre finalité, une sorte de mouvement ascendant vers une spiritualisation globale et vers l’accomplissement. Ce mouvement est Dieu[3]. Dès lors, tout ce qui va dans le sens du « Progrès » (= le pendant humain de « l’Evolution ») est donc déclaré bon, et tout ce qui s’y oppose est déclaré mauvais. En toute logique Pierre Teilhard de Chardin se demandait encore en 1942 si les monstrueux messianismes totalitaires de son temps n’étaient pas divins, car ce qui anime globalement l’humanité ne peut qu’être tel. Il écrit :
“Nous ne sommes pas encore en mesure, je pense, de faire équitablement le procès des récentes expériences totalitaires [le nazisme et le communisme] c’est-à-dire de décider si, dans l’ensemble, elles auront apporté aux hommes un surcroît de servitude ou un surcroît d’élan. Il est trop tôt pour juger” [4]

En revanche, Teilhard sait qui sont les mauvais, ce sont ceux qui s’opposent au « Progrès » :
“Il y a deux types d’homme (et le clivage se fait là) … : celui qui croit au Progrès et celui qui n’y croit pas.”[5]

__ La logique veut que les mauvais (les réactionnaires, les traditionnalistes, etc.) soient éliminés, et pour un tel but de salut du monde, tous les moyens seront bons – une leçon que les « progressistes » ont bien retenue et appliquée dans l’Eglise. C’est ce qu’on a appelé « l’esprit du Concile », que d’aucuns n’hésitent pas à identifier à l’Esprit Saint, ce qui est logique dans leur système de pensée : les progressistes sont la conscience de « Dieu » tout comme le parti communiste était la conscience du prolétariat, moteur de l’histoire en marche. La vieille Eglise doit disparaître et son printemps, parsemé de petites fleurs, est pour demain, en union avec le monde qui est devenu l’allié de l’Eglise. Voilà en résumé la pensée obligatoire dans le monde clérical actuel de l’Eglise latine. Mais il ne faut pas la dire trop ouvertement au peuple chrétien, ignare et incapable de comprendre l’intelligence de ceux le dirigent. Juste une question : peut-on rêver d’une Eglise vivante autrement que dans un ressourcement permanent dans le christianisme des apôtres et dans sa compréhension historique ? Les apôtres qui ont évangélisé le monde étaient-ils des ignares ?

Un indispensable retour aux sources via … l’islam

__ Car évidemment, il ne suffit pas de remonter au XIIe siècle occidental (avant Joachim de Flore[6]) pour se situer antérieurement aux dérives de la foi, comme si le christianisme authentique dominait simplement le XIe siècle. Henri de Lubac n’a pas perçu la parenté entre les messianismes qu’il dénonçait et qui sont au fondement du laïcisme[7], et un messianisme bien antérieur : l’islam. Un schéma en dira plus qu’une longue analyse : Des deux côtés s’articulent les trois temps de Joachim de Flore, ou ères de la dialectique de l’histoire, dans des thématiques qui sont évidemment différentes. Du côté islamique, on parle d’une Lumière qui a été apportée dans un monde auparavant enfoncé dans la jahilyya c’est-à-dire littéralement dans l’ignorantisme ou ère de l’ignorance [8]. Du côté laïciste, l’ère des ténèbres du passé va s’appeler l’obscurantisme (de l’affreux Moyen-Âge). Le parallélisme ne s’arrête pas là. Le moment de l’histoire où le salut est supposé se nouer, c’est d’un côté la Révélation reçue sans déformation par Muhammad (après deux essais ratés, la Torah donnée à Moïse et « l’évangile » à Jésus), et de l’autre le triomphe de la Raison et de la Liberté sur la foi, au 18e siècle. Des deux côtés, on poursuit le même but : sauver l’humanité du judéo-christianisme (et des restes du paganisme selon la vision islamique, tandis que le paganisme de l’Antiquité gréco-latine était magnifié au « siècle des Lumières », mais il ne l’est plus guère aujourd’hui). Alors viendra le monde idéal, celui d’une terre entière libérée de l’emprise du mal (le christianisme) et soumise aux lois du salut – celles d’Allah ou celles des Lumières (et de « l’Evolution »).

__ Quoique massive, ces similitudes échappent habituellement aux islamologues même les plus sérieux qui perçoivent pourtant l’aspect messianico-eschatologique fondamental de l’islam et des strates les plus anciennes du Coran[9]. De leur côté, Robert Aaron et d’Hannah Arendt ont essayé de faire comprendre que le laïcisme athée est aussi une foi religieuse, mais ils n’ont pas pensé aux similitudes avec l’islam. Or, bannir le nom de Dieu ou l’employer quatre fois par phrase fait-il une différence significative entre des pensées de foi qui, de part et d’autre, sont tournées vers des espérances messianistes similaires ?

Comprendre le tournant du premier siècle

__ On se retrouve ici devant le problème de l’incompréhension de l’histoire, et d’abord celle de l’impact de la Révélation.

__ Ce n’est pas seulement le christianisme qui a changé le cours du monde, ce sont également les phénomènes religieux ou même autres apparus après l’instauration des communautés chrétiennes, et qui n’auraient pas pu exister auparavant. Il est impossible en effet qu’une pensée messianiste (consistant à espérer le salut du monde) ait existé dans le monde préchrétien – et il en est de même des systèmes gnostiques prônant un salut individualiste −: les mythes antiques prémunissaient contre ce qui serait apparu comme une démesure. Et, quels que soient leurs cultes, les communautés préchrétiennes auraient traité de fou celui qui aurait prétendu se poser en sauveur de l’humanité. C’est la Révélation faite aux Hébreux qui introduisit peu à peu la perspective d’un Sauveur, Dieu visitant son peuple, libérant de l’emprise d’un Mal qui est dénoncé progressivement lui aussi (tel est le sens des lois de sainteté de l’Ancien Testament). C’est seulement à la suite de la diffusion du la Bonne Nouvelle qu’ont pu apparaître les phénomènes nouveaux que sont le messianisme (politico-religieux) d’une part, et le spiritualisme (auto-rédempteur) de l’autre.

__ Si la recherche historique montre que ces phénomènes sont des post-christianismes – mot employé d’abord par la sociologie pour décrire la destruction du tissu chrétien au cours du 19e siècle, mais qui est bien plus vrai ici par rapport à la foi apostolique −, il reste à comprendre comment et surtout pourquoi ils sont apparus, et ceci relève davantage de la théologie. Les Pères grecs de l’Eglise les désignèrent par le terme d’hérésies, qui signifie simplement opinions (humaines) en grec – évidemment par opposition à Parole de Dieu, mais on restait dans le flou.

__ Pourtant, le processus historique est facile à comprendre, si l’on utilise une analogie avec le marketing actuel. Quand un produit nouveau conquiert des parts de marché, il est rapidement copié. Dans le cas présent, les apôtres et disciples apportaient un produit nouveau qui, de surcroît, générait sa propre publicité : il révèle le péché et l’emprise du Mal et la nécessité d’en être sauvé, et à la fois il fournit le produit qui délivre de cette emprise, par l’action de l’Esprit Saint. Le rêve de tout commercial !  Un tel produit a tôt fait d’être l’objet de convoitises. Simon le Magicien veut l’acheter aux apôtres qui l’envoient au diable (Ac 8,9-24), et, selon saint Irénée[10], c’est ainsi que commença la mouvance spiritualiste que les Pères grecs de l’Eglise appelleront gnose (c’est-à-dire connaissance, ce qui est trompeur car cette mouvance multiforme est beaucoup moins bâtie sur l’acquisition d’un savoir que sur une volonté, celle de dominer le monde spirituel et angélique – y compris de manière magique). Quant à la mouvance messianiste, il n’est pas difficile de comprendre que le Royaume de Dieu à venir, annoncé par Jésus et les apôtres en lien avec la Venue glorieuse, ait fait fantasmer des gens qui se voyaient volontiers en « lieutenants de Dieu sur la terre » (c’est justement le titre complet du Calife, appelé également « La Porte » au temps des Turcs, un titre de Jésus dans l’évangile selon saint Jean). Pour aboutir à un système détournant la Révélation dans un sens politico-religieux, il suffit de découpler le Royaume à venir de la Venue glorieuse : il devient alors un programme de salut à réaliser. Ceux qui adhèrent à ce programme sont donc choisis par Dieu et donc affranchis de la morale commune ; ils ne peuvent être que bons, les autres étant mauvais.

Repartir de la source : « l’induction analogique »

Ainsi, des croyances réellement opposées, spiritualismes d’un côté, messianismes de l’autre, indiquent malgré elles une source commune à laquelle on peut remonter par une induction analogique évidente : Ce schéma des deux dérives fondamentales de la foi rend vraiment compte du tournant qui a affecté l’histoire du monde au premier siècle. Il constitue le fondement de toute théologie saine.

__ Pour préciser ce tableau, il faut ajouter que ces dérives s’enracinent dans les deux tendances perverties de la psychologie humaine : le désir narcissique d’une part qui conduit au repli sur soi et qui prédispose aux dérives spiritualistes, et d’autre part ce que René Girard a appelé le « désir mimétique » qui conduit à l’appropriation d’autrui et prédispose aux dérives messianistes – le problème de Girard étant qu’il n’a vu que l’un de ces deux penchants.[11] Ces deux tendances au péché font partie des conséquences de ce qu’on appelle le « péché originel », toutes deux étant une offense radicale à Dieu : d’un côté le spiritualiste qui se suffit à lui-même n’a plus besoin de Dieu – il est une étincelle du Divin −, et de l’autre le messianiste qui prend la place de celui qui est au-dessus des hommes (Jésus) est, par définition, Dieu aussi – et, comme chef, il devient l’objet d’un culte.

__ On comprend pourquoi il ne peut exister fondamentalement que deux dérives de la foi, nonobstant les mélanges plus ou moins incohérents qui se voient dans l’histoire : d’abord parce des contrefaçons opposées l’une à l’autre ne peuvent être que deux, et parce qu’elles répondent respectivement aux deux tendances délétères de la psychologie de l’homme pécheur.

__ On comprend également pourquoi le monde tel que nous le connaissons résulte à la fois du rayonnement des Eglises apostoliques et aussi des post– c’est-à-dire des anti-christianismes qui sont apparus ensuite. Il était inévitable que ces post-christianismes apparaissent, comme on l’a vu plus haut (au reste, Jésus les avait annoncés, cf. Mt 24,24). Mais au contraire du christianisme, leurs effets sont dévastateurs sur le monde antique et jusqu’à aujourd’hui. Par « monde antique », il faut entendre le monde traditionnel où les hommes et les sociétés anciennes (« préchrétiennes ») cherchaient un certain équilibre dans leurs liens familiaux, tribaux et nationaux, et cherchaient aussi à se protéger du mal qu’ils percevaient plus ou moins clairement (y compris au plan spirituel). Les post-christianismes font voler ce monde traditionnel en éclats et instaurent ce qu’on appelle faussement le monde « moderne » qui, justement, n’a rien de « moderne » : il prend ses racines dans des phénomènes apparus dès la fin du premier siècle.

__ On comprend enfin l’injustice absolue qui consiste à confondre le modèle (chrétien) avec ses contrefaçons (perverses), dans un rejet global motivé par l’accusation de totalitarisme faite aux « religions monothéistes » (ou « religions du Livre » selon une manière de parler islamique). Bien sûr, chaque génération chrétienne est tentée par chacune de deux dérives, mais le christianisme – le vrai, celui des apôtres −, s’en distingue absolument.

Un enjeu vital de crédibilité

__ L’enjeu apologétique ou médiatique comme on dirait aujourd’hui est colossal. Il y va de la rationalité et de la crédibilité de la foi chrétienne. Nous avons vu plus haut que l’islam et le laïcisme sont deux formes ou avatars d’un même messianisme né dans une petite secte à la fin du premier siècle – en fait au milieu de la crise qui, en monde juif, a suivi la destruction du Temple et la fin des espérances politiques nationales. Il faudrait reprendre ici les démonstrations données dans les deux tomes du Messie et son prophète (1100 pages, 2005). Soulignons au moins que ces données n’ont pas été contestées (les recherches ultérieures à 2004 n’ont fait que compléter ou préciser des points en attente, et elles sont loin d’être finies). Cependant, s’en inspirant, certains universitaires laïcistes ont entrepris, pour expliquer rationnellement l’islam, de concevoir une mystérieuse communauté qui ne devrait rien aux apôtres – ou au contraire qui seraient leurs disciples à condition que ceux-ci n’enseignaient pas la foi chrétienne (fabriquée par l’empereur Constantin) [12]. Et surtout : le travail a été accusé de « fonctionner trop bien »[13]. Voilà le grand reproche : la foi chrétienne ne PEUT pas (c’est-à-dire ne DOIT pas) être crédible. Telle est la norme de la pensée religieusement correcte, qui inspire notamment nombre d’institutions catholiques[14]. Ces dernières ajouteront que le « dialogue interreligieux », faussement ou pas faussement inspiré de Vatican II[15], deviendrait impossible si les chrétiens croyaient en la véracité de leur foi et avaient une pensée cohérente et véridique sur les autres phénomènes religieux. Nous avons démontré que c’est l’inverse qui est vrai[16] − au reste, les impasses dans lesquelles les « dialogues » (menés par des Occidentaux) se sont fourvoyés ne sont plus niées par personne.

__ Il reste à souligner que les exemples de dialectique signalés ici doivent être généralisés. Comme on peut s’en douter, toutes les formes de pensées post-chrétiennes sont dialectiques, qu’elles soient messianistes ou spiritualistes – dans ces dernières il convient de situer le freudisme et sa dialectique de salut « çà »-« moi »-« sur-moi ». En fait, la dialectique tend à remplacer, dans l’esprit humain, l’induction analogique, en vue d’occulter ce que précisément l’esprit humain doit découvrir par cette induction : sa nature véritable en relation à la fois personnelle et universelle avec Dieu[17].

__ En vue de rendre compte judicieusement de cette nature humaine, un outil conceptuel est nécessaire et, malheureusement, l’aristotélisme ne convient pas. Certes, il permet de penser Dieu en tant que Finalité éminemment vivante (d’une « vie parfaite »), mais, comme on l’a déjà indiqué, il ne parvient pas à fonder la finalité face à l’impasse de la dualité substance-acte : cette lacune l’a disqualifié dès le XVe siècle, et la volonté de le réactualiser à travers le néothomisme à la fin du XIXe siècle s’est finalement retournée contre la pensée chrétienne. Bien sûr, nous ne poserions pas ce problème de l’outil rationnel adéquat si nous n’en avions pas déjà une idée précise. Mais ceci devrait faire l’objet d’une étude spécifique[18].

La crédibilité du christianisme est un enjeu vital, il va de pair avec le combat de la rationalité humaine. En l’état actuel, l’alternative qui se pose aux responsables des lieux de formation chrétienne, en particulier des séminaires, est de se réformer en suivant de nouvelles voies ou d’être balayés. Espérons que la préférence ira à la première option.

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Petite bibliographie utilitaire

♦ Mgr Léonard André, Pensée des hommes et foi en Jésus-Christ, Paris, Lethielleux, 1980
Les raisons de croire, Paris, Le Sarment- Editions du Jubilé, 2010

♦ Jean-Paul II, Fides et ratio, 1998 − http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/encyclicals/documents/hf_jp-ii_enc_14091998_fides-et-ratio.html.

♦ Benoît XVI, Spe salvi, 2007 − http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/encyclicals/documents/hf_ben-xvi_enc_20071130_spe-salvi.html.

♦ Jean-François Froger, Le livre de la nature humaine, ou la révélation de Jésus Grand Prêtre dans l’épître aux Hébreux, éd. Grégoriennes, 2019
Le livre de la Création, commentaires à propos des trois premiers chapitres de la Genèse, éd. Grégoriennes, 2017
Énigme de la Pensée, 2015
Le maître du shabbat, 2009
La voie du désir : Selon le mythe Eros et Psyché, 2000

♦ Jean-François Froger et Robert Lutz, Théorie déductive de la physique des particules, 2016
La structure cachée du réel, 2009
Fondements logiques de la physique
, 2007
Structure de la connaissance, 2003

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[1] Voir notamment ♦ Pierre Perrier, L’apôtre Thomas et le prince Ying (livre de 300 photos), Paris, Jubilé, 2012 ;
♦ Coll. Ilaria Ramelli, Pierre Perrier, Jean Charbonnier etc. sous la dir. de Edouard M. Gallez, L’apôtre Thomas et le christianisme en Asie – Actes du colloque des 30 nov. et 1er déc. 2012, Mareil-Marly, éditions de l’AED, 2013

[2] Henri de Lubac, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, Paris-Namur, Lethielleux, 1978-81, 2 t.

[3] En 1929, Teilhard écrivait qu’il lui était “venu l’idée qu’on pourrait écrire un exposé intitulé : le troisième esprit – je veux dire l’Esprit de Divinisation du Monde, opposé à ce qu’on appelle l’esprit de Dieu et l’esprit du Monde par une alternative trop simpliste” (in Lettres à Léontine Zanta, Paris, DDB, 1965, p.99).
En 1936, il écrivait dans une autre lettre : “Ce qui va dominant mon intérêt et mes préoccupations intérieures, vous le savez déjà, c’est l’effort pour établir en moi et diffuser autour de moi une religion nouvelle… où le Dieu personnel… devient l’âme du Monde que notre stade culturel et religieux appelle… Il s’agit non pas de superposer Jésus-Christ au Monde, mais de panchristiser l’univers… Jésus-Christ sort de la transformation incroyablement grandi. Mais est-ce bien encore le Christ de l’Evangile ? Et si ce n’est plus lui, sur quoi désormais repose ce que nous cherchons à construire ?” (in Ibidem, p.128).

[4] Revue Etudes, 1946, t. 249, p. 165. Il s’agit d’un extrait de sa Conférence donnée à l’Ambassade de France à Pékin en 1943.

[5] Ibidem p.163. On lit encore : “Un troisième facteur encore (pour une correcte planétisation de l’humanité) est la montée sur notre horizon intérieur de quelque centre cosmique psychique, de quelque pôle de conscience suprême vers lequel convergent toutes les consciences élémentaires du monde et en qui elles puissent s’aimer : la montée d’un Dieu” (p.166).

[6] De son vivant, cet hérétique fut tenu pour un saint à Rome, par des Cardinaux se voyant volontiers ministres du monde – Joachim imaginait en effet que le Pape devait devenir le chef temporel du monde, dans l’ère de l’Esprit.

[7] L’adjectif « laïque » se réfère au laïcisme, non à la laïcité, qui est un héritage européen et chrétien, lié à la conviction que tous les citoyens sont égaux devant Dieu et appelés, selon leur place, à participer à la gestion du bien commun. Cette conviction est à l’origine des formes modernes du parlementarisme et de la démocratie. Les travaux du sociologue agnostique Léo Moulin (ULB) ont montré en effet que les villes du Moyen Âge ont trouvé ce modèle de fonctionnement en copiant au niveau municipal les modes de prise de parole et d’élections en usage dans les communautés religieuses présentes en leur sein (essentiellement les Augustins et les Dominicains) : votes secrets à un ou plusieurs tours, quota, majorité simple ou qualifiée, etc. Les villes y ont également trouvé l’esprit de cette démocratie naissante. La démocratie moderne ne doit rien au modèle de l’antique Athènes, un modèle qui n’a d’ailleurs pas fonctionné.

[8]  Jahilyya est un mot abstrait à terminaison exprimant l’essence d’une qualité. Il ne s’agit pas du mot jahâla, qui désigne la simple ignorance. On trouve les deux termes dans le Coran, mais celui de Jahilyya a tout de l’interpolation tardive.

[9] Surtout depuis Le messie et son prophète, t. I et II, 2005. Par exemple : Stephen J. Shoemaker, The Apocalypse of Empire: Imperial Eschatology in Late Antiquity and Early Islam, University of Pensylvania Press, 2018.

[10] Irénée de Lyon, fin du livre i de Adversus haereses.

[11] L’expression « désir mimétique » désigne la volonté perverse de dominer autrui et de s’approprier ses biens – d’où René Girard tire la théorie générale du bouc émissaire qui permet à une société de subsister : il lui suffit de catharsiser sur des coupables (moins véritables que fantasmés) cette violence qui, sans cela, deviendrait socialement auto-destructrice. L’erreur de Girard a été de tout ramener à « un », en l’occurrence à un processus social, en oubliant la tendance destructrice intérieure qui conduit non à écraser autrui mais à s’isoler en soi-même. Les deux attitudes ont un même fondement. Celui qui est au-dessus des autres devient « dieu » ; celui qui se suffit pleinement à lui-même devient également « dieu ». “Le jour où vous en mangerez [du fruit de l’arbre, dit le serpent], vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bien ou mal” (Genèse 3,5). La racine du mal est unique, mais les manifestations de celui-ci ne suivent pas un processus unique

[12] Voir : lslamologie de complaisance et islamologie de recherche, http://www.eecho.fr/islamologie-de-complaisance-ou-de-recherche.

[13] Voir http://www.lemessieetsonprophete.com/annexes/Questions-debat.htm#Islamochristiana. Islamochristiana est la revue du Pisai (Rome).

[14] En particulier, un Institut pontifical (PISAI) bâti sur la pensée d’un certain Louis Massignon qui ne s’est jamais départi de son passé occultiste, voir http://www.eecho.fr/les-ombres-du-prophete-massignon.

[15] Voir http://www.eecho.fr/vatican-ii-et-les-religions-le-point.

[16] Voir Gallez E. M., Le malentendu islamo-chrétien, Paris, Salvator, 2012, en particulier le chapitre 7 « Vers un dialogue de salut », et la postface de Mgr Jean-Pierre Cattenoz, Archevêque d’Avignon.

[17] Afin d’éviter toute confusion avec les messianismes religieux, on pourrait parler de « nature humaine pour Dieu » ; dans l’islam, la nature humaine est pensée « pour être utilisée par Dieu » et non en relation véritable avec Lui.

[18] Voir la bibliographie de Jean-François Froger sur la structure quaternaire du réel.

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