Un vieux rationalisme contre les traditions chrétiennes

Quand l’historicisme critique balayait les traditions orales

Marion Duvauchel
Historienne des religions

__ Dans la première moitié du XIXème siècle, l’érudition française, au moins en matière d’histoire du christianisme (c’est-à-dire d’histoire de l’Église), est une Belle au bois dormant qui attend le baiser du prince. Irénée Marrou qui en fut sans doute le représentant le plus éminent, pouvait dire que « l’Université napoléonienne n’avait pas su profiter de l’exemple que lui donnaient les Universités allemandes, elles-mêmes entraînées par les initiatives fécondes de celle de Göttingen »[1]. La renaissance religieuse qui s’était affirmée au lendemain de la crise révolutionnaire s’était accomplie dans le cadre du Romantisme. Rien que de plus logique : elle avait trouvé son point de départ et sa première inspiration dans Chateaubriand et le Génie du Christianisme. Au siècle suivant, celle qui vint imposa l’épistémè allemande. Le baiser qui réveilla la Belle endormie s’avéra mortel. Ce grand corps qu’est l’Église souffre encore du poison distillé par cette érudition savante, cuistre, hautaine et desséchée.

__ Longtemps, un ensemble de traditions, (admettons le terme de « légendes »), avait nourri la foi populaire, et en particulier la foi vive des campagnes. Les érudits du XVIIème siècle y avaient fait justice, selon la formule de Marrou. Autrement dit, ils les avaient tenus pour des fariboles et du folklore, au sens le plus dépréciatif du terme, c’est-à-dire pour des contes de bonnes femmes. Mieux encore, les évêques du XVIIIème siècle les avaient éliminées de leur propre diocèse. « A bon droit », souligne encore Irénée Marrou. Dans le moment où les frères Grimm en Allemagne et Perrault en France recueillaient les patrimoines respectifs de contes transmis oralement, l’Église veillait avec un soin méthodique à détruire le sien, distillant en même temps le mépris le plus profond pour l’oralité. Il faudra attendre les travaux du père Jousse pour qu’on l’on en retrouve l’idée en même temps qu’un fondement anthropologique.

__ Le premier acte de cette disqualification passe par celle de celui qu’on tient alors pour le champion de l’ultramontanisme, restaurateur de l’ordre bénédictin et de l’esprit liturgique : Dom Guéranger. Marrou le tient pour largement responsable de la récupération, au sein de l’Église de France, de ces légendes médiévales sur les origines apostoliques de nos divers diocèses et qu’il énumère avec un mépris non dissimulé :

« le martyr parisien saint Denis confondu avec l’Aréopagite, sainte Marie-Madeleine pénitente à la Sainte Baume – dossier auquel notre ami Mgr Saxer a consacré de si belles études -, pour ne rien dire des autres légendes provençales concernant saint Lazare à Marseille, sainte Marthe à Tarascon, les Saintes Maries de la Mer en Camargue, que sais-je encore? Le saint Martial de Limoges aurait été l’assistant du Christ lors du lavement des pieds au Jeudi Saint : c’est lui qui tenait la serviette ».

__ L’historien jugera sévèrement le « surnaturalisme naïf, de Dom Guéranger, oublieux de l’héritage laissé par ses grands prédécesseurs de la congrégation de Saint-Maur ».

__ Les clercs du XXème siècle vont s’engager dans cette guerre acharnée contre des traditions locales enracinées dans plus de quinze siècles de foi chrétienne auxquelles ils refuseront jusqu’à la dignité de matériau historiographique. Lors du colloque de Maredsous sur la restauration monastique dans l’Europe du XIXème siècle, Dom A. de Mazis va ainsi montrer que Dom Guéranger appartient à cette génération du Romantisme catholique porté « à rejeter sans discrimination tout l’héritage du siècle précédent et à confondre les trois tendances, gallicane, janséniste et rationaliste, pour les condamner en bloc ». C’est que ces hommes du siècle précédent apparaissent aux tenants des Lumières modernes comme des hommes de l’Aufklärung, autrement dit des pionniers du progrès de la raison scientifique.

__ On comprend l’hommage que Marrou va rendre à l’autre grand participant de ce combat contre ces pieuses légendes que l’Église, selon eux, n’avait rien à gagner à entretenir. Elle eût en tous les cas beaucoup à y perdre…

__ L’abbé Louis Duchesne est l’homme qui s’employa à ruiner « ces prétendues traditions » auxquelles étaient attachés les fidèles et les prêtres et qui faisaient remonter l’origine des diocèses de France à l’action directe des apôtres ou de leurs disciples immédiats. Il est décrit avec autant d’onction que de pénétrante perspicacité par le Cardinal Matthieu :

« Je n’apprends à personne qu’il y a, à Rome, un ecclésiastique français, très docte et très caustique, membre de l’Institut, auquel la Provence ne pardonnera jamais d’avoir mené campagne contre la tradition touchante et poétique, qui rattache son évangélisation à la navigation miraculeuse de Lazare et de ses sœurs poussés vers le rivage de Marseille par un vaisseau sans rames et sans voiles. Terrible abbé qu’on a comparé à un de ses devanciers du XVIIème siècle, qui était surnommé le dénicheur de saints. Quand je rencontre le docteur Launoy, disait le curé de Saint-Eustache, je me fais tout modeste, j’ôte mon chapeau et je m’incline bien bas, tant j’ai peur qu’il ne m’enlève mon pauvre petit saint Eustache, qui ne tient presque pas !»[2]

__ L’une des œuvres maîtresses de Louis Duchesne, préparé par son grand Mémoire de 1889 à la Société Nationale des Antiquaires de France, s’intitule les Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule (1894-1915) : le type même d’une œuvre qui n’a pas vieilli, disait Marrou. Ah bon ? Mais qui aujourd’hui lit encore ou a lu ce chef d’œuvre de la raison scientifique ? [3]

__ L’ouvrage inaugura l’épistémè nouvelle qui allait gouverner toute la recherche sur le christianisme ancien et l’histoire des origines chrétiennes des divers diocèses de l’ancienne Gaule. Mgr Duchesne va donner à cette épistémè laïque (l’historicisme critique hérité directement d’Allemagne) les lettres de noblesses cléricales qui vont imposer toute une tradition d’ouvrages sur l’histoire de l’Église, et surtout il sera l’artisan de la liquidation de ces vielles légendes. Désormais, il sera entendu que les origines chrétiennes commencent au Vème siècle, avec les évêchés et que, auparavant, on n’a qu’un trou noir…

__ Marrou fera de Louis Duchesne une tête de file, « le premier historien français de notre temps, spécialiste du christianisme antique et du haut moyen âge, à n’avoir pas été un autodidacte improvisé historien de métier ». Certes, la plupart des membres du clergé catholique faisant œuvre d’historien n’avaient pas toujours une formation adéquate. Et pour cause : il n’en existait pas. Ils ont fait œuvre de précurseurs en attendant, comme souvent, les institutions qui reprendraient leur travail, avec ses inévitables insuffisances et angles morts, en le repiquant dans un paradigme nouveau et le plus souvent sans même reconnaître ce qu’ils doivent à ces premiers travaux. Le jeune abbé Duchesne a été l’un des deux premiers membres de l’École française de Rome, lors de sa création en 1874, qu’il dirigea ensuite pendant un quart de siècle. Il fut un témoin privilégié de la renaissance des études historiques en France, au lendemain de la guerre de 1870-1871, renaissance amorcée avec la fondation par Victor Duruy de l’École Pratique des Hautes Études où Duchesne reçut sa première formation dès 1868. Et il en fut aussi un artisan.

__ Cette soi-disant Renaissance est surtout la naissance d’une science érudite, réservée à une sphère désormais coupée du peuple et d’un savoir populaire pour lequel elle n’éprouvera que mépris.

__ N’accablons cependant pas ces hommes des Lumières nouvelles de l’Église. La méthode historique apportait un souffle nouveau dans un milieu ecclésial où régnait la controverse hautaine et agitée, où rien n’y défendait contre les séductions de l’apocryphe et où, raconte l’historien Marrou, « le livre étrange de l’abbé Darras se présentait comme une sorte de Coran ». Cette Histoire générale de l’Église commencée en 1862, achevée en 1883 par deux continuateurs, l’abbé Bareille et Mgr Justin Fèvre, devait atteindre 44 volumes et peser 37 kg. Marrou, reprenant le mot d’un prélat dira que « le succès qui accueillit cet ouvrage fut considéré à l’étranger comme la preuve la plus significative de la décadence des études historiques dans le clergé français ». Duchesne persiflera en évoquant « l’étonnante histoire de l’abbé Darras, ce jardin d’apocryphes d’où la légende et la rhétorique se sont précipitées à flots pressés sur les petits manuels en trois volumes ». L’abbé Darras était en quelque sorte la tête de file de l’école dite « légendaire », à laquelle s’opposa bien évidemment l’école historiciste.[4] Les Modernes contre les Tradis.

__ La Rome des années 1840-1850 n’était pas beaucoup plus favorable à l’étude critique des antiquités chrétiennes que ne l’était Paris ou la province française trente ou quarante ans plus tard. Les théologiens d’alors ressemblent à ceux d’aujourd’hui : sûrs de leur savoir néo-scolastique abstrait, et coupés du sens révélé de l’histoire, qui lui donne toute sa consistance. Le propos du futur cardinal Capalti, qui avait essayé de détourner Duchesnes d’études jalonnées de difficultés, reflète cette suffisance :

« (…) l’usage maintient une foule de vieux récits auxquels personne ne croit. Vos études vous amèneront à les examiner de près. Si vous les présentez comme vrais, vous passerez non pour un sot, car cela n’est pas possible, mais pour un homme dépourvu de probité scientifique. Si vous les écartez, il se trouvera des hypocrites pour crier au scandale et des imbéciles pour les croire ; de là pour vous beaucoup d’ennuis »

__ Mgr Duchesne a laissé une Histoire ancienne de l’Église, qui inaugure la série de toute une foule de travaux de la même farine : des histoires de l’institution romaine ou des histoires ecclésiastiques, écrites par des ecclésiastiques.

__ Il faudrait plutôt esquisser une histoire du christianisme où les acteurs qualifiés, les premiers rôles des grandes crises, sont autant la masse des croyants, l’Église comme peuple de Dieu que les évêques et leurs diocèses. Et une histoire dont le paradigme géopolitique ne se confine pas à l’Occident romain. Cela impliquerait, sinon de réintégrer les traditions portées par des siècles de ferveur populaire, du moins de leur rendre justice comme matériau historiographique digne d’examen.

__ Comment expliquer ce singulier paradoxe qu’on accorde aujourd’hui plus de poids et d’intérêt à des textes gnostiques d’une ridicule extravagance alors que l’on continue de mépriser des traditions dont on ignore aujourd’hui à peu près tout, et que l’on a regardé à l’aune d’une culture écrite, romaine, et occidentale ? Comment dès lors s’étonner de la méconnaissance du christianisme oriental et de sa tradition d’oralité quand on a dans sa besace trois siècles de mépris de ses propres traditions ?

__ Mgr Duchesne n’était pas non plus un historien du culte chrétien : la liturgie s’identifiait à la rubricistique, c’est-à-dire à une attention méticuleuse portée sur les prescriptions réglementant le service divin, en bref une observance de style quasi rabbinique. Il ne fut pas davantage à proprement parler un historien de la spiritualité : il était plus agacé qu’édifié par les folies sacrées des solitaires d’Égypte, de Palestine ou de Syrie, ces êtres extraordinaires qui « se livraient à toutes les extravagances des fakirs indiens ». Il fit l’objet de dénonciations minutieuses, acharnées et implacables dans la revue L’Unità Cattolica de Florence, avant de subir la censure par le cardinal De Lai, l’année suivante (1912) et de voir l’histoire ancienne de l’Église mise à l’index. Cela ne l’empêcha nullement de diriger pendant une quinzaine d’années une institution vénérable et de jouer le rôle de médiateur entre le monde universitaire laïc et le Vatican. Il publia en 1925, un petit ouvrage sur l’Église au VIème siècle, qui est une histoire ecclésiastique de la Gaule franque. [5]

__ Le jugement sans charité qu’il porta sur les historiens qui le précédèrent donnerait le droit de faire de même pour son travail. Marqué par une époque, par un courant, par un milieu clérical qu’il jugeait avec lucidité et dont on imagine aisément les médiocrités, il tirait son inspiration de l’épistémè acquise à l’historicisme critique venu de l’Allemagne protestante. Aujourd’hui cette épistémè qui a dominé le siècle et qui était considérée comme un sommet de modernisme n’est plus qu’un paradigme désuet. Les prélats arrogants et hautains, méprisants le savoir venu du fond des âges et transmis par des générations de fidèles, qui n’ont jamais écrit qu’une histoire de l’institution dont ils ont été le personnel, ont été remplacés par des historiens de l’Église pétris d’épistémès marxisantes.

__ L’histoire du christianisme reste encore à écrire, dans une épistémè nouvelle, libérée du poids de toutes celles qui ont précédé.

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[1] Henri-Irénée Marrou, Mgr Duchesne et l’histoire ancienne du christianisme. In: Mgr Duchesne et son temps. Rome : École Française de Rome, 1975. pp. 11-22. (Publications de l’École française de Rome, 23); https://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1975_ant_23_1_1729.

[2] Cardinal Matthieu, Œuvres oratoires, éd. M. Barrès, cité par Jean Colin, Mgr Louis Duchesne, Rome, 1922. Breton, Louis Duchesne se refusera toujours à toucher les saints de Bretagne. Que n’eût-il étendu cet interdit à ceux de Provence.

[3] Moulinet Daniel, « Regard sur les Histoires générales de l’Église publiées en France au cours du XXe siècle ». In : Revue d’histoire de l’Église de France, tome 86, n°217, 2000. Un siècle d’histoire du christianisme en France. pp. 657-667 ; https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_2000_num_86_217_1440 L’ouvrage de Mgr Duchesne n’est pas cité dans cet article qui se veut exhaustif (sans le prétendre expressément).

[4] Brigitte Waché, « Monseigneur Louis Duchesne (1843-1922). Historien de l’Église, directeur de l’École française de Rome » Préface par René Rémond, Publications de l’École Française de Rome, Année 1992, 167. On trouve dans cet article les détails qui opposent l’abbé Darras à Mgr Duchesne.

[5] Aigrain René. « Louis Duchesne. L’Église au VIe siècle ». In: Revue d’histoire de l’Église de France, tome 14, n°63, 1928. pp. 216- 218 ; https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1928_num_14_63_2468_t1_0216_0000_2. Une recension très pertinente.

 

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