Un récit de persécutions vers 250 dans l’Empire romain (Eusèbe)

 Dans l’histoire, les chrétiens croyants ont été plus souvent persécutés qu’en paix.
Ce qui se passe au Proche-Orient ces dernières années advient également hélas dans d’autres régions du monde – en Inde par exemple où l’on voit des camps de réfugiés indiens chrétiens -, et s’est déjà vu très tôt, notamment dans l’Empire romain. Alors que certains médias tendent de minimiser voire d’excuser ces persécutions romaines (en vue sans doute de minimiser celles d’aujourd’hui), il convenait d’y consacrer un article.
Nous reprenons une des nombreuses descriptions que donne l’historien Eusèbe de Césarée. Extrait de son Histoire Ecclésiatique, Livre VI :

CHAPITRE XL     [CE QUI ADVINT A DENYS]
[1] Ce qui concerne Denys, je le rapporterai d’après sa lettre à Germain, où parlant de lui-même il fait ce récit :
« Moi aussi je parle en présence de Dieu et il sait si je mens. Ce n’est pas du tout d’après mon propre jugement ni sans l’assistance de Dieu que j’ai pris la fuite.

[2] Au reste, dans une occasion précédente, quand sévissait la persécution de Dèce, Sabinus, à ce moment, a envoyé un frumentaire à ma recherche, et moi je suis resté quatre jours à la maison à attendre son arrivée ; mais lui, il parcourait tous les lieux d’alentour, explorant les routes, les fleuves et les champs où il soupçonnait que je me cachais et que j’allais ; il était frappé d’aveuglement et ne trouvait pas ma demeure ; il ne croyait pas, en effet, qu’étant poursuivi, je restais chez, moi.

[3] Ce ne fut pas sans peine que, le quatrième jour, Dieu m’ordonnant de partir et m’ouvrant le chemin d’une façon miraculeuse, nous nous en allâmes ensemble, moi, les serviteurs et beaucoup de frères. Que 253 cela fût l’œuvre de la providence de Dieu, les événements qui suivirent l’ont montré ; dans ceux-ci nous avons peut-être été utiles à certains. »

[4] Puis, ayant parlé de diverses choses, il montre plus loin ce qui lui est arrivé après la fuite et il ajoute ceci :
« Vers l’heure du coucher du soleil, j’étais en effet pris par les soldats ainsi que ceux qui étaient avec moi et conduit à Taposiris ; mais Timothée, par un dessein de Dieu, se trouvait à ne pas être là et il ne fut pas arrêté ; il vint plus tard et vit la maison vide et gardée par des gens de service, mais nous, nous étions emmenés captifs.»

[5] Un peu plus loin il dit : « Quelle fut la conduite de l’admirable providence de Dieu ? La vérité le dira. Un paysan rencontra Timothée qui fuyait et était bouleversé; il lui demanda la cause de son empressement.

[6] Celui-ci raconta ce qui était la vérité, et son interlocuteur l’ayant entendu — il allait dîner à la noce et c’était pour eux une coutume de passer toute la nuit dans de pareilles réunions – il l’annonça, en arrivant, aux convives. Ceux-ci d’un seul bond se levèrent tous comme à un signal convenu et, prenant leur course, ils arrivèrent très vite et tombèrent sur nous en poussant des cris; les soldats qui nous gardaient détalèrent prestement elles assaillants vinrent à nous qui étions étendus sur des lits sans couvertures.

[7] Je crus moi aussi tout d’abord, Dieu le sait, que c’étaient des brigands qui étaient venus pour le vol et le pillage ; je restai sur ma couche, j’étais couvert seulement d’un habit de lin, et je leur offris le reste de mes vêtements qui étaient près de moi; mais eux m’ordonnaient de me lever et de 255 décamper au plus vite.

[8] Alors, sachant pourquoi ils étaient là, je les suppliais à grands cris et leur demandais de s’en aller, de nous laisser et, s’ils voulaient faire quelque chose de mieux, j’estimais que c’était de prévenir ceux qui m’emmenaient et de me couper la tête. Tandis que je leur criais cela, comme le savent mes compagnons qui ont eu leur part dans toutes ces choses, ils me firent lever de force. Et moi je me jetai à terre à la renverse, mais eux me prirent par les mains, me tirèrent par les pieds et me traînèrent dehors.

[9] Les témoins de tout ceci, Caius, Faustus, Pierre, Paul, me suivirent; ils me portèrent même à bras et me firent sortir de la petite ville, puis, me faisant monter à poil sur un âne, ils m’emmenèrent. »
Voilà ce que dit Denys de lui-même.

Saint Thémistocle, martyr en 251 (Myre)

CHAPITRE XLI     [CEUX QUI FURENT MARTYRISES A ALEXANDRIE MÊME]

[1] Le même, dans sa lettre à Fabien, évêque d’Antioche, raconte de cette manière les combats des martyrs d’Alexandrie sous Dèce :
« Ce ne fut pas à partir de l’édit impérial que la persécution commença chez nous, mais elle le précéda d’une année entière. Il le devança, le prophète et l’artisan des maux de cette ville qu’il était, il souleva et excita contre nous la foule des païens en l’enflammant pour son culte des superstitions locales.

[2] Animés par lui et ayant reçu toute latitude pour l’œuvre impie, ils considéraient que la religion, le culte 257 des démons consistait seulement à nous mettre à mort.

[3] Ils se saisirent donc d’abord d’un vieillard nommé Métra et lui ordonnèrent de dire des paroles athées : il refusa ; alors ils le frappèrent à coups de bâton, et avec des roseaux pointus ils lui percèrent le visage ainsi que les yeux, puis ils l’emmenèrent dans le faubourg et le lapidèrent.

[4] Ensuite ils conduisirent une femme chrétienne, du nom de Quinta, vers le temple des idoles et la contraignirent d’adorer; elle se détourna et manifesta son dégoût; ils la lièrent alors par les pieds et la traînèrent par toute la ville sur le rude pavé et la meurtrirent sur les pierres meulières, tout en l’accablant de coups de fouet, puis ils la conduisirent au même endroit que Métra et la lapidèrent.

[5] Ensuite tous d’un commun accord ils s’élancent vers les maisons des chrétiens : chacun fait irruption chez, les voisins qu’il connaît et les emmène, puis les vole et les pille. Les objets les plus précieux sont réservés ; ceux qui le sont moins, comme ceux en bois, sont jetés et brûlés dans les rues et donnent l’aspect d’une ville prise par des ennemis.

[6] Les frères se dérobaient et s’enfuyaient ; ils supportaient avec joie qu’on leur ravît leurs biens, comme ceux auxquels Paul a rendu témoignage. Et je ne sais pas, sauf un peut-être qui par hasard est tombé, s’il en est jusqu’à présent qui aient renié le Seigneur.

[7] Mais ils se saisirent aussi d’Apollonie, vierge très digne d’admiration et d’un grand âge ; ils lui firent tomber toutes les dents en lui frappant les mâchoires, puis ils construisirent un bûcher devant la ville et la menacèrent de l’y jeter vivante si elle ne prononçait 259 avec eux les formules de l’impiété. Elle s’en excusa brièvement puis offrant son sacrifice elle s’élança vivement dans le feu et y fut consumée.

[8] On arrêta encore Sérapion chez lui et on lui infligea de cruelles tortures; on lui brisa toutes les jointures des membres et on le précipita de la chambre haute la tête en avant.
Il n’y avait ni route, ni rue, ni sentier qui nous fut accessible, de jour comme de nuit; sans cesse et partout tous criaient: «Si quelqu’un ne chante pas les paroles d’insulte, il faut qu’il soit aussitôt emmené et bridé. »

[9] Et ces maux gardèrent longtemps cette sorte d’acuité ; puis la révolution vint ensuite pour ces hommes méchants et une guerre civile fut cause qu’ils tournèrent contre eux-mêmes la cruauté dont nous étions l’objet. Nous respirâmes un peu ; ils ne prenaient plus le loisir de s’irriter contre nous; mais bientôt le changement de ce règne [de Philippe] qui nous avait été plus favorable fut annoncé, et la crainte intense de ce qui nous menaçait planait sur nous.

[10] Et, en effet, l’édit existait bien et il ressemblait presque à ce qui a été prédit par Notre Seigneur, comme devant être rapide et très terrible, si bien que, s’il eût été possible, les élus eux-mêmes eussent été scandalisés.

[11] D’ailleurs tous furent frappés d’épouvante ; beaucoup et des plus considérables se présentèrent aussitôt ; ceux-ci cédaient à la crainte, ceux-là étaient fonctionnaires et étaient amenés par leurs fonctions, les autres étaient entraînés par leur entourage ; appelés par leur nom, ils allaient aux sacrifices impurs et impies. Les uns étaient pâles et tremblants, non pas comme des gens qui devaient sacrifier, mais comme s’ils devaient 261 eux-mêmes être sacrifiés et immolés aux idoles : aussi étaient-ils assaillis parle rire moqueur du peuple nombreux qui les entourait, et il était évident qu’ils étaient lâches pour tout, aussi bien pour mourir que pour sacrifier.

[12] Certains autres, cependant, accouraient aux autels d’une façon plus résolue et affirmaient avec audace qu’ils n’avaient jamais été chrétiens ; à leur sujet la prophétie du Sauveur est très vraie : ils seront difficilement sauvés. Le reste, ou bien suivait le mauvais exemple des uns et des autres, ou bien fuyait. [13] Certains étaient arrêtés, et de ceux-ci les uns, après avoir été jusqu’aux fers et à la prison, quelques-uns même après y avoir demeuré plusieurs jours, abjuraient ensuite avant d’aller au tribunal ; les autres, après avoir enduré un certain temps les tortures, refusaient d’aller plus loin.

[14] « Mais les robustes et saintes colonnes du Seigneur, fortifiées par lui et puisant dans la foi solide qu’elles avaient en elles, une dignité, une force et une puissance proportionnée, furent d’admirables témoins de son royaume.

[15] Le premier de ceux-ci fut Julien; il était goutteux, et ne pouvait ni se tenir debout ni marcher; il fut amené avec deux hommes qui le portaient ; l’un de ceux-ci renia sur-le-champ; mais l’autre qui s’appelait Chronion et avait le surnom d’Eunous confessa le Seigneur ainsi que le vieillard Julien. On les mit sur des chameaux et on les promena en les fouettant par toute la ville qui, vous le savez, est très grande ; enfin ils furent brûlés avec de la chaux vive que tout le peuple répandait sur eux. [16] Un soldat les escortait tandis qu’on les emmenait 263 et il s’opposait à ceux qui les insultaient; ceux-ci se mirent à pousser des cris et le très courageux guerrier de Dieu, Bésas, fut conduit au tribunal ; après s’être distingué dans le grand combat de la religion, il eut la tête tranchée.

[17] Un autre, de race libyenne, Makar [Bienheureux], dont le nom et la bénédiction étaient également vrais, après avoir subi de la part du juge une exhortation prolongée à renier sa foi, n’ayant pas été amené à céder, fut brûlé vivant. Après ceux-ci, Épimaque et Alexandre qui étaient demeurés longtemps enchaînés, qui avaient souffert mille douleurs, les peignes de fer et les fouets, furent eux aussi arrosés de chaux vive. [18] Avec eux, il y eut encore quatre femmes ainsi qu’Ammonarion, vierge sainte, à qui le juge fit très opiniâtrement subir des tortures très prolongées parce qu’elle avait déclaré à l’avance qu’elle ne dirait rien de ce qu’il lui ordonnerait ; elle réalisa ce qu’elle avait promis et elle fut emmenée à la mort. Restaient Mercuria, d’une très vénérable vieillesse, et Denise, mère de beaucoup d’enfants, mais qui ne les avait pas aimés plus que le Seigneur; le juge eut honte de les tourmenter inutilement encore et d’être vaincu par des femmes; elles moururent par le fer et n’eurent plus à subir l’épreuve des tortures parce qu’Ammonarion, qui avait combattu la première, les avait endurées pour toutes.

[19] « Héron, Ater et Isidore, égyptiens, et avec eux un jeune enfant d’environ quinze ans, Dioscore, furent livrés. Le juge s’en prit d’abord à l’adolescent, comme à quelqu’un facile à tromper par des paroles, et aisé à contraindre par des tortures, mais Dioscore ni n’obéit 265 ni ne céda.

[20] Le magistrat fit déchirer les autres d’une façon très sauvage et, comme ils résistaient, il les livra eux aussi au feu. Quand Dioscore, qui avait brillé en public, et qui avait répondu très sagement aux questions faites en particulier, le juge étonné le laissa aller, disant qu’il lui accordait un délai pour se repentir à cause de son Age. Maintenant encore cet enfant très digne de Dieu, Dioscore, est avec nous; il attend une lutte plus prolongée et un combat plus complet.

[21] « Un certain Némésion, lui aussi égyptien, fut dénoncé comme habitant avec des brigands; s’étant justifié de cette calomnie, très étrange devant le centurion, il fut accusé comme chrétien et vint enchaîné devant le gouverneur; le juge très injuste lui fit infliger en tortures et en flagellations le double de celles administrées aux voleurs, puis il ordonna de le brûler au milieu d’eux, honorant ce bienheureux de cette ressemblance avec le Christ.

[22] « Mais toute une escouade de soldats : Ammon, Zénon, Ptolémée et Ingénès, et avec eux le vieillard Théophile, se tenaient debout devant le tribunal. On jugeait comme chrétien quelqu’un qui inclinait déjà au reniement : ceux-là, qui étaient auprès de lui, grinçaient les dénis, faisaient des signes avec la tête, tendaient les mains, gesticulaient par tout leur corps.

[23] Tout le monde se tourne de leur côté, mais avant qu’on eût saisi aucun d’eux ils prennent les devants, courent et montent sur le tribunal en disant, qu’ils sont Chrétiens; le gouverneur et ses assesseurs sont saisis de crainte; ceux qui étaient jugés paraissaient tout à fait remplis de courage 267 et décidés aux supplices qu’ils devaient endurer, tandis que ceux qui jugeaient avaient peur. Ceux-là sortirent solennellement des tribunaux et ils exultaient de leur témoignage ; Dieu les faisait glorieusement triompher.

CHAPITRE XLII      [DES AUTRES DONT DENYS FAIT MENTION]
[1] « Beaucoup d’autres, dans les villes et les bourgs, furent déchires par les païens : j’en citerai un pour exemple. Ischyrion administrait le bien d’un des magistrats moyennant salaire : le patron lui ordonne de sacrifier, celui-ci refuse; on l’insulte, il persévère; on l’outrage et, comme il résistait, on prend un grand bâton, on le lui enfonce dans le ventre et les entrailles et on le tue.

[2] « Que dire de la multitude de ceux qui erraient dans les déserts elles montagnes, périssant de faim, de soif, de froid, de maladie, par les brigands et les bêtes féroces ? Ceux qui ont survécu sont les témoins de leur élection et de leur victoire ; je citerai un fait pour montrer ce que j’avance.

[3] Chérémon était très vieux et évêque de la ville appelée Nil ; il s’est enfui vers la montagne d’Arabie avec la compagne de sa vie ; il n’est pas revenu et jamais les frères, quoiqu’ils aient beaucoup cherché, n’ont pu voir ni eux, ni leurs cadavres. [4] Beaucoup, dans cette même montagne d’Arabie, ont été réduits en esclavage par des barbares Sarrasins; on a délivré les uns à grand-peine, avec beau- 269 coup d’argent, et les autres, pas encore jusqu’à maintenant. Et ceci, je ne te le raconte pas sans raison, ô frère, mais afin que tu voies quels malheurs nous sont arrivés et combien ils furent grands. Ceux qui en ont fait l’épreuve en savent bien d’autres. »

source

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Serapion : Il ne s’agit pas du philosophe stoïcien syrien Mara bar Sérapion, du 1er siècle, ni de son fils (prénommé Sérapion comme son grand-père). Mara fut injustement jeté en prison, d’où il écrit une lettre à son fils sur les justes, victimes d’oppression et précisément d’injustice.
Il y dessine un triple tableau des habitants d’Athènes, de l’île de Samos, et des Juifs. Tous ont fait du tort à leurs grands hommes, respectivement Socrate (en le condamnant à boire la cigüe), Pythagore, et « le roi sage des Juifs », sous-entendu Jésus de Nazareth. L’injustice de ces peuples ne leur a pas porté bonheur ! Mara se demande : « Quel avantage pour les Juifs d’avoir exécuté leur roi sage ? Leur royaume fut anéanti peu après ».
On peut rapprocher cette donnée de ce qu’indique le Talmud babylonien au traité Yoma (39 b) : « Les sacrifices ne furent plus acceptés par le Saint, béni soit-il, quarante ans avant la destruction du Temple » c’est–dire en l’an 70, ce qui coïncide avec la mort sacrificielle (et expiatoire) de Jésus le 7 avril de l’an 30 !

One thought on “Un récit de persécutions vers 250 dans l’Empire romain (Eusèbe)

  • 17 décembre 2015 at 13 h 56 min
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    Il y a surtout l’extraordinaire livre des « Martyrs de Palestine », avec ces colonnes de la ville qui ont exudé des larmes, comme les icônes, dit on…. et moi, ce qui me fait mal au cœur, c’est qu’ils ne sont pas au registre des saints : en tout cas je n’en n’ai pas connaissance http://remacle.org/bloodwolf/historiens/eusebe/index.htm#MAR
    Puis aussi le récit des « Martyrs de Lyon » et celui de sainte Blandine.

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