Un peu d’exégèse : le shabbat – Philippe Loiseau

Le père Philippe Loiseau, exégète biblique et spécialiste de la littérature midrashique et talmudique, attire notre attention sur l’importance de la notion de shabbat final (ou eschatologique) : c’est dans ce cadre que Jésus a manifesté qu’avec lui s’accomplissait le temps. Cette vision de l’histoire, révélée dans le Nouveau Testament, ne nous est plus familière, hélas – en tout cas aux catholiques latins. On lui a substitué une vision évolutionniste, dans laquelle les chrétiens se convient eux-mêmes à bâtir un monde meilleur, comme si on allait entrer dans un temps nouveau. L’évangéliste Marc a bien mis en lumière la conscience que Jésus, lui, avait d’être au terme du temps présent – mais non sans la perspective de sa Venue glorieuse. Il est particulièrement important de retrouver aujourd’hui cette vision de la foi qui révèle le sens d’un monde de plus en plus marqué par des perversités structurelles et qui désoriente et détruit tant de vies. EMG

Les Evangiles et la tradition orale juive :

le début de l’Evangile de Marc (ch. 1, 21 – 3, 6)

un évangile encadré par le thème du shabbat


Philippe Loiseau


La recherche exégétique contemporaine s’est beaucoup intéressée à la question de l’origine des récits évangéliques. Mon propos ici sera différent, il se situe en amont. Il s’agit de rechercher comment sont construits les évangiles et si cette architecture trouve des échos dans la tradition juive ancienne. Par commodité, nous choisissons l’évangile de Marc et nous proposons de regarder comment Marc met en récit le début de la mission de Jésus et ce qui apparaît alors comme références dans la tradition orale juive.

Avant d’exposer notre lecture du texte, nous présentons une vue d’ensemble des péricopes que nous allons commenter :

1, 21-28 : Jésus à la synagogue de Capharnaüm un jour de shabbat, il expulse un esprit impur.

1, 29-31 : le même jour, il guérit la belle mère de Pierre dans sa maison.

1, 32-34 : après le shabbat, Jésus guérit les nombreux possédés et malades qu’on lui présente.

1, 35-38 : Jésus se retire à l’écart pour prier et les disciples partent à sa recherche.

1, 39-45 : Jésus purifie un lépreux. Jésus est dehors dans les endroits déserts et les foules viennent à lui.

2, 1-12 : Jésus est de nouveau à Capharnaüm dans la maison de Pierre et il pardonne et guérit un paralytique. Réaction des scribes.

2, 13-17 : Au bord de la mer, il appelle le collecteur d’impôt Lévi et il mange avec les pécheurs.

2, 18-22 : Question à propos des disciples qui ne jeûnent pas. Jésus est l’époux de la noce. Le vêtement neuf et le vin nouveau.

2, 23-28 : Les disciples de Jésus arrachent des épis de blé un jour de shabbat. Réaction des pharisiens.

3, 1-6 : De nouveau le jour du shabbat dans la synagogue, Jésus opère la guérison de l’homme à la main desséchée. Réactions des opposants.

Dès le premier chapitre de l’évangile de Marc, après la prédication de Jean-Baptiste et le baptême de Jésus au Jourdain, Jésus énonce son « programme » :

Après que Jean eut été livré, Jésus vint dans la Galilée proclamant l’Evangile de Dieu et il disait : le temps est accompli et le Royaume de Dieu s’est approché, convertissez-vous et croyez à l’Evangile (1, 14-15).

Les versets qui suivent rapportent l’appel des quatre premiers disciples (deux fois deux frères) après quoi le ministère de Jésus commence au v. 21 : Jésus entre dans la synagogue de Capharnaüm, « aussitôt », le jour du shabbat et il enseignait. En fait d’enseignement, Marc nous rapporte un exorcisme d’un homme qui se trouvait là avec un esprit impur. D’emblée, « aussitôt », l’esprit impur le prend à partie et lui demande : « Quoi à nous et à toi, es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es, le Saint de Dieu ». Et Jésus chassa l’esprit impur, et tous étaient frappés par son « enseignement nouveau avec autorité » (v. 27) Nous constatons à quatre reprises le mot « enseigner » (verbe et substantif). Les événements suivant s’enchaînent rapidement : « Et aussitôt sa renommée se répandit dans toute la région » (v. 28), « Et aussitôt, sortant de la synagogue, ils allèrent dans la maison de Simon et d’André, avec Jacques et Jean » (v. 29). Et « aussitôt », on parle à Jésus de la belle mère de Pierre qui était couchée avec la fièvre. Jésus lui prend la main et la leva, « la fièvre la laissa et elle les servait » (v. 31). Pour commencer sa mission, Jésus choisit délibérément le jour du shabbat avec ses deux rites principaux : l’enseignement qui fait suite à la lecture de la Torah et le repas du midi, à travers l’évocation « et elle les servait » qui conclut le deuxième récit (ce repas du midi est spécifique du shabbat, il s’ajoute aux repas habituels du matin et du soir). Nous avons donc une première indication sur la structure de l’Evangile : dans le cadre du shabbat, successivement un homme (dans le cadre public de la synagogue) puis une femme (dans le cadre privé de la maison) sont délivrés par Jésus de l’esprit impur qui les habite (selon le talmud, la fièvre est causée par un esprit). Le shabbat, un homme (=Adam), une femme (=Eve), nous avons ici une évocation des récits des origines qui fait aussi écho avec le début de l’Evangile de Marc : « Commencement de l’Evangile » (cf. le début de la Genèse) suivi par la prédication de Jean Baptiste dans le désert. Nous aurons à nous interroger à la suite de la foule sur la nature exacte de ce « shabbat ».

Le récit évangélique se poursuit par l’évocation du soir, « quand le soleil se coucha » (v. 32), c’est-à-dire lorsque le shabbat est terminé, la foule qui attendait respectueusement à la porte de la ville (v. 33), présente à Jésus les malades et ceux qui sont possédés par des démons. Nous constatons que Jésus continue après shabbat les gestes de salut qu’il a opéré lors du shabbat inaugural. Ainsi, pour Jésus, il n’y a plus de frontière entre le shabbat et les jours ordinaires de la semaine. Le texte suggère ici que c’est désormais tous les jours shabbat. Cette idée de continuité est accentuée par la nouvelle mention du verbe « sortir » appliquée à Jésus dans le passage qui suit : « Et au matin, quand il fait encore jour, il sortit ». Cette péricope est même délimitée par ce verbe puisqu’elle nous signale que Jésus se retire dans un endroit désert pour prier et se termine par les retrouvailles avec les disciples partis à sa recherche et Jésus qui leur dit : « Allons ailleurs, dans les bourg voisins pour que là aussi je proclame, car c’est pour cela que je suis sorti » (v. 38). Or, ces trois emplois du verbe sortir se rapportent à trois activités différentes de Jésus : la première (v. 29) est située dans le contexte des geste de délivrance, la seconde (v. 35) désigne la prière de Jésus et la troisième (v. 38) renvoie à l’activité d’annonce de l’Evangile. On ne peut manquer de faire le rapprochement avec les « trois piliers du monde » dans le judaïsme ancien qui sont exposés dans le Talmud et particulièrement dans les « Maximes des pères » (Pirqé Avot 1, 2) : « Le monde repose sur trois piliers : la Torah, le Culte et les œuvres de charité ». Ici, ils sont appliqués au Christ (la proclamation est celle de l’Evangile) et ils sont présentés dans selon un ordre inversé : d’abord les actes de guérison puis la prière puis la parole proclamée. Ces trois types d’actes caractérisent l’activité de Jésus.

La suite du récit évangélique renforce cette impression puisque nous trouvons un nouveau récit de purification, qui s’adresse cette fois-ci à un lépreux, et qui comporte quatre mentions du mot « purifier » (verbe et substantif). De plus, ce récit se termine par le verbe « sortir » appliqué cette fois au lépreux guéri, qui fait le lien avec la partie centrale du récit (où le même verbe était appliqué à Jésus). Mais surtout, le récit est construit en antithèse avec le premier récit le jour du shabbat puisque la première fois Jésus « entre » dans la synagogue, et « sa renommée sortit partout dans la région entière de la Galilée » (v. 21 et 28) alors qu’en finale du ch. 1, le lépreux « sortit pour proclamer beaucoup » ce qui a pour conséquence que Jésus « ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais il était dehors dans les lieux déserts et ils venaient auprès de lui de partout » (v. 45). Ainsi Jésus commence « dedans » en allant vers les gens et il se retrouve « dehors » et ce sont les gens qui viennent à lui. Ce récit constitue donc une première inclusion qui délimite un premier ensemble cohérent que nous pouvons qualifier de « prédication inaugurale ».

Le chapitre 2 commence de la même manière que le shabbat inaugural : « Et entré de nouveau dans Capharnaüm… » (v. 1) et cette formule est reprise en 3, 1 qui délimite une nouvelle unité (jusqu’à 3, 6) : « Et il entra de nouveau dans la synagogue ». Cependant il ne s’agit plus seulement de chasser l’impureté et de guérir le corps, mais de donner le pardon comme le montre le récit de la guérison du paralytique qui ouvre cette deuxième partie (v. 1-12). Plusieurs éléments nouveaux apparaissent ici : en regardant les quatre hommes qui portent le paralysé sur son brancard, Marc évoque leur « foi » et de manière surprenante, Jésus commence par le « pardon » : « Et Jésus, voyant leur foi dit au paralytique : enfant, tes péchés sont pardonnés » (v. 5). C’est ce thème du pardon qui est développé ensuite : il provoque une première opposition à Jésus en la personne des scribes qui l’accusent de blasphémer (v. 7) et la guérison du paralytique qui intervient après est mise au service de la reconnaissance de l’autorité de Jésus de pardonner les péchés (v. 10-12). Le récit fonctionne ainsi à deux niveaux : celui de la réalité physique de la guérison et celui de la vérité intérieure du pardon donné. Dans le même sens, il met en lumière ce que les interlocuteurs de Jésus ont dans leurs coeurs, que ce soit pour reconnaître leur « foi » (v. 5) où pour dévoiler leurs pensées de contestations (v. 6-8).

Les épisodes suivants se succèdent selon le principe du tuilage où le thème principal du récit est préparé par le récit précédent. C’est ainsi que l’appel du collecteur d’impôt Lévi et la communauté de table avec les pécheurs prolongent la dynamique du pardon des péchés initiée par Jésus qui suscite de nouveau l’opposition des scribes auxquels s’ajoutent des pharisiens. Le thème du repas est repris ensuite dans la question posée par les disciples de Jean Baptiste à propos du jeûne qui est l’occasion pour Jésus de dévoiler le sens de sa mission : il est l’époux qui vient renouveler l’alliance avec son peuple (v. 19-20). Les deux images qui suivent – la pièce neuve sur le vieux vêtement et le vin nouveau dans les vieilles outres – insistent en effet sur le monde nouveau inauguré par Jésus, la première évoquant le cosmos (le monde comme un vêtement) et la seconde à la Torah (le vin comme signe de l’enseignement). Les deux récits qui viennent en conclusion se déroulent à nouveau le jour du shabbat, faisant inclusion avec les deux premiers épisodes de la séquence inaugurale dans la synagogue de Capharnaüm et la maison de Pierre (1, 21-31).

L’histoire des épis arrachés par les disciples de Jésus s’inscrit dans la thématique du repas des deux récits précédents. Mais en l’inscrivant cette fois dans le contexte du shabbat, l’évangile l’intègre explicitement dans la dynamique du shabbat inaugural de la première partie (1, 21-34). Ce rapprochement est renforcé par le récit suivant de la guérison de l’homme à la main desséchée, lors du shabbat, qui rappelle directement le premier enseignement de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm le jour du shabbat. Ces deux derniers récits sont donc fortement reliés d’autant que lus ensemble, le mot « shabbat » apparaît sept fois.

L’épisode des épis arrachés par les disciples de Jésus le jour du shabbat manifeste de multiples réminiscences bibliques qui résument toute la mission de Jésus. Les pharisiens rappellent l’interdiction de moissonner (« ce qui n’est pas permis ») qui se trouve dans la Torah en Ex 34, 21. Dans sa réponse, Jésus évoque l’exemple de David et ses compagnons qui ont mangé les pains de proposition réservés aux prêtres dans le temple de Nov en 1 S 21, 2-7 et 2 S 20, 25 (voir le rite des « pains de la face » changés chaque shabbat en Lv 24, 5-9). Il se compare ainsi au roi David qui est la figure messianique par excellence et qui, dans cet épisode, est assimilé aux prêtres. Or nous savons par ailleurs que les prêtres et lévites, consacrés au service de Dieu, n’ont pas de propriétés mais ils vivent des dons des fidèles, comme expression de la providence divine. C’est justement cette situation qui est vécue par le peuple dans son ensemble lors de la « shemitta » c’est-à-dire l’année de jachère tous les sept ans (cf. Lv 25, 2-7). Au cours de la septième année, la terre doit rester en repos, elle fait « shabbat » (Lv 25, 6) et à l’inverse d’un shabbat ordinaire, le peuple a le devoir de ramasser ce que la terre produira d’elle-même (ce qui est le signe d’une bénédiction spéciale du Seigneur selon Lv 25, 20-21). Au cours de cette année, le peuple fait l’expérience des hébreux dans le désert qui vivaient de la manne envoyée par Dieu (Ex 16) et qui rappelle la situation d’Adam et Eve dans le jardin d’Eden qui pouvaient se nourrir de tous les fruits de la terre (Gn 1, 29). Ainsi, le peuple dans son ensemble se redécouvre peuple de « prêtres » qui reçoit la vie du Seigneur (Ex 19, 6) mais aussi solidaire de tous les « pauvres » qui en temps ordinaire peuvent bénéficier de la glanure des moissons et des fruits (cf. Lv 19, 9-10 ; Dt 24, 19-22 et 23, 25-26). En affirmant que le « Shabbat est pour l’homme et non l’homme pour le shabbat », Jésus s’inscrit dans la logique de la shemitta puisque ce « shabbat de la terre » est aussi un « shabbat pour vous à manger » (Lv 25, 6). Si nous prenons en compte ce qui précède dans l’évangile de Marc, à savoir la purification opérée par Jésus dans la première partie de sa mission (1, 21-45), le pardon offert aux pécheurs dont la guérison est le signe (2, 1-17) et l’inauguration d’un monde nouveau (2, 18-22) dans la deuxième partie, nous retrouvons plusieurs éléments caractéristiques du Jubilé, la cinquantième année qui est une année de shemitta introduite par le Jour des Expiations (Yom Kippour, qui est précisément marqué par la purification de toute impureté et le pardon des fautes cf. Lv 16) et qui est suivie par le retour de chacun dans sa propriété, dans la situation idéale voulue par Dieu afin que tous puissent bénéficier de ses bienfaits (Lv 25, 8-13). Ainsi, en déclarant que « le Fils de l’homme est Seigneur aussi du shabbat » (Mc 2, 28), Jésus confirme ouvertement ce que la lecture des épisodes précédents nous a suggéré, tout en lui donnant une amplitude nouvelle : Jésus est le Messie fils de David qui vient inaugurer le shabbat de la rédemption finale.

L’épisode de la guérison de l’homme à la main sèche renforce ce message, Jésus est celui qui vient « faire le bien et non le mal, sauver une vie et non tuer » (3, 4) mais ce nouvel acte de salut le jour du shabbat va conduire les opposants à « se concerter contre lui afin de le perdre » (3, 6). Or, c’est ce même verbe qui est employé par l’esprit impur dans le premier épisode à la synagogue le jour du shabbat : « Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus le Nazarénien, es-tu venu pour nous perdre, je sais qui tu es le Saint de Dieu » (1, 24). Dans le même sens, ce dernier récit est raconté à la manière d’un procès entre ceux qui « l’épiaient pour savoir si lors du shabbat il le guérirait afin de l’accuser » (3, 2) et Jésus qui demande ensuite à l’homme de se lever et de se tenir « au milieu » (3, 3). Le regard de Jésus alentour vers ses accusateurs, « affligé de l’endurcissement de leur cœur » (3, 5) indique l’enjeu fondamental de la mission de Jésus : il va combattre le mal à sa racine dans le cœur de l’homme et l’esprit du mal, et dans ce combat il va lui-même y laisser la vie, annonçant du même coup sa mort violente lors de la passion. La finale du récit qui est en même temps la finale de toute la section nous renvoie au deuxième récit de création, après le péché du premier couple humain, où le serpent reçoit cette parole : « Je mettrai l’hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance, elle te visera à tête et toi tu la viseras au talon » (Gn 3, 15).

De ces quelques observations, nous pouvons conclure que l’Evangile de Marc est construit selon une double structure typiquement biblique et juive, mais selon une inversion dans l’ordre d’apparition des éléments caractéristique qui signe la dimension messianique et eschatologique du ministère de Jésus :

1) Jésus situe sa mission dans le cadre du shabbat, un shabbat au cours duquel il délivre de l’esprit impur et il guérit, rétablissant l’être humain, homme et femme dans leur dignité première. C’est Jésus qui prend l’initiative dès le départ, il agit d’une manière directe et son action vise d’abord la purification des corps qui rend possible la rencontre des personnes avec Dieu et avec son envoyé. Cette œuvre de « sanctification » proprement sabbatique caractérise également les autres jours de la semaine et elle ne rencontre aucun obstacle autre que les démons (1, 24). L’invitation adressée au lépreux de se montrer au prêtre qui vient en conclusion de la première partie (1, 44) caractérise la mission de Jésus comme étant de nature sacerdotale. Dans le même sens, la restauration de l’homme (le possédé) et de la femme (la belle-mère de Pierre) lors du shabbat inaugural nous a mis sur la voie d’une relecture des récits de la création. À l’inverse de Dieu le Père qui a commencé son agir créateur le premier jour de la semaine pour aboutir à l’arrêt du septième jour, Jésus prend en quelque sorte le relais et commence à manifester l’œuvre du Salut le jour du Shabbat, le jour où le père s’est arrêté, et qui se poursuit les autres jours de la semaine. Avec Jésus le shabbat prend une nouvelle dimension, ce n’est plus seulement le shabbat de Dieu à création (le « shabbat Béréshit », cf. Gn 2, 1-3), ni le shabbat du peuple de l’alliance chaque septième jours bien différencié des autres jours de la semaine (le « shabbat Matane Torah », le shabbat du don de la Torah au Sinaï exprimé dans le décalogue en Ex 20 et Dt 5), mais il inaugure le shabbat des temps nouveaux, le temps qui est « tout entier shabbat » (selon la formule de la liturgie juive de shabbat), le « shabbat de la rédemption finale » (selon le midrash) qui est déjà annoncé dans le livre d’Isaïe (Is 56-66). Toute la mission du Christ en sera marquée désormais et celle-ci se déploie selon trois pôles correspondant aux trois piliers du judaïsme mais selon un ordre inversé. L’enseignement de Jésus à la synagogue de Capharnaüm ne désigne pas à proprement parler la Torah (qui caractérise le premier pilier du judaïsme), mais les actes de délivrance, le soin apporté au corps et à la personne, puis vient la prière et enfin l’annonce de la parole proprement dite. Cette inversion signe la venue des temps messianiques qui, selon Isaïe, sera marqué par la guérison des malades, des boiteux, aveugles, etc. En instituant les temps nouveaux, c’est le premier point du programme initial qui est ici mis en œuvre (1, 15a) : « le temps est accompli (le rapport au temps), le Royaume de Dieu s’est approché » (le rapport à l’espace).

2) À cette première étape où l’action du Christ est immédiate et directe succède une seconde étape qui apparaît d’abord comme une reprise de son action de salut. Cependant il ne vise plus seulement le corps mais le « cœur » de ses interlocuteurs : en positif, c’est la « foi » qui est mise en valeur, le « pardon des péchés » et le renouvellement de l’alliance, et en négatif, son action révèle une opposition à commencer par des scribes (2, 6) auxquels se joignent des pharisiens (2, 24) puis des Hérodiens (3, 6 ; le cercle va en s’élargissant). L’inclusion du verbe « perdre » dont le premier sujet est l’esprit impur (1, 24) et le deuxième Jésus lui-même (3, 6) nous projette déjà à la fin de l’évangile lorsque Jésus, offrant sa vie sur la Croix, va en même temps vaincre l’esprit du mal comme en témoigne le centurion (15, 39) et qui sera suivie par la mise au tombeau du corps de Jésus juste avant (ou au début) du shabbat final qui marquera le grand repos de Jésus (15, 42-47). Ainsi, c’est tout l’évangile qui est encadré par le thème du shabbat. Le mouvement d’ensemble de la deuxième étape de la mission de Jésus, qui pointe à nouveau sur le shabbat, nous a conduit à comprendre le shabbat des temps nouveaux inauguré par Jésus à la manière du Jubilé qui intègre à la fois la remise des péchés et le don d’une vie nouvelle (don de la nourriture et manifestation du salut). Le récit de Marc suggère désormais que le salut offert vise toutes les dimensions de la personne et qu’elle attend sa participation, mais en même temps celle-ci peut être refusée. En ce sens nous pouvons dire que la deuxième partie met en oeuvre le deuxième point du programme initial (1, 15b) : « convertissez-vous et croyez à l’Evangile » (le pardon et la foi).

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