un journaliste turc dénonce la christianophobie

LA HAINE INEXTINGUIBLE DES CHRETIENS

Oral Calislar (journaliste)

Article paru dans le journal « Radikal » d’Istanbul
traduit du turc en français dans « Courier International » n° 1123 du 10 au 16 mai 2012

——–Dans un pays où les chrétiens représentent à peine 1 ‰ à 2 ‰ de la population, le rejet de cette minorité semble partagé par toutes les mouvances politiques.
——–Il est indéniable qu’en Turquie les effets de la haine des chrétiens continuent à se faire sentir, autant parmi la frange musulmane pieuse et pratiquante de la société que dans les milieux ultranationalistes laïcs.

——–Récemment, lors d’une cérémonie, le gouverneur de la province d’Edirne (partie européenne de la Turquie) a exclu du protocole le prêtre Alexsander Cikirik, représentant de l’Église orthodoxe bulgare et par ailleurs citoyen turc. Le gouverneur a justifié cette attitude en ces termes : « Les imams et les muftis en Bulgarie sont-ils associés aux cérémonies officielles ? » Cet argument convient-il à un pays qui se prétend démocratique et ouvert sur le monde ? Le gouverneur d’Edirne a donc répondu à une situation choquante en Bulgarie en discriminant ses propres concitoyens.

——–L’appartenance à une croyance religieuse différente est ainsi de nouveau utilisée comme un moyen d’exclusion. C’est précisément ce type d’approche qui a conduit à la destruction, en février dernier, du dernier, du dernier lieu de prière du cimetière arménien de Malatya (dans l’est de l’Anatolie) ou la confiscation du patrimoine des fondations appartenant à des citoyens turcs de confession chrétienne. Récemment encore, un prêtre a été agressé dans son église à Istanbul par un groupe de gens qui, après l’avoir battu, lui ont dit qu’ »une église (n’avait) rien à faire dans un quartier musulman », l’obligeant ensuite à réciter la profession de foi musulmane. La Turquie est le pays du Moyen-Orient qui compte la plus faible proportion de chrétiens.
——–Les chrétiens constituent ainsi à peine 1 à 2 /1000 de la population, ce taux est de l’ordre de 2% en Iran, de plus de 10% en Égypte et d’environ 40% au Liban. Pour autant, la Turquie est sans doute le pays du monde ou la paranoïa vis-à-vis des missionnaires chrétiens est la plus forte. Rappelons en effet ici que les activistes du réseau Ergenekon (réseaux mafieux composé de civils et de militaires) ont tenté de doubler la mouvance conservatrice religieuse en développant toute une stratégie fondée sur le « danger que représentent les missionnaires chrétiens ». Ils ont ainsi réussi à faire inscrire « la lutte contre l’activisme missionnaire chrétien » à l’ordre du jour du Conseil de sécurité nationale.

——–Certes, la façon dont les musulmans pratiquants voient « l’autre » continue d’évoluer positivement. Néanmoins, l’idéologie nationaliste et la culture musulmane traditionnelle ont alimenté cette phobie, de même que l’idéologie fondatrice républicaine, qui a privilégié une citoyenneté unique très restrictive. Lorsque la République turque a été fondée (en 1923), l’idée de nettoyer le pays des chrétiens s’est transformée en un véritable philosophie et en une méthode. Les unionistes (dirigeants du parti jeune-turc Union et Progrès), ancêtre des Kémalistes, ont ainsi « nettoyé » la Turquie des Arméniens en 1915. Les fondateurs de la république ont ensuite envoyé les Grecs hors d’Anatolie dans le cadre des échanges de populations de 1923 (prévus par le traité de Lausanne, la même année). Ce « nettoyage » a ensuite touché les Kurdes et les Alevis (chiites hétérodoxes d’Anatolie), débouchant sur toute une série de massacres.

——–Lorsque la Turquie était dominée par un système militariste privilégiant une citoyenneté très restrictive, la situation des chrétiens y était peu enviable. Ils ont alors été continuellement discriminés déportés et expropriés. Les musulmans pratiquants souhaitant afficher leur piété de façon plus ostentatoire ont ainsi été accablés pendant cette période. Or nous vivons actuellement une phase de démilitarisation avec un gouvernement consacrant l’influence croissante des musulmans pratiquants sur la société. Que, dans ce contexte, les chrétiens et les juifs continuent d’être rejetés et considérés comme symbolisant « l’autre », et que des publications racistes qui les accablent ne cessent de paraître suscite un véritable malaise.