Référentiel liturgique de l’évangile de Mt – exemple

Que sont nos évangiles ?

paul + livres Nos évangiles sont formés des récitatifs essentiels de « l’Evangile », le vaste ensemble de témoignages que saint Paul désigne ainsi. Comment ?
Dans toutes les civilisations orales, les récitatifs apparaissent sous forme de « colliers de perles ». Ces « perles », les exégètes occidentaux les ont à peu près perçues et les appellent des « péricopes ». En revanche, ils ne voient pas bien leurs ensembles en récitatifs qui, il est vrai, ne se présentent pas souvent d’un seul tenant, et qui sautent d’autant moins aux yeux qu’ils sont faits pour… sauter aux oreilles, et en araméen : le monde sémitique est un monde de culture orale, même si les juifs hommes ont tous appris à lire [1].

La question est capitale, car ces colliers et d’autres encore constituent la catéchèse des temps apostoliques (et même des temps postérieurs, en tout cas en Orient) : ils sont appris par cœur (par le catéchumène) puis transmis (à d’autres par le nouveau baptisé lui-même).
À la suite des travaux sur l’oralité du P. Marcel Jousse, Pierre Perrier a pu déterminer les structures des ensembles-récitatifs-colliers que Matthieu, Marc et Luc ont retenus respectivement. Ces structures de colliers ont été confirmées à 95% par les études faites par le P. Frédéric Guigain sur les vieux manuscrits syriaques ou araméens, où elles se manifestent sous un système complexe de signes qui ont été rajoutés pour signaler les débuts et fins, les interruptions et reprises, etc. Il s’agit là d’un acquis scientifique.

Car alors, on commence à comprendre ce que sont exactement nos « évangiles » : des aide-mémoire communautaires, qui reprennent les colliers d’enseignement les plus importants remontant aux apôtres (et, pour ce qui est de Luc, à d’autres aussi parmi les témoins directs qui ont composé et transmis leur propre témoignage). Et en tant que « communautaires », ils sont organisés en fonction du déroulement de l’année, non seulement parce qu’il s’agit de se remémorer ensemble ce qui s’est passé à des dates-clefs de la vie de Jésus, mais aussi parce qu’ils veulent s’accorder au calendrier des sabbats et fêtes en usage. Ce sont donc des LECTIONNAIRES – Jean étant un peu à part puisque lui est organisé à la fois de manière thématique et selon les fêtes.
Guigain 2015 synopse 1e couvB Il est donc normal que ces colliers ne se retrouvent pas nécessairement d’un seul tenant dans le texte des évangiles, quoique toujours dans l’ordre, à cause notamment des lectures du jour (sabbat ou fête, selon l’organisation synagogale de ces lectures), au soir duquel les chrétiens se réunissent et se rappellent tel ou tel événement ou enseignement de leur Seigneur (l’Eucharistie ayant lieu, elle, à l’aube du lendemain, le dimanche).

Il restait à présenter en tableau ces correspondances. Tel est l’objet de La proclamation synagogale du saint Evangile paru récemment. De ce livre, les participants à la session d’été d’EEChO 2015 ont utilisé deux pages très denses, celles qui se rapportent au récitatif de l’envoi en mission dans  l’évangile de saint Matthieu.
Les deux vidéos de cet enseignement sont en ligne (voir ci-dessous). Voici déjà un compte compte-rendu /introduction qui peut aider à entrer dans le contexte de l’enseignement de Jésus et dans la compréhension de ce collier de l’envoi en mission.

D’abord, il n’est pas inutile d’avoir en tête sa structure ; les perles 5 et 6 en forment le centre, où l’on apprend, comme dans la parabole de l’ivraie et le bon grain, que la justice de Dieu et parfaite ne sera pas une œuvre humaine mais le fruit de l’intervention future de Dieu Lui-même :
mage du collier de l'envoi en mission semon MtEnsuite, tiré de la traduction faite sur l’araméen par Fr. Guigain, voici le texte : imprimez-le en recto-verso (à plier en deux). Il n’y plus qu’à le réciter… et idéalement à l’apprendre à plusieurs ! Ce n’est pas pour rien que, jusqu’au Moyen-Age, il était interdit de lire la Bible de manière muette : il s’agit d’une Parole qui doit être dite, et à voix haute, de façon à être vécue avec ses résonances, et intériorisée.

Enfin, et pour ainsi dire après coup, il est possible de regarder systématiquement le jeu des références liturgiques qui entourent ce récitatif de l’envoi en mission (m), et tel est le but du tableau présenté ci-après, où le texte de Matthieu occupe la colonne centrale (dix « perles » numérotées de m1 à m10 – cliquer une ou deux fois sur l’image pour l’agrandir) :

colonne de gauche, le référentiel liturgique des moments de la vie de Jésus ;___
___colonne de droite, celui des 8 mois d’hiver du lectionnaire matthéen

Le recitatif du Collier de l'envoi en Mission en Mt

Ce tableau en trois colonnes est téléchargeable ici au format PDF !
Les deux vidéos de cet enseignement sont visibles ici – la première d’abord.

À travers cet exemple, on perçoit pourquoi l’évangile-livre de Matthieu est organisé tel qu’il l’est et pas autrement – et aussi pourquoi son organisation et ses choix diffèrent de ceux de Mc et de Lc, mais ceci fera l’objet d’autres articles ou, mieux encore, d’exposés en audio ou vidéo.

________________________________________
[1] En Occident, depuis le 16e siècle, tout a été misé sur le travail d’analyse écrite des versions grecques des évangiles. Ainsi, au début du 20e siècle, on en est arrivé à produire un magnifique « Nouveau-Testament grec » qui reprend le meilleur de ces versions écrites en différents dialectes grecs et qui n’a qu’un seul petit défaut : il n’a jamais existé. C’est purement un livre d’étude.

2 thoughts on “Référentiel liturgique de l’évangile de Mt – exemple

  • 9 décembre 2015 at 0 h 22 min
    Permalink

    Bonjour
    Le chant grégorien ne joue-t-il pas le même rôle de collier de perle pour la vulgate de Saint Jerôme?
    En particulier les psaumes?
    Le chant a un pouvoir mémo technique évident. Il supporte la memoire du texte.
    La lecture n’était elle pas « psalmodiée »?
    Merci pour votre point de vue.

    Reply
    • 11 décembre 2015 at 7 h 54 min
      Permalink

      Il y a sûrement des liens historiques. Jusqu’à la Renaissance, il était interdit de « lire » la Bible à bouche fermée ; il fallait la « dire », la « proclamer » même à voix basse (surtout si d’autres font la même chose dans la même pièce). Etait-ce spontanément plus ou moins rythmé ? Hormis pour les Psaumes, la vulgate de St Jérôme n’a pas prévu d’être « psalmodiée », sinon que le latin se prête facilement à être rythmé. Appel aux avis plus éclairés.

      Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *