recensions: Islam et histoire-3

  • 1453. Chute de Constantinople. Mahomet II impose le Schisme Orthodoxe, Lina Murr Nehmé
  • Le Messie en croix selon les Eglises primitives face à l’islam, François Jourdan
  • The Hidden Origins of Islam: New Research into Its Early History, ouvrage collectif dirigé par Karl-Heinz Ohlig et Gerd-Rudiger Puin, 2010
  • L’Eglise dans la terre d’Abraham.Du diocèse de Babylone des Latins à la nonciature apostolique en Iraq, Filoni Fernando

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1453. Chute de Constantinople.
Mahomet II impose le Schisme Orthodoxe
Lina Murr Nehmé

Les causes réelles du schisme entre latins et orthodoxes grecs

______Entre les deux parties de l’ancien Empire romain – celle de la latinité qui s’est transformée en royaumes divers et en un Empire germanique d’une part, et celle d’autre part qui a subsisté à Constantinople sous une forme exclusivement grecque –, des incompréhensions culturelles et politiques s’étaient accumulées au long des siècles. L’unité avait cependant été préservée, et les chrétiens n’avaient aucunement ni l’idée ni l’envie d’être séparés en deux blocs, même après 1054 (qui est la date donnée communément mais erronément pour le schisme d’Orient). Il faut rappeler en effet que l’excommunication réciproque, entre le légat du Pape et le Patriarche de Constantinople, n’avait aucune valeur : le second n’avait aucune autorité pour agir ainsi, et le premier usurpait doublement son autorité : il agissait de sa propre initiative, et, de plus, sans mandat, car le Pape était mort entretemps. Lacte de 1054 était surtout symbolique et n’a pas eu de portée réelle. C’est bien davantage le sac de Constantinople deux siècles plus tard qui a dressé le peuple de la ville contre les Latins.

______Dans le passé, en fait d’œcuménisme, les Byzantins n’avaient pas été commodes avec les chrétiens coptes, araméens ou arméniens – sans parler des communautés judéochrétiennes anciennes – : toutes ces Eglises avaient pris leurs distances vis-à-vis de la capitale d’un Empire qui se disait toujours « romain » mais qui cessait de plus en plus de l’être.

______La véritable séparation entre Orient byzantin et Occident sera la suite de la prise de Constantinople en 1453 par les Turcs, qui massacrèrent une partie de la population ou l’emmenèrent en esclavage. La résistance avait été héroïque et, si l’expédition vénitienne n’avait pas volontairement traîné en route, le Sultan Mehmet II aurait échoué. Après avoir assouvi tous ses vices (faire torturer des gens devant lui, coucher avec des garçons rescapés du massacre, etc.), ce « grand Sultan » installa à la tête de l’Eglise grecque un Patriarche, qu’il fit reconnaître par une assemblée convoquée par la terreur, et alors que le véritable Patriarche vivait encore.

image008______« Sois patriarche œcuménique pour les temps à venir », dit-il au moine Scholarios : celui-ci avait participé au concile de Florence, en 1439, où il avait appelé les Orthodoxes à embrasser l’Union des Églises. Mais, quelque temps après son retour à Constantinople, il s’était retourné et avait prétendu que le conflit entre les deux Églises était si grave que le Christ ne voulait pas de l’unité des Chrétiens, c’est-à-dire de la seule chose qui pouvait sauver Constantinople de l’invasion turque.

______L’héroïque Empereur Jean VIII se rendit lui-même en Italie quelques années après, mais ce n’était pas d’abord dans ce but ; du reste, pour obtenir des secours, il se serait adressé plutôt au Concile de Bâle qui, siégeant de manière permanente, se dressait alors en autorité universelle de l’Eglise contre le Pape. Son acte était celui d’un croyant et c’est dans cet esprit qu’il signa l’union de la foi entre grecs et latins. Sil y en avait eu, les pressions de l’Occident auraient été plutôt en sens inverse, car des armées italiennes faisaient la guerre aux Etats pontificaux, et à Rome même, la République avait été proclamée ! Le Pape sétait réfugié à Florence, où les riches marchands italiens le méprisaient. En même temps, le roi de France menait contre lui une guerre théologique (c’était lui qui était derrière le concile permanent de Bâle).

______Les intérêts militaires et financiers de l’empereur Jean VIII auraient donc voulu qu’il abandonne le Pape et s’entende avec le roi de France afin d’obtenir son aide militaire. En refusant de trahir sa conscience chrétienne, il a sauvé l’Église d’un nouveau schisme d’Occident et relevé, pour toujours, le prestige du Pape. En confirmant l’unité des Eglises, il montrait également que le concile de Florence de 1439 était totalement valide et qu’il s’était passé de manière libre et désintéressée.

______Scholarios s’opposa à Jean VIII dès son retour ; ses motivations étaient autres que désintéressées : devenir patriarche. Il accepta sans hésiter la place que lui offrait le sultan, ainsi que ses cadeaux de prix, et l’exemption des taxes (qui étaient imposées aux autres Chrétiens). Le sultan réunit un synode pour « l’élire », alors que le Patriarche légitime vivait encore, et il lui donna solennellement la crosse, le manteau patriarcal et le pouvoir d’ethnarque (gouverneur) !

_____“Mahomet II, écrit son chroniqueur turc, le fit patriarche et grand-prêtre des Chrétiens, et lui donna, entre autres droits et privilèges, celui de gouverner l’Église, avec tout son pouvoir et autorité.”

______Ainsi, alors que sa Basilique Ste Sophie était profanée et transformée en mosquée, « l’anti-patriarche » Scholarios aida les Turcs à imposer aux chrétiens grecs le mythe d’un schisme légal. Cette même politique fut appliquée sans cesse par les Turcs en Orient : monter les communautés chrétiennes les unes contre les autres (par exemple en attribuant à l’une une église de l’autre, et inversement).

P. Edouard-Marie Gallez

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______Cette histoire trop méconnue est remarquablement relatée dans ce livre : Lina Murr-Nehmé (Mahomet II impose le schisme orthodoxe, Francois-Xavier De Guibert-Œil, 2003 – 2e éd., 2009), qui écrit :

“En tant que Grecque Orthodoxe vivant à Beyrouth, je suis, au contraire, fière de mon métropolite, Elias Aoudé, et de mon patriarche, Aghnatios Hazim, qui a démenti Scholarios en déclarant en 1983 dans la cathédrale Notre-Dame de Paris : “Le différend entre Orthodoxes et Catholiques n’est pas dogmatique… Nous sommes capables de nous unir avec Rome parce que nous sommes fidèles avec entêtement à nos racines”.
Si, à ce moment fatidique, le haut clergé de Constantinople avait eu des hommes comme eux, ils se seraient dressés contre le sultan, ils n’auraient pas fui ou accepté d’être ses instruments quand il asservissait leurs fidèles et transformait leurs églises en mosquées. Alors il aurait été obligé de les tuer ou de laisser leur Église tranquille. Dans les deux cas, il n’aurait pu imposer un mensonge aussi éhonté aux Orthodoxes du monde entier.”


Le Messie en croix selon les Eglises primitives face à l’islam

François Jourdan, eudiste

Ancien délégué du diocèse de Paris pour les relations « avec les Musulmans », il a enseigné pendant quinze ans à l’Institut Catholique de Paris et dix ans à l’École Cathédrale. Il a été envoyé ensuite en mission eudiste aux Philippines, confrontées à l’islam asiatique.

Entrés définitivement dans une ère interreligieuse, comment allons-nous comprendre et vivre avec nos amis de l’islam ?
Un point incontournable de nos croyances fait difficulté : la mort du Messie Jésus en croix. L’islam la rejette. Le christianisme y voit, avec la résurrection, l’amour rédempteur de Dieu pour tous les hommes.
Comment les chrétiens d’Orient, à l’héritage prestigieux et méconnu, ont-ils porté ce point central de la foi chrétienne, avant l’islam et à ses débuts ?
Son livre précédent, Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans, qui, après d’autres auteurs, présentait les oppositions radicales entre le christianisme et l’Islam, lui a valu quelques difficultés en France après sa parution…

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The Hidden Origins of Islam: New Research into Its Early History

Ouvrage collectif dirigé par Karl-Heinz Ohlig et Gerd-Rudiger Puin

New York, Editions Prometheus Books, 2010, 405 pages.

Cet ouvrage rassemble dix contributions, dont la traduction, posthume, d’un article d’Alfred-Louis de Prémare († 2006). Les trois auteurs principaux, Ohlig, Volker Popp et Christoph Luxenberg, y défendent une explication particulière des origines de l’Islam, en lien avec une approche très spéciale du christianisme.

Gerd-Rudiger Puin n’est pas à présenter : il est connu pour mener des recherches sur les photos de fragments de « textes coraniques » qu’il a pu ramener de Sanaa (Yémen) – ces photos aussi bien que ses études n’ont encore fait l’objet d’aucune publication complète à ce jour.
Pour sa part, Karl-Heinz Ohlig n’a commencé à s’intéresser à l’Islam qu’après 2001. Il est un exégète du Nouveau Testament, selon la tendance de l’exégèse plutôt protestante libérale ; les positions qu’il avancent dans ce livre sont partagées par deux contributeurs essentiels de l’ouvrage, Volker Popp et Christoph Luxenberg.

Un questionnement et des postulats.

___Du fait de ces trois auteurs, le livre développe une certaine thèse relative aux origines de l’Islam. Durant près de deux siècles, les musulmans n’auraient pas été musulmans mais des chrétiens ayant conservé une vision de foi originelle – à la manière dont l’Islam voit Jésus aujourd’hui encore.
___Comment ces auteurs en sont-ils arrivés là ? En confondant la doctrine arienne (et islamique) qui nie la divinité du Christ, avec les discussions théologiques qui portaient sur la manière d’exprimer (dans différentes langues) le mystère du Christ Jésus Sauveur, entre les tendances « monophysites » (pour lesquelles son humanité est absorbée par sa divinité) ou au contraire di-physites ou « nestoriennes » (pour lesquelles deux personnes co-existent en lui, l’une humaine, l’autre divine).
___Quels sont les arguments présentés ? Par exemple le fait que les envahisseurs arabes ont été bien accueillis en Egypte – ils taxaient moins et les Byzantins avaient été brutaux avec les Coptes. La vérité est que les Coptes ne les aimaient pas non plus : en 640 déjà, selon “Jean, évêque de Nikiou, témoin de l’invasion arabe, Amr commet des massacres à Behnassa, à Fayoum, à Alexandrie… souvent sur des civils qui ne prennent part à aucun combat”, note Magdi Zaki (Histoire des Coptes, 2005).
___Ou encore leur interprétation de monnaies africaines datant du 8e siècle et qui indiquent : Non est Deus nisi unus cui non socius alius similis, c’est-à-dire la traduction littérale en latin de la Shahada islamique primitive, telle que l’a démontré Le messie et son prophète (2005, p.489-500 : Il n’y a de Dieu qu’un seul et Dieu n’a pas d’associé) :

___Selon Popp, cette inscription serait le signe de « la présence de Monophysites, de Monarchiens [une variante des précédents], de Nestoriens et d’Ariens [opposés à la foi chrétienne, quelle que soit son expression] ». Bref, la négation de la Trinité manifesterait la foi chrétienne ! Devant une telle confusion, les bras tombent. Presque toutes les interprétations proposées sont du même genre.

___Les auteurs concernés paraissent ne pas connaître suffisamment la théologie chrétienne, et sans doute les passages des Pères de l’Eglise qui parlent des « nazaréens /ébionites ». Ajoutons que le Coran en parle lui-même, et c’est très éclairant (à condition de ne pas lire le texte coranique à travers les commentaires islamiques).

Des hypothèses gratuites, en forme d’impasses.

___En fait, la question soulevée n’est pas un problème d’appellations ; certes, jusqu’au 8e siècle de notre ère, les mots « islâm » et « muslimun » voulaient simplement dire « soumission » et « soumis » – les « musulmans » s’appelaient alors « muhajirun », ceux qui ont fait l’Hégire (hajr) ; mais justement Volker Popp semble ignorer cela (p.40). Elle porterait plutôt sur l’existence supposée d’un courant de « christianisme arabe pré-nicéen » ou primitif, au sens d’antérieur au Concile de Nicée de 325.
___ Selon les trois auteurs (héritiers de l’Aufklärung), la foi chrétienne actuelle aurait été fabriquée par ce Concile, tandis qu’un courant pré-nicéen arabe aurait continué à porter à travers les siècles la vision de Jésus qu’aura précisément l’Islam – puisque, supposent-ils, l’Islam n’a pu naître que dans un cadre exclusivement arabe. On pourrait objecter immédiatement à ce fragile écheveau de postulats qu’alors, le nom de Jésus en arabe ne devrait pas être déformé dans le Coran (on y trouve toujours Îssa au lieu de Yassû).
___De ce christianisme arabe hétérodoxe il n’existe aucune trace concrète, sauf celle que le livre présente en une mention inscrite sur le Dôme du Roc à Jérusalem. C’est ici qu’intervient Christoph Luxenberg , dont il faut lire l’argumentation.

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L’Eglise dans la terre d’Abraham.Du diocèse de Babylone des Latins à la nonciature apostolique en Iraq

Filoni Fernando, ancien Nonce apostolique en Iraq (2001-2006)
Cerf, 2009 – Une histoire de 1632 à nos jours.

Par cette enquête soignée et originale, dans le droit fil de ce qui a uni, dans les cinq derniers siècles, le siège apostolique de Rome et le pays de l’Euphrate, Fernando Filoni a recueilli la tragédie d’un peuple, lui donnant une occasion précieuse de redécouvrir, vive et belle, l’histoire de l’Église en Iraq.

« Grandeur et misères, destructions et saccages, prises d’otages et versements de rançons, amour et mort, tout a existé ici depuis toujours ! La Bible le raconte, les ruines le disent, les tempêtes de sable le hurlent, les livres et les chroniques d’aujourd’hui l’écrivent. Pour une courte période, j’en ai été aussi personnellement le témoin. Privilège ou fatalité ? Je dirais plus simplement : tout est grâce » (Fernando Filoni).

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