"Porte de Jésus" et destruction du Temple

Jésus, Jacques le juste et le Temple
– la « Porte de Jésus » –

Présentation de l’article : Ramelli Ilaria, Jesus, James the Just, a Gate and an Epigraph:
Reflections on Josepus, Mara, the NT, Hegesippus and Origen
,

in Tiwald Markus (Hrsg.), Kein Jota wird vergehen, Kolhammer, 2012, p,203-229
par Xavier Roederer

       Les textes non chrétiens les plus anciens qui parlent de la personne de Jésus remontent au 1er siècle, presque à la prise de Jérusalem en 70 (quelques textes antérieurs font allusion indirectement à lui). Nous allons examiner les deux les plus anciens connus, les éléments qu’ils apportent et les questions qu’ils posent sur la perception de l’homme Jésus par les juifs d’une part, les païens de l’autre, dans les décennies qui ont suivi sa mort.

LE TESTIMONIUM FLAVIANUM ET SA VERSION EN SLAVON

        Le plus célèbre, de très loin, de ces textes est un passage de quelques lignes qui apparaît au livre 18 des Antiquités juives (AJ) de Flavius Josèphe, parues en grec en 93. Josèphe y présente Jésus comme un sage. La version française classique faite par Arnaud d’Andilly sur les AJ en grec dit :
En ce même temps était Jésus, qui était un homme sage, si toutefois on doit le considérer simplement comme un homme, tant ses œuvres étaient admirables. Il enseignait ceux qui prenaient plaisir à être instruits de la vérité, et il fut suivi non seulement de plusieurs juifs, mais de plusieurs gentils ; c’était le Christ. Des principaux de notre nation l’ayant accusé devant Pilate, il le fit crucifier.
Ceux qui l’avaient aimé durant sa vie ne l’abandonnèrent pas après sa mort. Il leur apparut vivant et ressuscité le troisième jour, comme les saints prophètes l’avaient prédit et qu’il ferait plusieurs autres miracles ; c’est de lui que les chrétiens, que nous voyons encore aujourd’hui, ont tiré leur nom.

       Comme Josèphe n’adhérait pas au message de Jésus, l’expression “c’était le Christ” qui apparaît au coeur de ce passage n’est pas sans soulever de graves questions. Christ signifiant Messie, elle indiquerait que Josèphe reconnaît que Jésus est le Messie ; c’est pourquoi Jérôme, vers 500, la remplace dans une citation de ce passage par credebatur esse Christus ; Origène (vers 185 – vers 253) semble avoir lu une formulation analogue : il signale que Josèphe ne croyait pas que Jésus fût le Messie /Christ. Dans le même sens, beaucoup d’exégètes des siècles derniers ont estimé que la phrase, voire le passage tout entier, est une interpolation chrétienne du 2e ou du 3e siècle. Pourtant,

Josèphe indique dans un autre passage des AJ que les chrétiens ont été ainsi dénommés d’après leur fondateur 1;
en AJ 20,200, Josèphe note qu’en 62 le grand-prêtre Ananus bar Ananus, nouvellement nommé par le roi Agrippa, assembla un conseil devant lequel il fit venir Jacques, frère de Jésus nommé Christ (? ????????? ???????), et quelques autres, les accusa d’avoir contrevenu à la loi et les fit condamner à être lapidés. Cette action déplut secrètement à tous ceux des habitants de Jérusalem qui avaient de la piété et un véritable amour pour l’observance de nos lois ;
ce passage est présent dans tous les manuscrits complets, grecs aussi bien que latins ; or il n’est pas vraisemblable qu’une telle interpolation ait pu affecter de manière parfaitement homogène l’ensemble des manuscrits qui nous sont parvenus : cela impliquerait qu’elle ait été faite très tôt, donc à une époque où le christianisme n’avait encore aucun poids dans l’Empire romain alors que le livre de Josèphe, ouvrage de référence écrit par un proche du pouvoir impérial, était certainement répandu dans toutes les grandes bibliothèques publiques les réactions n’auraient pas manqué.

       Au total, il semble que le passage soit entièrement authentique, mais qu’il ait pu comporter au départ une réserve telle que ?????????, relativisant la désignation de Jésus comme Christ-Messie. Ulrich Victor propose 2 une interprétation différente : Josèphe veut dire que la destruction de Jérusalem et du Temple marque à son avis la fin de l’espérance messianique ; Jésus était bien le Messie attendu, mais il a échoué dans sa mission.

      Il existe des deux principaux livres de Josèphe (AJ et la Guerre des juifs, GJ, parue vers 77 en grec) une version ancienne en slavon, sensiblement différente, dont le passage correspondant est bien plus explicite concernant Jésus ; il mentionne une enquête de Pilate à son sujet, souligne son refus de se joindre au mouvement zélote et indique la manière dont il fut arrêté :
En ce même temps apparut un homme, si toutefois on doit le considérer simplement comme un homme : sa nature et son aspect étaient humains, mais sa vue était plus qu’humaine et ses œuvres étaient divines ; il réalisait des miracles puissants et magnifiques. Pour cette raison, je ne peux l’appeler un homme ; mais, considérant sa nature commune, je ne l’appellerai pas un ange.
Tout ce qu’il faisait, grâce à un pouvoir mystérieux et invisible, il le faisait par une commande verbale. Certains disaient de lui : “Il est notre premier législateur qui se soit relevé d’entre les morts et ait manifesté beaucoup de guérisons et de preuves de sa sagesse”. D’autres le jugeaient envoyé par Dieu. Toutefois, il s’opposa à la Loi en beaucoup de points et n’observait pas le shabbat selon la coutume de nos pères ; cependant, il ne commettait pas d’actes impurs et ne travaillait pas de ses mains. Plusieurs parmi le peuple le suivirent et écoutaient ses enseignements. Et l’esprit de beaucoup entra en ébullition, espérant que par lui les tribus d’Israël allaient être libérées de la domination romaine.
Il demeurait de préférence sur le Mont des Oliviers, où il accordait des guérisons aux gens. Et cent cinquante s’unirent et le suivirent pour le servir, ainsi que beaucoup de gens du peuple. Comme ils voyaient sa puissance et constataient qu’il accomplissait tout ce qu’il désirait au moyen de sa parole, ils lui demandèrent d’entrer dans la Ville, d’exterminer les soldats romains et Pilate, et de régner sur eux. Mais il ne s’en soucia pas.
Quelque temps après, les chefs des juifs l’apprirent ; ils s’assemblèrent dans le sanhédrin avec le Grand-prêtre et dirent : “nous n’avons pas la force de résister aux Romains, qui sont comme un arc bandé ; nous sommes faibles. Par conséquent, allons rapporter à Pilate ce que nous avons entendu, et nous n’aurons plus de troubles. Car s’il devait apprendre cela par d’autres que nous, nous nous trouverions privés de nos biens, détruits nous-mêmes, et nos enfants seraient exilés et dispersés”. Ils allèrent rapporter les faits à Pilate.
Celui-ci envoya des hommes, fit tuer beaucoup de gens et arrêter ce faiseur de miracles ; il fit des investigations à son sujet et apprit qu’il faisait le bien et non le mal, qu’il n’avait jamais été un séditieux ni quelqu’un qui aspirât à la royauté. Et il le relâcha, car il avait guéri sa femme, qui était près de mourir. Jésus retourna à sa place coutumière et continua d’accomplir ses œuvres habituelles. Et de nouveau, comme un nombre encore plus grand de personnes se rassemblait autour de lui, il devint fameux pour ces miracles, plus que quiconque d’autre.
Les docteurs de la Loi furent transpercés de jalousie, et donnèrent trente talents à Pilate pour qu’il le mette à mort. Pilate prit l’argent et leur permit de faire eux-mêmes ce qu’ils voulaient. Et ils le prirent et le crucifièrent, à l’encontre de la loi des pères
3.

        Par ailleurs, dans le passage correspondant à GJ 2,221, le texte slavon parle, contrairement à la version en grec, des premiers disciples de Jésus dans la Palestine des années 40 :
À l’époque de ces procurateurs [après la mort d’Agrippa en 44], beaucoup de serviteurs du faiseur de miracles mentionné plus haut apparurent et racontèrent au peuple que leur chef était vivant, même si précédemment il était mort, et qu’il allait le libérer de sa servitude. Et beaucoup de personnes écoutaient leurs discours. Elles obéissaient à leurs commandements non en vertu de leur renommée, car c’étaient des personnes de condition modeste… mais qui réalisaient des signes vraiment étonnants, tous ceux qu’ils voulaient.
Ces nobles procurateurs donc, voyant la confusion qui régnait dans le peuple, complotèrent avec des scribes afin de les arrêter et de les mettre à mort, étant donné que quelque chose de petit, à force de se développer, cesse d’être négligeable. Mais, à cause des miracles, ils étaient honteux et effrayés, se disant que la magie serait incapable d’accomplir tant de miracles : à moins que ces gens n’aient été envoyés par la Providence de Dieu, ils auraient été réduits à l’impuissance. Aussi furent-ils laissés libres d’aller et venir à leur guise ; mais ensuite, agacés par eux, ils les dispersèrent, en envoyant certains devant César, d’autres à Antioche pour être jugés, d’autres dans des régions éloignées.

       Les miracles stupéfiants accomplis par les apôtres sont analogues à ceux réalisés par Jésus selon le Testimonium, grec ou slavon. La remarque concernant la Providence est voisine de l’argument de Gamaliel devant le Sanhédrin (Ac 5,34). Enfin, la référence à l’envoi de disciples devant César peut concerner Paul, ancien disciple de Gamaliel.

        Le second texte que nous voulons évoquer est moins connu, mais plus ancien. Peu après la destruction du Temple, vers 73, un philosophe stoïcien de Syrie appelé Mara bar Serapion écrit à son fils une lettre dans laquelle il présente Jésus (sans le nommer explicitement, mais il ne peut s’agir que de lui) comme le sage Roi des Juifs, en le comparant explicitement à Socrate et à Pythagore, et impute la perte de Jérusalem au fait qu’ils l’aient mis à mort :
Que dirons-nous, lorsque les sages sont pourchassés de force par les tyrans, que leur sagesse est privée de sa liberté à la suite de calomnies, et qu’ils sont pillés pour leur intelligence supérieure, sans qu’on leur laisse une chance de présenter leur défense ? Ils ne sont pas entièrement à plaindre : car quels avantages les Athéniens ont-ils tirés de la mise à mort de Socrate, quand on voit qu’ils ont subi en rétribution famine et peste ? Ou le peuple de Samos d’avoir brûlé Pythagore, quand on voit qu’en une heure tout leur pays a été inondé par la mer ? Ou les Juifs du meurtre de leur Roi sage, quand on voit que dès ce moment leur royaume leur a été retiré ? C’est avec justice que Dieu a accordé une récompense à la sagesse de chacun d’eux trois : les Athéniens sont morts de famine, le peuple de Samos, noyé sans remède, et les Juifs plongés dans la désolation, chassés de leur pays et déportés dans tous les autres. De plus, Socrate vit toujours, grâce à Platon ; Pythagore aussi, du fait de la statue d’Héra ; et même le Roi sage, à travers les nouvelles lois qu’il a promulguées.

        Mara bar Serapion est le seul écrivain païen connu à donner à Jésus le titre de roi, comme l’avait fait Pilate dans le titulus placé sur la croix. Ces deux affirmations étonnantes posent une question : d’où venait son information ?

À L’ENTREE DU TEMPLE, UN EPIGRAPHE CONCERNANT JESUS ?

        Dans les versions de la GJ, il est question à deux reprises des inscriptions qui interdisaient aux non-juifs l’accès à l’esplanade du Temple, sous peine de mort (l’un de ces épigraphes a été retrouvé, et publié en 1872 ; un autre en 1935). Entre la version grecque et celle en slavon, les passages en question sont un peu différents (le premier des deux fait partie d’un discours de Titus aux Juifs) :

en grec : 6,125

N’est-ce pas vous qui avez placé, à intervalles réguliers, des inscriptions gravées en caractères grecs, et dans nos caractères [latins], qui déclarent que personne ne doit traverser cette muraille ?
5,193
Ayant traversé, on arrivait dans le second parvis du Temple ; on la trouvait entourée d’une muraille haute de trois coudées, d’un très beau travail. Des inscriptions s’y trouvaient intercalées à intervalles réguliers, certaines en grec, d’autres en latin ; elles rappelaient aux lecteurs la Loi de pureté, qui interdisait à un étranger d’entrer dans le Saint ; car c’est ainsi qu’on appelait la seconde enceinte du Temple.

en slavon :

N’est-ce pas vous qui avez placé ici, à intervalles réguliers, des inscriptions et les avez gravées en caractères grecs, et dans notre langue, et dans la vôtre ?

De là, on montait au second Temple, et d’abord il y avait des pierres formant une muraille haute de trois coudées, très belle à voir. Des colonnes s’élevaient là à intervalles réguliers, et à côté d’elles se trouvaient des inscriptions en grec, latin et caractères juifs, qui proclamaient la Loi de pureté, qui est que l’étranger ne devait pas entrer ; car c’est ce qu’on appelle le Saint.

        Le texte en slavon va plus loin ; il ajoute une information extrêmement intéressante en faisant mention d’une inscription concernant Jésus qui doit avoir été gravée entre 30 et 70 près de l’une des portes du Temple :
Au dessus de ces inscriptions, il y en avait une quatrième, dans les mêmes caractères que les trois premières, qui proclamait « Jésus, roi qui n’a pas régné, crucifié par les juifs pour avoir prédit la destruction de la ville et la ruine du Temple”.

        Comme les trois autres, cette quatrième inscription avait à voir avec la sainteté du Temple. Compte tenu de sa localisation et du motif invoqué, dépourvu de validité en droit romain, elle ne peut avoir été posée que par les autorités judéennes.
Remarquons que la Mishna mentionne une autre “porte d’infamie”, celle de Yehoyakîn, un roi de Juda qui n’avait régné que trois mois puis avait livré Jérusalem à Nabuchodonosor, lequel avait détruit le Temple (2R 24) ; le parallèle est frappant.

        La royauté de Jésus est l’une des questions centrales de l’Evangile, dès la naissance de Jésus (craintes d’Hérode, massacre des Innocents, fuite en Egypte) et le début de sa vie publique (affirmation de Nathanaël en Jn 1,49) et jusqu’à sa dernière apparition aux apôtres (“Est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir le royaume d’Israël ?” Ac 1,6) en passant par l’accusation portée devant Pilate par les chefs des Judéens (Jn 19,15), le dialogue entre Jésus et Pilate, et l’inscription rédigée par celui-ci pour le titulus de la croix.

        Les traditions chrétiennes du deuxième siècle, et notamment Polycrate d’Ephèse (né vers 130), présentent Jacques « le juste », le frère de Jésus, et l’évangéliste Jean comme des sacrificateurs attachés au Temple. Il est très important que des dirigeants du mouvement de Jésus aient été des sacrificateurs et aient continué à servir dans le Temple après avoir adhéré à ce mouvement : ils ne considéraient nullement ces deux choses comme incompatibles. Dans cette optique, ce n’est probablement pas un hasard si le quatrième évangile, rédigé par un sacrificateur qui devait avoir ou avoir eu cette inscription en permanence sous les yeux, met très fortement l’accent sur la royauté et la gloire de Jésus, au point de présenter la crucifixion comme une exaltation dans laquelle il attire à lui tous les hommes (Jn 12,23). L’auteur est le seul à nous rapporter que le titulus avait Pilate lui-même pour auteur, que les grands-prêtres essayèrent en vain d’en faire modifier la rédaction et que, comme l’épigraphe à la porte du Temple, il était en grec, en latin et en hébreu/araméen. Mais le texte insiste aussi, lourdement, sur le fait que cette royauté n’est pas de ce monde ; en particulier, dans son bref dialogue avec Pilate (18,33-37) où le chef d’accusation est cette supposée prétention à la royauté, Jésus le répète pas moins de trois fois.

        Dans son introduction à sa version en grec de GJ, Josèphe précise qu’il a d’abord écrit ce livre dans la langue de ses pères à l’intention des juifs du Proche et du Moyen Orients. Nos deux passages en slavon, par leurs références aux caractères hébraïques, semblent bien s’adresser à ce public. D’une manière générale, la version en slavon, plus concise, est plus proche de la vision juive des faits et des lieux et moins favorable aux Romains ; plusieurs autres indices laissent penser qu’elle a été faite sur le GJ originel en araméen (dont elle porte le titre : La prise de Jérusalem), plutôt que sur le grec. Chose intéressante, elle rapporte souvent des traditions qu’on retrouve dans les évangiles.

        C’est peut-être de cet original en araméen que Mara a tiré sa désignation de Jésus comme « sage Roi des Juifs ». Peut-être aussi l’a-t-il reprise de traditions orales évangéliques dont Josèphe aurait également eu connaissance. Enfin, on ne peut exclure qu’il ait eu connaissance d’un évangile ou d’une partie d’évangile sous forme écrite.

 LA DESTRUCTION DU TEMPLE, POURQUOI ?

        Origène déclare dans son Contre Celse qu’au livre 18 des Antiquités – celui où se trouve le Testimonium –, Josèphe atteste que Jean-Baptiste baptisait pour la rémission des péchés et promettait la purification à ceux qui étaient baptisés. Il ajoute que Josèphe attribue la cause de la chute de Jérusalem à la mort de Jacques le juste et qu’en cela il s’est approché très près de la vérité (selon lui, la cause est le complot de ses dirigeants contre Jésus) :
Il [Josèphe] affirma que ces désastres arrivèrent aux Juifs comme punition au sujet de Jacques le juste, le frère de Jésus appelé Christ, parce qu’ils le tuèrent alors qu’il était juste au plus haut degré. Et d’ajouter en Comm. in Matt. 10,17 qu’il est surprenant que Josèphe, bien qu’il n’acceptât pas que Jésus fût le Messie, reconnût néanmoins une grande justice à Jacques. Et Jérôme de dire explicitement que Josèphe au livre 18 des Antiquités admet de la manière la plus claire… que Jean-Baptiste était vraiment un prophète et que Jérusalem fut détruite à cause de l’exécution de l’apôtre Jacques.

        Or le texte grec de Josèphe que nous connaissons ne comporte rien de semblable. Dans les Antiquités, en 18,116, on lit :
Plusieurs Juifs ont cru que cette défaite d’Hérode était une punition de Dieu, à cause de Jean, surnommé Baptiste. C’était un homme de grande piété qui exhortait les Juifs à embrasser la vertu, à exercer la justice, et à recevoir le baptême après s’être rendus agréables à Dieu en ne se contentant point de ne point commettre quelques péchés, mais en joignant la pureté du corps à celle de l’âme.
Ainsi, comme une grande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine, Hérode, craignant que le pouvoir qu’il aurait sur eux n’excitât quelque sédition, parce qu’ils seraient toujours prêts à entreprendre tout ce qu’il leur ordonnerait, crut devoir prévenir ce mal pour n’avoir pas sujet de se repentir d’avoir attendu trop tard à y remédier. Pour cette raison, il l’envoya prisonnier dans la forteresse de Machéra…. et les Juifs attribuèrent la défaite de son armée à un juste jugement de Dieu pour une action si injuste.

        Quant à Jacques, nulle part dans nos versions des Antiquités et de la Guerre des juifs il n’est qualifié de juste, et il n’est fait aucune relation entre sa mort et la chute de Jérusalem ; c’est plutôt l’assassinat du Grand-prêtre Ananus qui est évoqué à ce sujet, en GJ 4,318. D’autres auteurs de l’Antiquité citant encore d’autres passages qui nous sont inconnus de ces deux livres, deux grandes hypothèses se présentent : soit tous les manuscrits grecs dont nous disposons sont tronqués de manière homogène, ce qui est peu probable, soit il circulait au 2e siècle une ou plusieurs versions plus développées sur ces deux sujets que celle dont nous disposons en grec.

        Or la référence à l’exécution de Jacques (même s’il n’est pas qualifié de juste) comme cause de la perte de Jérusalem et l’indication de la mission prophétique de Jean le Baptiste (même si aucun lien n’est fait entre Jésus et lui) se trouvent dans la version en slavon de GJ. Cela contribue à montrer que cette version très différente a une source très ancienne, même si ce témoin ne permet pas de répondre à toutes les questions que posent les citations des livres de Josèphe dans la littérature gréco-latine des 2e et 3e siècles.

         Dans GJ slavon (2,7), le Baptiste annonce qu’aux juifs il serait donné un roi qui les libérerait et soumettrait tous les rebelles, sans être soumis lui-même à quiconque – à la différence des rois juifs de l’époque, fort dépendants de l’empereur de Rome. Notons que dans les évangiles Jean-Baptiste n’annonce pas un tel Messie-roi.

        Pour Hégésippe, arrivé de l’Orient à Rome peu après 150, et d’ascendance juive selon Eusèbe, c’est la mort de “Jacques le juste, frère de Jésus”, sacrificateur du Temple, nazir, observant scrupuleux de la Tora, qui est la cause de la chute de Jérusalem. Cet homme était le seul (du mouvement de Jésus, sans doute) autorisé à pénétrer dans le sanctuaire – le Saint, sans doute, puisque Pierre et les autres disciples allaient quotidiennement au Temple (Jésus lui-même s’y trouvait à chacune des trois fêtes annuelles qui le requéraient). Hégésippe décrit la vie de Jacques comme une prière continuelle d’intercession, à genoux, pour le peuple juif : fonction typique d’un sacrificateur.

       Il consacre en outre un long passage de son livre Hypomnemata à l’exécution de Jacques, en insistant sur une étrange question qui semble avoir été posée deux fois de suite comme test à celui-ci : Quelle est la porte de Jésus ? La première fois, Jacques se borna à répondre que Jésus était le Sauveur ; et plusieurs crurent alors, y compris parmi les chefs des judéens – Jacques était très respecté –, ce qui ne manqua pas d’alerter les scribes et les pharisiens, au point qu’ils résolurent la mort de Jacques. Le sanhédrin fut convoqué – par Ananias, nous dit Jérôme – et décida la lapidation de Jacques et d’autres croyants en Jésus pour avoir transgressé la Tora. On demanda à Jacques, en insistant lourdement sur la confiance que tous avaient en lui, de s’exprimer en public à la Pâque, devant le peuple rassemblé, pour corriger celui-ci de son erreur : croire que Jésus fût le Messie. Le soir de Pessah, scribes et pharisiens font monter Jacques au pinacle du Temple et lui crient :
Ô juste, en qui nous devons tous avoir confiance, comme le peuple s’égare en suivant Jésus le crucifié, veuille nous montrer quelle est la porte de Jésus !”.

        De nouveau, Jacques, au lieu de montrer une porte, réplique que Jésus siège à la droite du Père et doit revenir sur les nuées. De nouveau, beaucoup croient, et scribes et pharisiens, prenant conscience d’avoir offert involontairement l’occasion d’un grand témoignage, se mettent à crier que Jacques s’est égaré lui aussi, et le précipitent en bas. Il est assez clair qu’ils attendaient que Jacques indique la porte surmontée de l’épigraphe Jésus le crucifié, roi qui n’a pas régné, avouant ainsi qu’il ne croyait pas à sa messianité 4.

        Cette question était en effet déterminante pour l’adhésion des Hébreux à la foi annoncée par les Apôtres. Pour autant – faut-il le rappeler ?– cette royauté sur Israël et sur le monde sera liée à la Venue dans la gloire selon les mots de Jésus lui-même : ce n’est pas des puissances de ce monde que surgira son Royaume (Jn 18,36).

MARA ET LA VOX POPULI (NdT)

        Pour en revenir à Mara, la relation qu’il fait entre la condamnation de Jésus et la destruction du Temple pourrait résulter simplement de l’opinion d’un de ses proches croyant en Jésus ; mais d’une part cette affirmation ne nous est transmise par aucun texte chrétien ancien, pas plus d’ailleurs que l’appellation de roi sage, et d’autre part un philosophe ne devait pas se contenter d’affirmations de ce genre. Une autre possibilité serait qu’il ait inféré cette relation du fait que Jésus a été condamné à la demande de dirigeants juifs et de la prédiction par Jésus, soudain réalisée, de la destruction de Jérusalem, données qu’il aurait tirées soit de l’évangile (oral ou écrit), soit de l’épigraphe évoqué plus haut. Mais dans ce cas, il aurait probablement indiqué d’une manière ou d’une autre qu’il présentait là une opinion personnelle. En fait, l’explication la plus probable est que l’opinion qu’il rapporte à son fils est simplement la vox populi, le point de vue général de la population qui l’environne. Or Mara se trouvait dans un environnement très particulier, plus propice d’ailleurs aux rumeurs qu’au contrôle des informations : originaire de Samosate (Syrie du nord), il était déporté à Séleucie, sur la rive droite du Tigre au centre de la Mésopotamie, là où les deux fleuves sont les plus proches l’un de l’autre. Selon sa lettre, lui et des Mèdes araméophones vivaient tous là en captivité, de sorte qu’ils ne pouvaient plus sacrifier à leurs dieux. Nous pouvons induire de ce texte que vers 70, parmi les païens du Nord de la Syrie, le nom de Jésus était connu (même si ce nom, curieusement, n’est pas mentionné dans la lettre de Mara) comme celui d’un Juif sage sinon vraiment roi, condamné à mort à Jérusalem quelques décennies plus tôt par ses concitoyens, et dont la mort n’était pas sans rapport avec la prise de Jérusalem et la destruction du Temple toutes récentes ; il n’est pas impossible que cette catastrophe stupéfiante ait fait l’objet d’une recherche de sens, donc de causes, dans toutes les couches de la population du Proche-Orient, aussi bien païennes que juives, provoquant une réinterprétation populaire radicale de l’épigraphe, en faveur de Jésus.
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1 Il est donc possible que Josèphe, s’adressant à des Grecs, entende ici, par le terme Christ, non pas Messie, mais seulement chef du mouvement « chrétien » : cultivé, il sait très bien qu’en grec le mot n’a pas du tout la même résonance que Mashiah en hébreu. On sait d’ailleurs que dans le terme même de ??????????, la finale est tirée du latin et donne la signification de partisans de plus que de disciples de – le mouvement naissant ayant été perçu à Antioche davantage comme un mouvement politique que religieux. Des persécutions précoces ne se seraient sans doute pas produites si le christianisme avait simplement été catalogué à Rome comme un mouvement juif (voir cet article éclairant de Mme Ramelli). On ne saurait surestimer l’intensité de l’attente messianique durant les trois premiers siècles de l’Eglise (NdT).

2 Das Testimonium Flavianum, ein authentischer Text, in NovT 52 (2010)

3 Remarquons que dans ce passage qui correspond au Testimonium, dans une version initialement destinée aux juifs si l’hypothèse présentée p. 4 est bonne, Josèphe se garde de désigner Jésus comme Messie ; il l’appelle faiseur de miracles, avec une connotation probablement négative. Ceci conforte l’hypothèse que le mot Christ a pour lui une connotation ou un emploi très différent de celui de Messie. (NdT)

4 On peut noter aussi qu’au pinacle du Temple, Jacques avait en face de lui la Porte “dorée” ou “de la miséricorde”, celle par laquelle le Messie doit entrer dans le Temple pour régner ; la question posée comportait peut-être une alternative sous-entendue : la porte de Jésus, est-ce celle du crucifié, ou celle du Messie glorieux ? (NdT)

One thought on “"Porte de Jésus" et destruction du Temple

  • 15 octobre 2014 at 9 h 23 min
    Permalink

    Bonjour!
    Quand je lis votre article, je vois des mentions de points d’interrogation (  » ???????? » ) dans votre article, à des endroits qui laissent à penser que ce sont des mots en grec. ..
    Est-il possible de les afficher correctement ?
    Ou doit-on lire réellement des points d’interrogation ?

    Merci beaucoup!!!

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