Martyrs bulgares et Orthodoxie

Les Saints Martyrs de l’Eglise Orthodoxe Bulgare

[suivi par une étude sur 1453 et le « grand schisme d’Orient »]

Julia Taleva

______C’est le deuxième Dimanche suivant la Pentecôte que l’Eglise Orthodoxe Bulgare célèbre ses saints locaux, une semaine après le Dimanche de tous les saints fêté par tous les orthodoxes exprimant ainsi le caractère universel de l’Eglise. Les noms des saints locaux s’inscrivent dans cette universalité tout en témoignant du destin et du parcours historique de chaque peuple et de ses épreuves dans le chemin de la foi.

______Comparés aux autres églises orthodoxes, les saints canonisés par l’Eglise bulgare jusqu’à nos jours ne sont pas nombreux. Il est vrai qu’à travers le temps beaucoup de documents et de témoignages ont été perdus ou détruits lors des nombreuses destructions d’églises et monastères. D’autre part, l’Eglise elle-même a survécu à de lourdes épreuves tout au long de son histoire, notamment durant les siècles de domination ottomane et la période communiste.

______Parmi les 104 saints vécus sur la terre bulgare, les martyrs sont les plus nombreux : 86, ce qui témoigne d’un destin difficile et souvent dramatique pour la foi chrétienne. Les noms des premiers martyrs datent de le la fin de l’Antiquité et le début du christianisme sur les Balkans. Presque chaque période de l’histoire du pays a connu ses martyrs, parmi lesquels nous trouvons des représentants de tous les niveaux de la hiérarchie spirituelle orthodoxe : des évêques, des prêtres, des moines, ainsi que des laïcs : des rois, des nobles ou des personnes ordinaires.

______Même le premier saint canonisé par l’Eglise bulgare était un martyr. Il s’agit de Boyan Enravota, prince héritier de la Bulgarie encore païenne qui vécu au 9ème siècle. Devenu chrétien, il a du renoncer au trône, puis se fit exécuter par son propre frère à cause de sa foi (833 env.). Avant de mourir, Boyan prédit que bientôt tout le peuple bulgare allait se convertir au christianisme, ce qui advint trois décennies plus tard, en 864.

______Les quatre siècles suivants furent particulièrement fastes pour l’orthodoxie en Bulgarie ainsi que pour l’épanouissement de la culture chrétienne. Mais au 13ème siècle quand l’Empereur byzantin Michael Paléologue conclut une union avec le Pape en espérant ainsi renforcer son pouvoir affaibli [1], 26 moines du monastère bulgare Zograf à la Sainte Montagne d’Athos qui refusèrent d’accepter l’union imposée par la force, furent brûlés vifs dans la tour du monastère par les Croisés (1284). Il furent canonisés par l’Eglise.

Les martyrs de l’Islam

______Les plus nombreux sont ce que l’on appelle les “nouveaux  martyrs” de l’époque de la domination ottomane qui a duré 5 siècles – une des plus lourdes épreuves dans l’histoire spirituelle de la Bulgarie. Des pans entiers de la société bulgare furent exposés à la menace de l’islamisation. De nombreux témoignages en Bulgarie ainsi qu’à l’étranger décrivent la souffrance et les injustices subies par la population chrétienne. A cette époque, alors que les monastères et les petites églises furent les seuls lieux de préservation de la culture bulgare et de la spiritualité orthodoxe, l’exemple des martyrs fut une source d’encouragement à la foi, non seulement en terme de défense du christianisme, mais aussi en tant que forme de résistance spirituelle et d’expression de l’identité nationale.

image002St. Vissarion de Smolyan

______Un exemple tragique et emblématique pour cette époque est celui de saint Vissarion, le dernier évêque de Smolyan, qui trouva la mort en 1670 lors de la première vague d’islamisation de la population des Rodoppes (la montagne du sud de la Bulgarie). Les envahisseurs turcs brûlèrent l’église de la ville, la résidence épiscopale, l’école de théologie et forcèrent la population à se convertir à la religion musulmane. Certains acceptèrent sous la menace, d’autres furent exécutés. Des rescapés trouvèrent refuge dans les forêts et les villages des environs, parmi eux l’évêque Vissarion qui continua de guider et encourager les fidèles. Mais un an plus tard il fût arrêté par les Turcs, torturé et humilié de manière particulièrement cruelle en endurant les souffrances avec un courage et une humilité exemplaires avant de succomber.

______Parmi les autres martyrs bulgares de l’époque ottomane nous rencontrerons les exemples bouleversants de ceux qui, après avoir eu la faiblesse de se convertir à l’islam, vécurent dans un état dramatique de pénitence et décidèrent d’exprimer publiquement leur foi chrétienne tout en ayant conscience que cela leur coûtera la vie. Tel était le cas de Saint Onufri de Gabrovo. Converti à l’islam dans sa jeunesse, il revint à sa foi en Christ et partit pour la Sainte Montagne où il devint moine. Il exprima sa foi en Christ devant les autorités turcs et fut exécuté sur la côte de l’Ile de Chios. Son corps fut jeté dans la mer. Le Saint Yoan Bulgare eût un destin similaire : après des années de regret et de souffrance pour être devenu musulman, il se présenta volontairement à la capitale ottomane pour prononcer une prière chrétienne dans une mosquée à l’issue de quoi il fût tué par une foule de musulmans fanatiques. Il n’avait que 19 ans.

image004St. Yoan Bulgare

______Parmi les nouveaux martyrs les plus vénérés par le peuple bulgare on peut citer Saint Georges de Sofia Nouveau martyr (qui après avoir brillamment défendu sa foi chrétienne devant le juge turc, fût jeté dans les flammes), Saint Dimitri de Sliven, les jeunes artisans Saint Nicolaï de Sofia et Saint Raïko de Choumen, qui perdurent leur vie au nom du Christ, Sainte Zlata de Maglen, une jeune fille qui refusa le mariage avec un riche Turc afin de rester fidèle à sa foi en Christ et à son vœu de chasteté et qui subit d’atroces supplices avant d’être pendue et son corps déchiqueté.

image006St. Raïko de Choumen

______Les nouveaux martyrs sont célébrés aussi dignement que les martyrs anciens – par la création d’hagiographies et d’offices en leur mémoire, par des célébrations liturgiques, par la vénération de leurs reliques, la construction d’églises qui portent leur nom, ce qui est de plus en plus fréquent ces dernières années en Bulgarie. Ainsi en 2006, une nouvelle cathédrale portant le nom de Saint Vissarion fût sanctifiée au centre de Smolyan. Après le rétablissement du Patriarchat Bulgare en 1953 et la dernière canonisation qui remonte aux années 1960, le Saint Synode de l’Eglise Bulgare ce chargea de l’écriture des hagiographies des nouveaux saints.

Les martyrs du communisme

______L’époque communiste que nous avons vécue inscrira sans doute de nouveaux martyrs dans l’histoire de l’Eglise bulgare. Plusieurs dizaines d’évêques, de prêtres, de laïcs orthodoxes furent victimes des répressions : jugés et condamnés comme « ennemis du peuple », certains furent exécutés sans procès, d’autres disparurent sans qu’on puisse connaître leur sort. Leurs biographies sont activement étudiées par le clergé et les historiens bulgares. Ces dernières années, grâce aux recherches publiées, aux films documentaires et aux ouvrages littéraires, la société bulgare a découvert de nombreux témoignages de foi, de dignité, d’humilité face aux répressions durant cette période d’athéisme militant qui a profondément affecté la spiritualité en Bulgarie [2].

______L’Eglise n’a jamais oublié que la plupart des martyrs sont demeurés inconnus. C’est pourquoi le Dimanche de tous les Saints bulgares sont commémorés également tous les martyrs qui ont souffert au nom du Christ sans laisser aucune trace dans l’histoire, mais à n’en pas douter qui ont trouvé refuge auprès du Seigneur.

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Sur les images : St. Vissarion de Smolyan (1), St. Yoan Bulgare (2) St. Raïko de Choumen (3). Icônes contemporaines de Lora Maleva

Sources utilisées :

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Les causes réelles du schisme entre latins et orthodoxes grecs

P. Edouard-Marie Gallez

______Entre les deux parties de l’ancien Empire romain – celle de la latinité qui s’est transformée en royaumes divers et en un Empire germanique d’une part, et celle qui a subsisté à Constantinople sous une forme exclusivement grecque –, des incompréhensions surtout politiques se sont accumulées au long des siècles, mais l’unité s’était préservée et les chrétiens n’avaient pas l’idée d’être séparés en deux blocs, même après 1054. Il faut rappeler que l’excommunication réciproque, entre le légat du Pape et le Patriarche de Constantinople, n’avait aucune valeur : le second n’avait aucune autorité pour agir ainsi, et le premier usurpait doublement son autorité : il agissait de son propre chef, et sans mandat, car le Pape était mort entretemps. Lacte de 1054 était surtout symbolique. C’est bien davantage le sac de Constantinople deux siècles plus tard qui a dressé le peuple de la ville contre les Latins.

______En fait d’œcuménisme, les Byzantins n’avaient pas été commodes avec les chrétiens coptes, araméens ou arméniens – sans parler des communautés judéochrétiennes anciennes – : toutes ces Eglises avaient pris leurs distances vis-à-vis de la capitale d’un Empire qui se disait toujours « romain » mais qui cessait de plus en plus de l’être.

______La véritable séparation sera la suite de la prise de Constantinople en 1453 par les Turcs, qui massacrèrent une partie de la population ou l’emmenèrent en esclavage. La résistance avait été héroïque et, si l’expédition vénitienne n’avait pas volontairement traîné en route, le Sultan Mehmet II aurait échoué. Après avoir assouvi tous ses vices (faire torturer des gens devant lui, coucher avec des garçons rescapés du massacre, etc.), ce « grand Sultan » installa à la tête de l’Eglise grecque un Patriarche, qu’il fit reconnaître par une assemblée convoquée par la terreur, et alors que le véritable Patriarche vivait encore.

image008______« Sois patriarche œcuménique pour les temps à venir », dit-il au moine Scholarios : celui-ci avait participé au concile de Florence, en 1439, où il avait appelé les Orthodoxes à embrasser l’Union des Églises. Mais, quelque temps après son retour à Constantinople, il s’était retourné et avait prétendu que le conflit entre les deux Églises était si grave que le Christ ne voulait pas de l’unité des Chrétiens, c’est-à-dire de la seule chose qui pouvait sauver Constantinople de l’invasion turque.

______Mais ce n’est pas d’abord dans ce but que l’héroïque Empereur Jean VIII s’était rendu à Rome et avait signé une union de foi. Son acte était celui d’un croyant : s’il y en avait eu, les pressions de l’Occident auraient été plutôt en sens inverse. Car le pape était en position de faiblesse extrême. Des armées italiennes lui faisaient la guerre sur le terrain, et la République avait été proclamée à Rome. Il était un réfugié à Florence, et les riches marchands italiens le méprisaient. En même temps, le roi de France menait contre lui une guerre théologique à travers le concile permanent de Bâle, dont le but était la destruction définitive du pouvoir papal.

______Les intérêts militaires et financiers de l’empereur Jean VIII auraient voulu qu’il abandonne le pape et aille à Bâle, en vue de s’entendre avec ce pseudo-concile, afin de plaire au roi de France et d’obtenir son aide militaire. En refusant de se prostituer, il a sauvé l’Église d’un nouveau schisme d’Occident et relevé, pour toujours, le prestige du Pape en Occident. Cet acte d’héroïsme prouve que le concile de Florence était totalement libre et désintéressé.

______Les motivations de Scholarios, qui s’opposa à Jean VIII, étaient tout autres : devenir patriarche. Il accepta sans hésiter la place que lui offrait le sultan, ainsi que ses cadeaux de prix, et l’exemption des taxes imposées aux autres Chrétiens. Le sultan réunit un synode pour « l’élire », et il lui donna solennellement la crosse, le manteau de patriarche et le pouvoir d’ethnarque (gouverneur) !

“Mahomet II, écrit son chroniqueur turc, le fit patriarche et grand-prêtre des Chrétiens, et lui donna, entre autres droits et privilèges, celui de gouverner l’Église, avec tout son pouvoir et autorité.”

______Puis, alors que sa Basilique Ste Sophie était profané et transformée en mosquée, « l’anti-patriarche » Scholarios aida les Turcs à imposer aux chrétiens grecs le mythe d’un schisme légal. Cette même politique turque ne cessa, en Orient, d’essayer de monter vles communautés chrétiennes les unes contre les autres.

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______Cette histoire trop méconnue est remarquablement relatée dans ce livre : image010

Lina Murr-Nehmé (Mahomet II impose le schisme orthodoxe, Francois-Xavier De Guibert-Œil, 2003 – 2e éd., 2009), qui écrit :

“En tant que Grecque Orthodoxe vivant à Beyrouth, je suis, au contraire, fière de mon métropolite, Elias Aoudé, et de mon patriarche, Aghnatios Hazim, qui a démenti Scholarios en déclarant en 1983 dans la cathédrale Notre-Dame de Paris : “Le différend entre Orthodoxes et Catholiques n’est pas dogmatique… Nous sommes capables de nous unir avec Rome parce que nous sommes fidèles avec entêtement à nos racines”.

Si, à ce moment fatidique, le haut clergé de Constantinople avait eu des hommes comme eux, ils se seraient dressés contre le sultan, ils n’auraient pas fui ou accepté d’être ses instruments quand il asservissait leurs fidèles et transformait leurs églises en mosquées. Alors il aurait été obligé de les tuer ou de laisser leur Église tranquille. Dans les deux cas, il n’aurait pu imposer un mensonge aussi éhonté aux Orthodoxes du monde entier.”


[1] Voir bulletin de la paroisse orientale de Lyon… [N de l’E :] dont le n° 21 évoque comment le schisme orthodoxe fut imposé en fait par pouvoir turc après 1453, dans la terreur et les massacres (voir après l’article). En fait, l’Union ne fut jamais imposée ni par la force, ni par des vues politiques, mais bien le contraire. Un fanatisme mêlé de politique s’est parfois exprimé au Mont Athos, venant certes d’une minorité, mais influente : ce sont des moines fanatiques qui ont dressé la populace de Constantinople contre l’Empereur et le clergé revenant du Concile de Lyon (1274), les obligeant à renier l’expression de l’union qu’ils avaient proclamée avec le reste de la chrétienté.

[2] Entre 1998 et 2002, quatre prêtres catholiques bulgares victimes du régime communiste furent béatifiés par l’Eglise catholique.

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