Interpolations de Evangelii Gaudium et Catéchisme de l’Eglise Catholique

– article de 2014, mis à jour en mai 2015 en raison des développements romains  –

Evangelii Gaudium : insertions, affirmations
surprenantes et glissements subtils

  En novembre 2013 sortait l’Exhortation apostolique Evangelii Gaudium. Certains de ses passages ont choqué, en particulier les chrétiens d’Orient et les chrétiens issus de la culture ou de la foi islamique. Or, une interrogation surgit : ces passages étaient-ils déjà dans la version prête en juin 2013 ? Ont-ils pu être rajoutés par après, à l’insu du Pape (ou peut-être pas vraiment à son insu) ? La question se pose réellement car leur étude montre qu’ils ne sont certainement pas de la main du Pape François.

_N’importe qui d’un peu familier avec les techniques d’analyse textuelle remarque en effet immédiatement que les n° 241 et 258 de l’Exhortation sont faits pour se suivre, et surtout que les n° 242 à 257 leurs sont étrangers aussi bien au point de vue du contenu qu’à celui du style – ils se présentent d’ailleurs en 4 blocs distincts et bien délimités.

Une série d’insertions

  Voyons d’abord les n° 241 et 258 :

241. Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de
solutions pour toutes les questions particulières. Mais, ensemble avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. Ce faisant, elle propose toujours avec clarté les valeurs fondamentales de l’existence humaine, pour transmettre les convictions qui ensuite peuvent se traduire en actions politiques.

258. À partir de quelques thèmes sociaux, importants en vue de l’avenir de l’humanité, j’ai essayé une fois de plus d’expliquer l’inévitable dimension sociale de l’annonce de l’Évangile, pour encourager tous les chrétiens à la manifester toujours par leurs paroles, leurs attitudes et leurs actions.

  Comme on le voit, le n° 258 suit parfaitement le n° 241 et ne fait allusion ni au « dialogue entre science et foi » (n° 242-243), ni à « l’engagement œcuménique » ou au « dialogue et l’amitié avec les fils d’Israël » (n° 244 à 249), ni au « dialogue avec l’Islam » (n° 250 à 254), ni à un synode des Evêques (n° 255 à 257).

Pape Francois micro  Avant de regarder le détail, il est bon de rappeler que, auparavant déjà, le Pape s’était fait piéger trois fois par l’écrit – il semble y attacher moins d’importance qu’à ce qui est oral. Sandro Magister en avait donné des exemples : chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1350668?fr=y. Dans un de ces cas, le Saint Père n’avait sans doute pas bien relu le texte avant de le cautionner.

  L’analyse attentive de l’ensemble des n° 242 à 257 permet d’induire en outre que chacun de ses 4 blocs provient respectivement de quatre dicastères (ou ministères) romains, chacun d’eux ayant produit le sien indépendamment, et qu’ils ont été insérés tels quels, les uns derrière les autres, dans l’Exhortation.
En voici le détail. On peut attribuer sans nul doute :

  • ___au Conseil pontifical pour la culture les n° 242-243 consacrés aux rapports foi-raison – ce Conseil y fait sa publicité pour le concept de « Parvis des Gentils », voulant offrir aux non croyants un espace de discussion ainsi que des « événements culturels », comme en 2011 à Paris –; on voit mal le Pape faire une telle pub ;
  • ___au Conseil Pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens les n° 244 à 249 consacrés à l’œcuménisme et aux relations avec le judaïsme ;
  • ___au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux les n° 250 à 254 relatifs à l’Islam ;
  • ___au secrétariat du Synode des Évêques les n° 255 à 257, très généraux.

  Les intertitres ajoutés ensuite délimitent très bien les 4 ajouts.

« L’islam véritable » selon le Conseil pour le Dialogue interreligieux

  Les points qui ont soulevé des difficultés se trouvent dans le texte produit par le Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux.
_Une affirmation du n° 253 a particulièrement choqué les chrétiens d’Orient et ceux qui sont issus du monde islamique : “Le véritable islam… s’oppose à toute violence”. Leur expérience contredit cette affirmation péremptoire, qui est fréquente dans la bouche du président de ce Conseil, le Cardinal Jean-Louis Tauran. “Pour ma part, expliquait-il à la veille du voyage du Pape en Terre Sainte, j’ai tenu à répéter qu’il n’existe pas une seule religion au monde qui prêche la violence. Les conflits qui tourmentent ces dernières années en particulier la région du Moyen-Orient, n’ont pas non plus une origine religieuse. Les guerres de religion n’existent pas. Au contraire, nous devons enfin comprendre que la religion, n’importe quelle religion, est synonyme de paix.”
On peut se demander évidemment ce qu’il a retenu du Coran ou de la tradition islamique.

 Dans la préface qu’il a donnée en 2011 à un livre dédié à la gloire de Louis Massignon, inspirateur direct des théories du Conseil qu’il préside, cet ancien diplomate explique que la vocation des chrétiens est de « s’offrir… pour le bien-être » des musulmans [1]. Personne ne l’empêchera de le faire (au contraire…), mais cette doctrine étrange et scandaleuse serait, croit-il, la pensée de Massignon, et même celle du roi saint Louis IX avec laquelle il prétend établir un parallèle. Mais elle n’est même pas exactement le sujet du livre lui-même, intitulé Badaliya.

_Laissons donc saint Louis de côté pour regarder ce que Massignon entendait sous le terme arabe de badaliya. Il ne visait évidemment pas le « bien-être » des musulmans mais carrément leur salut. Il faudrait traduire le mot par réversibilité ; il s’agit de la fameuse doctrine de la réversibilité des mérites, dans laquelle a baigné le jeune Massignon, donc bien avant de découvrir l’islam à travers son amant ex-chrétien devenu musulman.
_Pour saisir en quoi cette doctrine caricature l’entraide spirituelle chrétienne et s’enracine en réalité dans l’occultisme, il faut être un peu familier de la théologie mystique – voir cet article.

Être sauvé sans le désirer et le demander ?

 Au numéro suivant de Evangelii Gaudium, on trouve exposée l’idée que la grâce sanctifiante est donnée au cours de la vie terrestre sans rapport réel avec le baptême. Le texte de ce n° 254 indique : « Les non chrétiens… peuvent vivre « justifiés par la grâce de Dieu » », en faisant semblant de citer correctement un document de 1996 de la Commission théologique internationale, Le christianisme et les religions, qui ne disait pas cela et qui, lui-même, reprochait (déjà !) “d’aller trop loin” à un document produit en 1984 par ledit Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux (Dialogue et annonce).
Ce qu’on lit dans le document de la Commission, c’est que « les membres des autres religions » peuvent « répondre positivement à l’appel de Dieu et recevoir le salut en Jésus-Christ », mais sans préciser ni quand, ni comment cela se réalise – et en particulier il ne dit pas que c’est réalisé durant leur vie terrestre (ce qu’implique le terme de « vivre » inséré dans Evangelii Gaudium). Il y a donc un subtil glissement entre « pouvoir recevoir » et « pouvoir vivre« , qui peut passer inaperçu (à supposer que le Pape ait jeté un coup d’oeil au texte remanié).
Au reste, être sauvé sans le désirer ni le demander, n’est-ce pas absurde et indigne de la liberté humaine ?

  Ce document de 1996 était écrit tout entier en termes de “il semble que”, “on ne peut exclure que”, “il est possible que”, “le point reste ouvert”, etc. Parmi les questions laissées béantes, le texte estime à juste titre qu’il n’y a pas de raison pour que les « religions » puissent être plus “ »touchées » par des éléments de grâce” que “les cultures, l’histoire des peuples, etc ».
Bref, ce document de travail envisageait l’idée théorique selon laquelle n’importe quelle bonne disposition pourrait disposer à « répondre positivement à l’appel de Dieu ». On peut imaginer ainsi que la pêche à la ligne aide les pêcheurs à se disposer au jour où ils seront confrontés au Jugement.

 De là à conclure que les pêcheurs à la ligne « vivent » aujourd’hui justifiés par la grâce, il y a un pas qui peut difficilement être franchi, même si l’on supposait qu’il s’agit d’hommes religieux ; comme le document cité de 1996 l’indique très justement, il n’y a aucune raison pour que la « religion » procure la grâce tandis que les autres conditionnements humains ne la procureraient pas (culture, histoire,…).

 Ces questions difficiles, il est plus aisé de les aborder à travers des paraboles et des images ; on les trouvera  sur eecho.fr/le-billet-pour-le-ciel-et-le-controleur-misericordieux .

Les n° 634-635 du Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC)

_Si l’on poursuit le raisonnement théologique,  on peut déplorer que le document de travail de la Commission Théologique Internationale de 1996 ait ignoré les articles 634 et 635 du Catéchisme de l’Eglise Catholique (paru en 1992 !), articles qui, au regard de la Révélation, disent précisément le comment du salut de ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’avoir accès à son offre au cours de leur vie terrestre.  Pour rappel, voici ces numéros :

« "La Bonne Nouvelle a été également annoncée aux morts..." (1P 4,6).
 La descente aux enfers est l’accomplissement, jusqu’à la plénitude, de l’annonce évangélique du salut.
 Elle est la phase ultime de la mission messianique de Jésus, phase condensée dans le temps mais immensément vaste dans sa signification réelle d’extension de l’œuvre rédemptrice à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, car tous ceux qui sont sauvés ont été rendus participants de la Rédemption. » (CEC 634)

_Autrement dit, à l’heure de la mort le Christ rejoint le défunt pour une évangélisation et une œuvre rédemptrice, inséparables l’une de l’autre. Et le défunt « participe » (ou refuse de participer), en tout cas, il est actif, appelé à une réponse, à une adhésion, à un choix, une crise, un jugement.

_Nous n’avons pas besoin d’imaginer que le salut est donné à tous sans qu’ils le sachent, au risque de contredire l’Evangile : il suffit de comprendre que la Bonne Nouvelle est encore annoncée à l’heure de la mort et qu’une étape réelle s’y joue. Bien évidemment, toute notre vie nous y prépare et il ne s’agit pas de vivre en se disant qu’on s’arrangera au dernier moment. « L’arbre tombe du côté où il penche », dit-on en Afrique.
Le n° 635 précise encore :

« Le Christ est donc descendu dans la profondeur de la mort (cf. Mt 12,24 Rm 10,7 Ep 4,9) afin que "les morts entendent la voix du Fils de l’Homme et que ceux qui l’auront entendue vivent" (Jn 5,25). Jésus, "le Prince de la vie" (Ac 3,15), a "réduit à l’impuissance, par sa mort, celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable, et a affranchi tous ceux qui leur vie entière, étaient tenus en esclavage par la crainte de la mort" (He 2,14-15). » (CEC 635 – le texte continue par d'autres citations du Nouveau Testament).

_Le passage de l’évangile de Jean, 5:25, est hautement significatif [2].
_En enseignant la rencontre du Christ avec les défunts, le magistère n’a plus besoin de maintenir l’idée d’une « foi implicite » (c’est-à-dire une foi que des non chrétiens auraient en l’ignorant, ce qui est très peu respectueux de leur liberté). Il n’a plus non plus besoin d’imaginer que les païens aient eu des textes inspirés leur révélant le Christ, leur permettant à l’avance d’avoir foi et d’être sauvé (par exemple les Oracles sibyllins).

Conclusion

_Il est plus que probable que, parmi les quatre Dicastères impliqués dans la réécriture de l’Exhortation apostolique, ce soit le Conseil pour le Dialogue interreligieux qui ait entraîné les trois autres. Se mettre à plusieurs est une manière de couvrir le méfait.

  Le Pape François, lui, quand il parle, s’en tient à inviter à « travailler ensemble pour la justice et la Paix ». On ne peut effectivement que se limiter à cela, tant que les perspectives théologiques autres (celles de n° 634-635 du CEC en particulier) ne sont pas suivies, de sorte qu’elles nous fassent sortir des impasses.

P. Edouard-Marie Gallez

______________________________________________________
[1] Dans sa préface à Borrmans Maurice, Louis Massignon, Badaliya, au nom de l’autre, 1947-1962, Cerf 2011, p.11, le Cardinal Tauran définissait la badaliya ainsi :
s’offrir, par amour de Jésus Rédempteur de l’homme, pour le bien-être de nos frères en l’humanité, en particulier de ceux qui n’ont pas encore accès au trésor de l’Evangile”.

[2] Voir notamment Breynaert Françoise, Bonne nouvelle aux défunts : perspective pour la théologie des religions, préface de Mgr Roland Minnerath, Archevêque de Dijon, membre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Versailles, Via Romana, 2014.
AUTRES ARTICLES D’EEChO EN LIEN AVEC LA QUESTION DU SALUT : eecho.fr/le-billet-pour-le-ciel-et-le-controleur-misericordieux, et eecho.fr/redecouvrir-le-sens-revele-de-lhistoire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *