« Les religions »: la pensée de Benoît XVI

Extraits du message adressé le 21/10/2014 par le pape émérite Benoît XVI à  l’Université Pontificale Urbanienne de Rome à l’occasion de l’inauguration de l’année académique de l’université et de la dédicace de son grand amphi à Benoît XVI. Le message a été lu par son secrétaire particulier, Georg Gänswein, Préfet de la Maison pontificale.
Pour rappel, s’il est arrivé à Benoît XVI de parler de « religion » au singulier, ce ne fut jamais pour évoquer une sorte de « genre commun » aux « religions », selon ce qu’il dénonce lui-même dans le texte, mais pour dire :

  • que l’être humain est naturellement religieux depuis son plus jeune âge, 
  • et que ce sont les cultures, surtout post-chrétiennnes, qui pervertissent ce sens religieux ou le font disparaître (ce sens religieux étant traditionnellement appelé « vertu de religion« ).

Le propos de Benoît XVI se situe clairement en rapport aux difficultés d’annoncer l’Evangile dans l’atmosphère matérialiste et relativiste « post-chrétienne » qu’on respire en Italie et en Europe.

2papes_Benoit-Francois« Aujourd’hui, beaucoup, en effet, sont de l’idée que les religions devraient se respecter mutuellement et, dans le dialogue entre elles, devenir une force commune de paix conjointe. Dans ce mode de pensée, la plupart du temps on prend pour hypothèse que les différentes religions sont des variantes d’une seule et même réalité ; que la « religion » est le genre commun, qui prend des formes différentes selon les différentes cultures, mais exprime toujours la même réalité. La question de la vérité, celle qui à l’origine motiva les chrétiens plus que toute autre chose, est mise ici entre parenthèses. On présuppose que la vérité sur Dieu, en dernière analyse, est inaccessible et que tout au plus on ne peut rendre présent ce qui est ineffable qu’avec une variété de symboles.
Cette renonciation à la vérité semble réaliste et utile à la paix entre les religions dans le monde. Et pourtant, elle est mortelle pour la foi. En effet, la foi perd son caractère contraignant et sa gravité, si tout se résume à des symboles au fond interchangeables, capables de renvoyer seulement de loin au mystère inaccessible du divin. »

« Pour nous, chrétiens, Jésus-Christ est le Logos de Dieu, la lumière qui nous aide à faire la distinction entre la nature de la religion et sa déformation. »

LE TEXTE COMPLET DE BENOIT XVI : (Texte en italien via Angela Ambrogetti)

« Je voudrais tout d’abord exprimer mon plus cordial remerciement au Recteur Magnifique et aux autorités académiques de l’Université pontificale urbanienne, aux Officiaux Majeurs et aux représentants des étudiants, pour leur proposition de donner mon nom au Grand Amphithéâtre restauré. Je tiens à remercier d’une façon particulière le Grand Chancelier de l’Université, le cardinal Fernando Filoni, d’avoir accueilli cette initiative. C’est un motif de grande joie pour moi de pouvoir être ainsi toujours présent au travail de l’Université pontificale urbanienne.

Au cours des différentes visites que j’ai pu faire en tant que Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, j’ai toujours été frappé par l’atmosphère d’universalité que l’on respire dans cette université, dans laquelle les jeunes provenant de presque tous les pays du monde se préparent pour le service de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui. Aujourd’hui encore, je vois intérieurement en face de moi, dans cette salle, une communauté composée de nombreux jeunes, qui nous font percevoir de manière vivante la merveilleuse réalité de l’Église catholique.

« Catholique » : cette définition de l’Église, qui appartient à la profession de foi depuis les temps les plus anciens, porte en elle quelque chose de la Pentecôte. Elle nous rappelle que l’Église de Jésus-Christ n’a jamais concerné un seul peuple ou une seule culture, mais que dès le début, elle était destinée à l’humanité. Les dernières paroles que Jésus dit à ses disciples furent : « faite des disciples dans toutes les nations » (Mt 28,19). Et au moment de la Pentecôte les apôtres parlèrent dans toutes les langues, pouvant ainsi manifester, par la force de l’Esprit Saint, toute l’étendue de leur foi.

Depuis lors, l’Église a vraiment grandi sur tous les continents. Votre présence, chers étudiantes, chers étudiants, reflète le visage universel de l’Église. Le prophète Zacharie avait annoncé un royaume messianique qui irait de mer en mer, et serait un royaume de paix (Zacharie 9.9s.). Et en effet, partout où est célébrée l’Eucharistie et où les hommes, par le Seigneur, deviennent un seul corps entre eux, il y a quelque chose de cette paix que Jésus-Christ avait promis de donner à ses disciples. Vous, chers amis, soyez les coopérateurs de cette paix que, dans un monde déchiré et violent, il devient de plus en plus urgent de construire et de protéger. C’est pourquoi le travail de votre université est si important, une université dans laquelle vous voulez apprendre à vous rapprocher de Jésus-Christ pour pouvoir devenir ses témoins.

Le Seigneur ressuscité a chargé ses apôtres, et à travers eux les disciples de tous les temps, de porter sa parole aux extrémités de la terre et de faire de tous les hommes ses disciples. Le Concile Vatican II, reprenant dans le décret « Ad Gentes », une tradition constante, a mis en lumière les raisons profondes de cette tâche missionnaire et l’a donnée ainsi avec une force renouvelée à l’Église d’aujourd’hui.

Mais cela est-il encore valable ? – se demandent beaucoup, aujourd’hui, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église – vraiment, la mission est-elle toujours actuelle ? Ne serait-il pas plus approprié de se rencontrer dans le dialogue entre les religions et de servir ensemble la cause de la paix dans le monde ?

La contre-question est : le dialogue peut-il remplacer la mission ?

Aujourd’hui, beaucoup, en effet, sont de l’idée que les religions devraient se respecter mutuellement et, dans le dialogue entre elles, devenir une force commune de paix conjointe. Dans ce mode de pensée, la plupart du temps on prend pour hypothèse que les différentes religions sont des variantes d’une seule et même réalité ; que la « religion » est le genre commun, qui prend des formes différentes selon les différentes cultures, mais exprime toujours la même réalité. La question de la vérité, celle qui à l’origine motiva les chrétiens plus que toute autre chose, est mise ici entre parenthèses. On présuppose que la vérité sur Dieu, en dernière analyse, est inaccessible et que tout au plus on ne peut rendre présent ce qui est ineffable qu’avec une variété de symboles. Cette renonciation à la vérité semble réaliste et utile à la paix entre les religions dans le monde.

Et pourtant, elle est mortelle pour la foi. En effet, la foi perd son caractère contraignant et sa gravité, si tout se résume à des symboles au fond interchangeables, capables de renvoyer seulement de loin au mystère inaccessible du divin.

Chers amis, vous voyez que la question de la mission nous place non seulement face aux questions fondamentales de la foi, mais aussi face à celle sur ce que l’homme est. Dans une courte allocution de salut, je ne peux évidemment pas tenter d’analyser de manière exhaustive cette problématique qui aujourd’hui concerne profondément chacun d’entre nous. Je voudrais, cependant, au moins faire allusion à la direction que devrait prendre notre pensée. Je le fais en partant de deux points de départ différents.

– I –

  1.  L’opinion commune est que les religions sont pour ainsi dire côte à côte, comme les continents et les pays sur la carte géographique. Cependant, cela n’est pas exact. Les religions sont en mouvement au niveau historique, de même que les peuples et les cultures sont en mouvement. Il y a des religions en attente. Les religions tribales [c’est-à-dire pré-chrétiennes] sont de ce type : elles ont leur moment de l’histoire, et pourtant elles sont en attente d’une rencontre plus grande qui les mène à la plénitude.
    Nous, en tant que chrétiens, nous sommes convaincus que, dans le silence, elles attendent la rencontre avec Jésus-Christ, la lumière qui vient de lui, qui seul peut les conduire pleinement à leur vérité. Et le Christ les attend. La rencontre avec lui n’est pas l’irruption d’un étranger qui détruit leur propre culture et leur propre histoire. Elle est, au contraire, l’entrée dans quelque chose de plus grand, vers lequel elles sont en chemin. C’est pourquoi cette rencontre est toujours à la fois, purification et maturation. Par ailleurs, la rencontre est toujours mutuelle. Le Christ attend leur histoire, leur sagesse, leur vision des choses.
    Aujourd’hui, nous voyons de plus en plus clairement un autre aspect : alors que dans les pays de sa grande histoire, le christianisme à bien des égards est devenu fatigué et que certaines branches du grand arbre grandi à partir de la graine de sénevé de l’Évangile sont devenues sèches et tombent sur le sol, de la rencontre avec le Christ des religions en attente vient une nouvelle vie. Là où auparavant, il n’y avait que fatigue, de nouvelles dimensions de la foi se manifestent et apportent la joie.
  2. La religion en elle-même n’est pas un phénomène unitaire. En elle, il faut toujours distinguer plusieurs dimensions. D’un côté, il y a la grandeur de se projeter au-delà du monde, vers le Dieu éternel. Mais de l’autre, se trouvent en elle des éléments découlant de l’histoire des hommes et de leur pratique de la religion. Où l’on peut retrouver certainement des choses nobles et belles, mais aussi basses et destructrices, là où l’égoïsme de l’homme a pris possession de la religion, et au lieu d’une ouverture, l’a transformée en une fermeture dans son propre espace.
    C’est pourquoi la religion n’est jamais simplement un phénomène seulement positif ou seulement négatif : en elle l’un et l’autre aspect sont mélangés. À ses débuts, la mission chrétienne perçut très fortement surtout les éléments négatifs des religions païennes qu’elle a rencontrées. Pour cette raison, l’annonce chrétienne fut dans un premier temps extrêmement critique des religions. Ce n’est qu’en dépassant leurs traditions, qu’elle trouvait en grande partie démoniaques, que la foi chrétienne put développer sa force rénovatrice. Sur la base d’éléments de ce genre, le théologien protestant Karl Barth mit en opposition religion et foi, jugeant la première de façon absolument négative, comme le comportement arbitraire de l’homme qui tente, à partir de lui-même, de saisir Dieu. Dietrich Bonhoeffer a repris ce cadre, se prononçant en faveur d’un christianisme « sans religion ». Il s’agit sans aucun doute d’une vision unilatérale qui ne peut être acceptée. Il est toutefois correct d’affirmer que chaque religion, pour rester dans le juste, doit dans le même temps également toujours être critique de la religion. Il est clair que cela est vrai, depuis son origine, et comme c’est dans sa nature, de la foi chrétienne, qui, d’une part, regarde avec un grand respect la profonde attente et la profonde richesse des religions, mais d’autre part, voit de manière critique aussi ce qui est négatif. Il va sans dire que la foi chrétienne doit constamment développer cette force critique aussi par rapport à sa propre histoire religieuse.
    Pour nous, chrétiens, Jésus-Christ est le Logos de Dieu, la lumière qui nous aide à faire la distinction entre la nature de la religion et sa déformation.
  3. À notre époque, la voix de ceux qui veulent nous convaincre que la religion en tant que telle est dépassée se fait toujours plus forte. Seule la raison critique doit orienter l’’agir’ de l’homme. Derrière de telles conceptions, il y a la conviction qu’avec la pensée positiviste, la raison dans toute sa pureté a définitivement acquis la domination. En réalité, même cette façon de penser et de vivre est historiquement conditionnée et liée à des cultures historiques déterminées. La considérer comme la seule valable rabaisserait l’homme, le privant de dimensions essentielles de son existence. L’homme devient plus petit, non pas plus grand, quand il n’y a plus de place pour un ethos qui, selon son authentique nature, renvoie au-delà du pragmatisme, quand il n’y a plus d’espace pour le regard fixé sur Dieu. Le lieu de la raison positiviste est dans les grands domaines d’action de la technique et de l’économie, et toutefois, elle n’épuise pas tout l’humain. Donc, c’est à nous qui croyons d’ouvrir encore et encore les portes qui, au-delà de la simple technique et du pur pragmatisme, conduisent à toute la grandeur de notre existence, à la rencontre avec le Dieu vivant.

– II –

  1. Ces réflexions, peut-être un peu difficiles, devraient montrer que, même aujourd’hui, dans un monde profondément changé, la tâche de communiquer aux autres l’Évangile de Jésus-Christ reste raisonnable.
    Et toutefois, il y a aussi une autre façon, plus simple, de justifier aujourd’hui cette tâche. La joie exige d’être communiquée. L’amour exige d’être communiqué. La vérité exige d’être communiquée. Qui a reçu une grande joie, ne peut pas simplement la garder pour soi, il doit la transmettre. La même chose s’applique pour le don de l’amour, pour le don de la reconnaissance de la vérité qui se manifeste.
    Quand André rencontra le Christ, il ne put s’empêcher de dire à son frère : « Nous avons trouvé le Messie » (Jn 1, 41). Et Philippe, auquel avait été donnée la même rencontre, ne put s’empêcher de dire à Nathanaël qu’il avait trouvé celui dont Moïse et les prophètes avaient écrit (Jean 1, 45). Nous proclamons Jésus-Christ non pas pour apporter à notre communauté le plus possible de membres ; et encore moins pour le pouvoir. Nous parlons de lui parce que nous sentons que nous devons transmettre la joie qui nous a été donnée.
    Nous serons des annonciateurs crédibles de Jésus-Christ quand nous l’aurons vraiment rencontré dans les profondeurs de notre existence, quand, à travers la rencontre avec Lui, nous sera donnée la grande expérience de la vérité, de l’amour et de la joie.
  2. La tension profonde entre l’offrande mystique à Dieu, en qui on se remet totalement, et la responsabilité pour le prochain et pour le monde par lui créé, fait partie de la nature de la religion. Marthe et Marie sont toujours inséparables, même si, de temps en temps, l’accent peut tomber sur l’une ou l’autre. Le point de rencontre entre les deux pôles est l’amour dans lequel nous touchons à la fois Dieu et ses créatures. « Nous avons connu et cru l’amour » (1 Jn 4,16) : cette phrase exprime l’authentique nature du christianisme.
    L’amour qui se réalise et se reflète de manière multiforme dans les saints de tous les temps, est la preuve authentique de la vérité du christianisme. »

Benoît XVI

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