« Les Apôtres en Inde »: récompensé par le prix A. Pavie 2017


Le livre « Les Apôtres en Inde, dans la patristique et la littérature sanscrite« , d’Ilaria Ramelli (Univ. Cath. Milan et de Durham) et de Cristiano Dognini (Univ. de Pérouse), va recevoir le prix Auguste Pavie de l’Académie des Sciences d’Outre-mer le 8 décembre prochain (15, rue La Pérouse 75116 Paris à 15 h).

Nous avons largement rendu compte de ce livre remarquable, traduit de l’italien aux éditions Certamen : www.eecho.fr/parution-thomas-en-inde-hindouisme-et-bouddhisme. Un tel prix est important à un moment où, en Occident, on redécouvre les Eglises d’Orient… ce qui met en question la présentation académique habituelle du christianisme comme fabrication de l’Empire romain. On peut espérer que plus personne n’ira chez les chrétiens de Saint Thomas au Kerala (Inde – les syro-malabars et syro-malankars) pour leur expliquer qu’ils n’ont pas été fondés par saint Thomas !

Ce prix 2017 sera partagé avec Henry Laurens, « L’Orient dans tous ses États« , du Collège de France.
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Voici la recension du livre de Cristiano Dognini et de Ilaria Ramellli, Les Apôtres en Inde , dans la patristique et la littérature sanscrite, par M. Duvauchel

___ « Les Apôtres en Inde » – écrit à deux voix – est un livre qui se présente comme une enquête historiographique minutieuse, et même sourcilleuse. C’est très exactement la traduction d’un ouvrage paru en italien en 2002.

___ De quoi s’agit-il précisément ?
Il s’agit de déterminer à partir de l’examen comparatif de sources diverses l’historicité de la prédication apostolique en Inde et en particulier de celle de saint Thomas, attestée par l’existence de communautés chrétiennes qui se réclament de l’apôtre.

___ Les sources examinées sont de deux types : les sources classiques (gréco-romaines) et les sources indiennes, mais aussi les sources arabes, syriaques et chrétiennes. Deux chapitres sont par ailleurs consacrés à l’analyse des sources sanscrites, sous l’angle plus général d’une rencontre entre le christianisme et le bouddhisme dont on peut trouver quelque écho dans la littérature bouddhique.

___ Nous avons affaire à une historiographe avisée qui rappelle que la valeur de ces sources anciennes dépend de multiples critères. Il y a les topoï répercuté par les sources « littéraires » et les historiens forcément plus fiables. Soit. Et il y a également la question de ce qu’on appelle l’Inde dans ces textes aux statuts divers. C’est sans doute là que le livre pèche par un excès de prudence : s’il répercute avec intelligence ce que disent les textes, il laisse le lecteur dans l’indétermination et se refuse à une localisation que pourtant, l’analyse appelle.

___ Cette question de ce qu’on appelle l’Inde parcourt l’ouvrage en pointillé. Les textes antiques regroupent sous cette dénomination des territoires indo-parthes, indo-scythes, kouchans, ce qui renvoie à des dominations politiques et à des peuplements comme la Bactriane, ou l’Hyrcanie, spécification géographique. C’est un peu court jeune homme, comme dirait Cyrano.

___ Bien sûr, les relations entre l’Inde et le monde classique, autrement dit la Grèce et Rome, sont anciennes et pas du même ordre. Mais même si l’ouvrage révise le topos qui voudrait que les relations entre Grecs et Indiens se fussent inaugurées au moment du raid éclair que l’on doit à l’arrogance guerrière et au génie militaire d’un jeune macédonien ivre de domination, il n’exploite pas suffisamment ce que pourtant il fait émerger : un cadre de relations entre ce qu’on appelle l’Orient et l’Occident. Et dans cet « Orient », qui subit une influence grecque plutôt que romaine avant d’être christianisé (et plus tard islamisé), l’Inde. Car si les Grecs sont des guerriers – les sources indiennes évoquent ces Yavanas ivres de combat et qui en périront. Ce sont des relations commerciales qui sont au cœur des échanges et de l’intérêt mutuel que se portent les deux sphères culturelles. Or, entre Rome et l’Inde, il y a d’abord la médiation des Achéménides, puis celle des Parthes, qui semble oubliée. En bref, entre Rome et l’Inde, il y a la médiation iranienne, ce que l’auteur ne fait pas suffisamment ressortir.

___ C’est que son propos est d’abord de regarder avec un soin d’entomologiste ces sources diverses, qui présentent parfois des contradictions ou des incompatibilités. Les deux auteurs tenus pour les mieux informés sur l’Inde avant Alexandre : Scylax et Ctésias sont mentionnés mais une hirondelle ne fait pas le printemps. « Seules les rencontres entre groupes nombreux permettent les échanges d’ampleur anthropologique ». Et donc une portée historique… Là, nous sommes d’accord.

___ Première des conclusions un peu nettes : « L’itinéraire privilégié pour rejoindre l’Inde depuis l’Occident passe par la Bactriane et les cols afghans ». Et une conséquence : toutes les régions du centre sud et une partie de l’Inde transgangétique ont été épargnées par les invasions et sont restées à l’écart des routes commerciales. Cette « Inde méridionale » ne s’ouvrira qu’après que la route commerciales maritime avec pour centre le port d’Alexandrie sera ouverte sous les Ptolémées. Sans doute manque-t-il quelques éléments sur ces grandes routes commerciales qui organisent un monde déjà relié, pas seulement en guerre.

___ C’est donc dans ce cadre que l’on entrevoit plus qu’il n’est véritablement établi, que l’on perçoit quelques contours où s’inscrivent « les missions chrétiennes, dont la patristique a gardé le souvenir » (p. 55).

___ C’est Pantène – maître de Clément d’Alexandrie – qui est la source la plus ancienne, un « alexandrin » donc. Ce fait n’est sans doute pas suffisamment souligné : il appartient à cette école prestigieuse : le didaskaleion. La tradition a retenu une mission de ce Pantène (une sorte de nonce apostolique) en Inde, dont on n’a que des éléments indirects, par Eusèbe, Origène et Jérôme. Or, ces sources, en particulier Eusèbe, attestent de l’existence en « Inde » d’un évangile de saint Matthieu, écrit en caractères hébraïques (selon toute vraisemblance araméen).
La conclusion est prudente : on ne peut rejeter la possibilité d’un apostolat de type judéo-chrétien, partant de Palestine, qui aurait pu rejoindre l’Inde à travers les régions mésopotamiennes ou l’Arménie. Il faut donc alors s’attacher plus précisément à la mission de saint Thomas. C’est une synthèse précieuse des travaux sur la question, si l’on excepte ceux qui sont postérieurs à 2002.

___ La conclusion est sous le signe de la raison prudentielle des historiographes : « L’analyse critique des témoignages rapportées par la tradition ne plaide donc pas en faveur de l’historicité d’un apostolat de saint Thomas en Chine » ? Mais le travail de Mme Ramelli est lié à saint Thomas en Inde, pas en Chine – et il est antérieur au colloque de 2012, L’apôtre Thomas et le christianisme en Asie, à l’occasion duquel elle découvrit une foule de données nouvelles – dont justement les travaux de Pierre Perrier mentionnés dans la préface de l’édition française. On chercherait donc en vain quelque analyse historiographique de sources chinoises ce qu aurait nécessita une mise à jour substantielle du livre.

___ Par contre, elle admet que la « tradition sur les missions indiennes de Thomas et Barthélémy permet, notamment à la lumière des données historiques et archéologiques, d’envisager a minima la possibilité de cette première œuvre d’évangélisation ».

___ Pour garder une cohérence des aires culturelles, il faut passer les deux chapitres sur la littérature sanscrite et aller directement au chapitre VII, le christianisme en Inde sous Constantin. Il est particulièrement intéressant et reprend cette question brûlante : qu’est ce qu’on entend quand on parle de l’Inde (en terme de géographie) ?

___ Ces pages sont précieuses qui examinent avec soin comment s’est constitué la géographie de l’Inde, distinguant l’Inde intra gangem et extra gangem : Inde ulterior et Inde cisterior. En effet, le Gange constitue une sorte de frontière entre l’Inde du Nord ouverte vers le Caucase et cette Inde méridionale restée en dehors des grands circuits.

___ Qu’il y ait eu deux missions successives en Inde, soit. Mais on s’attend d’une italienne cultivée à ce qu’elle distingue une première évangélisation apostolique des évangélisations successives, quand le christianisme a élaboré ses outils de catéchèse, autrement dit son « canon ». Quant aux deux aires reliées entre elle, l’Inde et l’Ethiopie, on ne peut comprendre ces questions géographiques que cartes à l’appui. Et il n’y a pas de cartes…

___ Quel est le problème soulevé ? D’un côté, les sources chrétiennes indiquent que les chrétiens de ces régions entre l’Euphrate et l’Indus disposaient en époque constantinienne d’une solide organisation ecclésiale, dotée de sièges épiscopaux, de monastères et du culte des martyrs ; de l’autre il semble que les relations entre l’Occident et ce qu’on appelle l’Inde, se soient relâchées vers la fin du IIème siècle pour reprendre au IVème siècle. Il faut reformuler la question : si on admet un relâchement des liens entre l’Inde et l’Occident, à quoi est-il dû, et dans quelle mesure a-t-il eu une incidence sur le christianisme.

___ Et sans doute faut-il faire intervenir l’émergence non seulement du bouddhisme, mais surtout de Mani et de la religion qui va se développer autour de ce personnage, précisément dans cette aire entre l’Euphrate et l’Indus.

___ On sort de cet ouvrage – tout à fait remarquable – avec le sentiment d’un festin disparate au cours duquel on nous aurait donné des mets raffinés et délicats à manger, avec un hôte absent.

___ Que manque t-il ?

___ D’abord que les contours géopolitiques dans lesquels les missions indiennes – dont l’historicité ne semble guère contestable : comment expliquer sinon qu’à l’époque constantinienne, ces églises disposent d’une telle organisation – ne soient pas seulement esquissé, à trait brefs mais plus largement et plus hardiment posés, et seul ce cadre pourrait éclairer les sources historiographiques et mettre en perspective les étapes de la connaissance de l’Inde, en particulier géographique..

___ Il manque ensuite l’idée que l’historiographie est au service d’hypothèses hardies, qu’elle doit ouvrir des voies nouvelles, faire surgir des perspectives. Il est vrai que l’auteur ne disposait pas alors des dernières découvertes.

___ Mais cette enquête historiographique fournit un instrument de travail précieux, et de haute tenue. Elle fait pénétrer le travail de Pierre Perrier dans la sphère universitaire, et elle ouvre des perspectives dans l’analyse des relations entre le bouddhisme et le christianisme .

___ Surtout la traduction en langue française permet un accès direct à ce travail et donne accès à des sources nouvelles – italiennes et allemandes – méconnues ou inconnues, sur lesquelles cette enquête patiente s’appuie toujours avec professionnalisme.

Marion Duvauchel

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Nous en profitons pour signaler la sortie, le 10 novembre 2017, de « Echanges virils entre un protestant et un catholique, 500 ans après la Réforme« , de Jean Robin & Samuel Landon, éd. Tatamis (15€).

Notre ami Samuel dialogue ici avec Jean Robin, organisateur du livre, athée devenu protestant. De son athéisme, ce dernier a conservé sa virulence (virile ?) ; il se fait l’écho des poncifs anti-catholiques et des contre-vérités historiques les plus éculées, véhiculés par la pensée unique (presse aux ordres, Education Nationale…). On finirait par penser que l’esprit critique n’existe pas dans le monde protestant, ce qui n’est pas le cas : au reste, Michel Onfroy, dont les polémiques anti-chrétiennes sont assez comparables, est de milieu catholique originellement. Lui aussi ne se donne pas la peine de lire les réfutations des poncifs que l’on peut trouver sur le web, tant que celui-ci n’est pas complètement censuré : de vrais historiens se donnent la peine d’y poster des études sérieuses. En tout cas, Samuel a fort à faire pour répondre aux imprécations de son viril (ou virulent) interlocuteur.

2 thoughts on “« Les Apôtres en Inde »: récompensé par le prix A. Pavie 2017

  • 29 novembre 2017 at 6 h 56 min
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    Excellente chose, mais dommage que les travaux postérieurs à 2002, et notamment les découvertes sur la prédication judéo-araméenne en Chine n’aient pas été prises en compte. Il faut nouer des contacts avec les universitaires et leur écrire, les inviter à des colloques ou des présentations de travaux et leur faire connaître les travaux de Pierre Perrier. Si des jeunes connaissant les travaux de Pierre Perrier pouvaient devenir eux-même universitaires et passer des thèses développant ses découvertes, quel progrès cela serait pour la recherche scientifique et l’émergence de la vérité historique.

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  • 9 décembre 2017 at 21 h 13 min
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    Mme Ilaria Ramelli n’a pu venir à Paris pour le prix à cause de raisons de santé, mais elle a transmis ce message par son éditeur (M. Bigini, éd. Certamen) :
    « Sarei stata davvero molto lieta di incontrare le persone di EEChO e spero che ci sia qualche occasione futura. Me le saluti molto cordialmente e dica loro di pregare per me, sia che la cecità possa rientrare del tutto senza distacco retinico, sia che io possa finalmente trasferirmi definitivamente in un clima meno deleterio e doloroso per la mia salute.
    Grazie vivissime di tutto, Ilaria R.
    « .
    TRADUCTION : « J’aurais été très heureuse de rencontrer les gens d’EEChO et j’espère qu’il y aura une opportunité future. Salue-les très cordialement de ma part et dis-leur de prier pour moi, afin que la cécité puisse revenir sans décollement rétinien, ou que je puisse enfin m’installer définitivement dans un climat moins délétère et douloureux pour ma santé. »
    De grand coeur, nous la portons dans la prière. Puissions-nous avoir beaucoup de savants comme elle !

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