« Énigme de la pensée » – le dernier Froger

Jean-François Froger, Énigme de la pensée,
éd. Grégoriennes-Ad verbum, 2015

par Marion Duvauchel

L’œuvre de Jean-François Froger est originale et difficile. Si on en doutait, il nous en donne encore une preuve dans ce petit opuscule de moins de deux cent pages, au titre insolite : Enigme de la pensée.Enigme – et non pas mystère -, parce que l’énigme appelle l’enquête rationnelle, la puissance de la raison, et toutes les qualités du détective.

C’est une « somme ». On est donc invité gentiment mais fermement à lire l’ouvrage au moins trois fois. Autant dire qu’on est prévenu : c’est du dense !

La pensée « n’a pas d’âge » : tous les hommes qui ont pensé se sont aussi penchés sur les conditions de leur pensée, se sont interrogés sur la manière dont ils pensent et sur les limites de leur capacité à penser. Autrement dit, Enigme de la pensée s’inscrit dans une longue tradition dont Pascal est l’un des plus beaux fleurons, une tradition d’interrogation sur ce qui fait l’homme, le constitue ; et ce qui le constitue, c’est qu’« il pense ». Il ne peut éviter de se demander comment il pense, et même parfois « pourquoi » il pense. Mais rarement il s’interroge sur ce qui le fait penser.

C’est à cette énigme que l’auteur va s’attacher, en exploitant deux éclairages : celui de la pensée rationnelle qu’on appelle philosophie et celui de la pensée mythique.

En quinze « poursuites », on trouve dans cet ouvrage une nouvelle interprétation des mythes de la Grèce antique qui ont hanté notre épistémè occidentale (Œdipe), une nouvelle herméneutique de notre tradition biblique, une théorie de la parole et du langage, une théorie de la connaissance, une théorie économique (du travail et de la monnaie), les bases d’une anthropologie nouvelle et un éclairage sur les erreurs héritées de notre tradition cartésienne. Vous voyez, c’est beaucoup…

Tout philosophe sait que la pensée suppose un objet de pensée. Et il sait aussi que la pensée peut être son propre objet de pensée. Mais elle ne peut l’être jusqu’au bout – sauf à entrer dans un solipsisme mortel – parce qu’elle a un objet premier, qui la fonde, qui ne peut pas être atteint, mais qui est en quelque sorte le moteur de la pensée. Cette unité du « cogito-cogitor », du je pense et du je suis pensé ne peut plus être pensé consciemment, à cause de ce statut particulier qui est celui de la chute. Nous sommes comme Œdipe aveugle, et pour penser, il nous faut le secours de la raison. Le chemin de la pensée est donc un chemin de tâtonnement et parfois d’errance. Et sur ce chemin, nous faisons des rencontres, à commencer par le corps de l’homme.

C’est le cœur de cet ouvrage : le statut du corps humain, ce corps-temple postulé par la pensée chrétienne et bouddhique. Le corps, lieu de révélation comme en atteste toute notre tradition biblique…

La pensée réflexive choisit de s’approprier ou de rejeter ces objets que nous recevons et qui constituent un « donné », un déjà-là. Mais bien des erreurs proviennent de la première appréhension de ce « comment nous pensons ».

Pour entrer dans une autre « saisie » du monde que celle à laquelle nous sommes habitués, – et qui constitue un enfermement – il faut sortir de ce monde d’idées reçues qui est le nôtre, des héritages de pensée, des fausses sagesses. Comment sortir de ce que Jean-François Froger appelle « la langue maternelle, à peine distincte des obscurités du pathos », autrement dit dans le langage moderne, l’ordre du discours, sous lequel nous sommes le plus souvent ensevelis et dans lequel le statut du corps est un statut animal ?

Le programme est ambitieux et l’enjeu d’apprendre à penser immense : il s’agit d’entrer dans « une langue maternelle humaine et dans la langue paternelle révélée ». Il s’agit de se réapproprier correctement la question du corps et de la pensée (devenues inintelligible depuis le dualisme cartésien). Cela suppose un passage, celui du corps fantasmé au corps réel, c’est-à-dire au corps comme lieu de révélation. Ce qu’exprime toute la tradition biblique. Sortir de la langue maternelle non humaine constitue le premier effort, la première libération.

Toute l’humanité a construit des temples, qui sont, nous dit l’auteur, « les métaphores architecturales du corps humain », et qui fournissent une « réinstruction collective par des images et des rituels de ce qu’est le corps humain ». Pourquoi ? Parce que nous avons oublié. Nous avons oublié d’abord que nous sommes pensés, et nous avons oublié ce qu’est notre corps. « L’oubli de mon propre corps est le corollaire de l’oubli du fait que je suis pensé » (p. 49).

Ce n’est pas la moindre de ses vertus, Enigme de la pensée nous fait entrer dans le mystère de ce corps « temple de l’Esprit saint », et nous y pénétrons avec la lumière et les outils de la raison, et non plus dans les balbutiements de la théologie ou du catéchisme pastoral.

Ce corps, objet de révélation, est aussi un objet de construction, et c’est précisément le sens du travail. Par le travail l’homme façonne sa propre présence au monde. Voilà qui redonne au mot « travail » un tout autre sens que celui de nos modernes travaux forcés…

Le monde qui nous entoure est intelligible. Dans cette perspective, le temple est construit d’une part comme mémoire de la présence invisible de cette souveraine intelligibilité et d’autre part comme révélation du « cogitor », du fait que je suis pensé. L’éveil de l’homme à lui-même passe par l’éveil à l’intelligibilité du monde qui l’entoure. Mais ce n’est que la première des anamnèses. Pour que la pensée s’exprime, il faut la médiation du langage, qui prend la place des choses et s’y substitue jusqu’à constituer une sorte d’écran qui nous empêche de voir le réel. C’est le sens du mythe de Babel, exposé dans la neuvième poursuite. Babel : le lieu où l’homme prétend à une unité qu’il se donne lui-même au lieu de la recevoir de Dieu ; Babel, le lieu symbolique de la confusion mentale, – encore la nôtre – ; Babel, le lieu où les mots ont remplacé les choses et occultent la réalité sous un voile mental.

Il faut donc s’interroger sur ce que c’est qu’un nom. Et voila la théorie du mot et de la chose : ce qu’est la chose, ce que les philosophes appellent la « quiddité ». Pour résumer drastiquement un exposé déjà concis, la désignation est un geste qui montre la chose et la distingue, la marque. Cette marque « le type », est gravé dans l’homme, (non dans la chose, contrairement à une tradition philosophique largement reconduite). Or, la manière dont Dieu se donne est comme une signature dans les choses et dans l’homme, cette signature est en quelque sorte le « nom de Dieu ».

Autrement dit, le terme de la pensée, c’est Dieu.

Toute la tradition catholique répète à satiété que Dieu nous aime, mais elle ne met que rarement en avant cette simple idée : Dieu nous pense. Je suis pour Dieu un objet de pensée autant qu’un objet d’amour. Non pas un objet de pensée stérile et vain, comme dans notre univers mental, mais un objet de pensée qui me constitue comme être pensant et par conséquent constitue la source de ma pensée comme divine.

Enigme de la pensée est une somme, il est vrai, autrement dit quarante années de patient travail, mais c’est aussi un guide pratique de  comment apprendre à penser, ou comment décider librement de ne pas se soumettre aux idées modernes.

Non, nous ne sommes pas les purs produits de notre milieu familial ou social, mais le fruit de l’intelligence et de l’amour divin, de la Pensée de Dieu. Et cette Pensée s’exprime dans une parole. Nous participons, si nous le voulons bien, de cette « Parole » de Dieu, dans l’architecture vivante qu’Il a conçu et voulu.

Mais pour le comprendre il nous faut accepter le lent cheminement de la pensée rationnelle, de ses détours, de ses pauses, de ses haltes, de ses lentes digestions et de ses incertaines et improbables pérégrinations.

Et donc de relire au moins trois fois ces quinze poursuites qui traquent un bien étrange gibier…

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PRESENTATION de l’éditeur :
___ Cet ouvrage se propose d’introduire une nouvelle façon d’étudier l’anthropologie en l’abordant par le thème de « la pensée » qui n’a pas d’âge, car nous sommes là au cœur de ce qui fait l’« Homme », comme le déclarait Blaise Pascal : « Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute. »

___ La pensée humaine est une énigme pour elle-même : comment « penser la pensée » ? Nous sommes nécessairement juges et parties !

___ Il se trouve que les hommes ont dit à travers les mythes ce qui ne pouvait pas monter immédiatement à leur conscience explicite, faute d’un développement de la logique. C’est pourquoi ils se sont exprimés de façon énigmatique par des récits mythiques parmi lesquels on trouve aussi des récits à caractère « révélé ». L’intuition mythique s’allie fort bien à un développement récent de la logique quaternaire pour rendre explicite des structures où paraissent des termes habituellement non-dits, comme ceux décrivant les « prototypes » a priori inconnaissables, ou encore les « archétypes » à peine entrevus dans la pensée sur les symboles.

Existe en version ebook-PDF. Lire des extraits sur http://fr.calameo.com/read/000219963f8172b073352.
Voir aussi la recension d’un autre de ses ouvrages, Le Maître du Shabbat, l’avant-dernière sur www.eecho.fr/recensions-etudes-exegetiques
+ www.eecho.fr/ecoutez-des-conferences-de-jean-francois-froger.

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3 thoughts on “« Énigme de la pensée » – le dernier Froger

  • 29 février 2016 at 23 h 18 min
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    Voilà le contenu de la table des matières de « Enigme de la pensée »:
    Introduction
    Il convient de lire cet ouvrage au moins trois fois !
    Première poursuite
    Penser la pensée. Rôles des mythes. Sortir des origines imaginaires.
    Deuxième poursuite
    L’objet de la pensée. Le désir y est impliqué. « Cogito ergo sum ». La pensée consciente: trois voies. La pensée n’est pas individuelle.
    Troisième poursuite
    La parole comme miroir du réel. Nécessité de la logique. L’anamnèse de l’oubli originaire. Instaurer une mémoire volontaire. Sortir du pathos.
    Quatrième poursuite
    Aller du plus difficile au plus facile. Vers une naissance volontaire. La quiddité des choses ne leur appartient pas. L’homme, seule créature à devoir s’approprier sa propre quiddité.
    Cinquième poursuite
    Faire du corps un temple. Le corps objet du monde ou temple ? La fonction symbolique des objets. Décider d’une mémoire. Les rituels sont des manifestations symboliques de la pensée. L’usage des choses implique une appréciation du corps. Pas de dualité corps-âme sauf dans la mort.
    Sixième poursuite
    Le paradigme du Temple. Autopoïèse humaine. Le concept de relation.
    Septième poursuite
    La pensée requiert énergie et inertie. Pas d’autoréférence interne à la pensée. Les anges dépendent des hommes quant à leur perfection. Le corps-temple comme pensée substantifiée.
    Huitième poursuite
    Le corps et la parole. Le langage maternel est un empêchement à la parole. Notion de « prototype ». Quiddité de l’homme.
    Neuvième poursuite
    Vouloir l’objet de la pensée. Désirer la vérité et y atteindre par une métanoïa. La pensée ne requiert pas de langage sinon pour se communiquer aux autres hommes. Le nom de l’homme est en Dieu.
    Dixième poursuite
    Le nom divin éclaire le rapport du langage à la pensée. Qu’est-ce qu’un nom ? Choses et idées des choses. Langues et nature humaine. Le nom de l’homme est en Dieu.
    Onzième poursuite
    Le nom de Dieu est inhérent au nom de l’homme. La pensée connaît la réalité en l’effectuant. De quoi « tout » est-il le nom ? Les langues n’appartiennent pas à l’essence humaine.
    Douzième poursuite
    Notion d’intégrité de l’existence. Toutes les façons d’être tout. Le corps dans le monde explicite une texture de différenciation. Notion d’ur-structure. Le monde des formes est une totalité. Notion de grâce de substance. L’Ur-structure de l’existence. Le nom du tétragramme sacré.
    Treizième poursuite
    Nominalisme et réalisme par rapport aux transcendantaux, évaluation par rapport au désir. Les transcendantaux.
    Quatorzième poursuite
    Définition de la réalité. Le problème de la nature de la pensée est lié à celui de la nature humaine. Le langage, instrument de la pensée. Instrumentalisation du corps.
    Quinzième poursuite
    Ipséité et altérité. La différence dans l’unité divine. Les choses comme langage de Dieu. Voir, c’est mettre en œuvre douze catégories.

    Reply
  • 2 mars 2016 at 16 h 04 min
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    Merci à Marion D. pour cette recension qui nous fait mieux entrer dans la pensée si novatrice et féconde de J-F Froger.

    Reply
  • 3 mars 2016 at 17 h 00 min
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    Doutes : Sans la Parole ou l’acte je ne suis pas. Le « Je pense donc je suis » ne serait-il pas un abus de langage ?

    Puis-je « être » sans me contempler dans mes paroles, mes actes et mes sensations ?
    Est-il possible de passer dans l’inconnu de l’informel, du non formé, juste avant la première agitation des cellules du cerveau?
    Pour l’instant nous ne pouvons que constater le miracle d’un posé venant de ce que d’aucuns nomment la pensée, une sorte de crayon magique qui dit ou écrit des mots structurés dans un des innombrables systèmes formels possibles. Des formalités qui interprètent les concepts issus d’un magma d’intuitions. La conscience d’être ne serait-elle pas dans le constat de la parole. Certes il y a l’extase, mais n’est-elle pas hors de la pensée de l’heureux bénéficiaire, bien incapable de la transmettre faute des mots suffisants pour exprimer une telle expérience ?
    Il semble difficile sinon impossible de se recueillir sur soi-même pour se connaître, sans recourir à des mots. N’ayant pas d’yeux sur pédoncules on ne peut même pas se regarder dans l’immédiate satisfaction de soi, sans l’intermédiaire d’un miroir. (limites du « connais-toi toi-même » de la Gnose).
    N’est-ce pas dans l’instant initial de la parole et de l’acte, que commencent à se former les faits consciemment accessibles, car avant je ne suis au mieux qu’une potentielle conscience d’être, autant dire le je ne sais quoi le presque rien (jankelevitch) , une sorte de légume qui pousse.
    Alors faut-il dire « Je parle et j’agis donc je suis». Quelle est la connexion de ma conscience d’être avec le Verbe (1.1 St Jean). N’est-ce pas par la Parole que se réalise le miracle divin de l’éveil à la vie qui nous étonne tous ?

    Le livre de Mr Froger, remarquablement résumé, apporte probablement des réponses à ces doutes.

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