Syrie 2011: sagesse de Mgr Béchara Raï et manoeuvres médiatiques

Bechara_Rai________(septembre 2011) La position très nuancée et ouverte du nouveau Patriarche des Maronites, Monseigneur Béchara Raï, à l’égard du Président syrien Bachar al-Asad, au milieu d’un torrent de condamnation médiatiques, a pu surprendre l’Occidental moyen et certains Libanais, marqués par les souvenirs tragiques des méfaits de son père Hafez al-Asad et par les pressions terroristes au quotidien qu’exerce le Hezbollah, plus ou moins soutenu par la Syrie.
________Sa position n’est pas celle du « politiquement correct », exprimée par le Département d’Etat américain qui annonce que le gouvernement syrien va être renversé (et qui déplore ensuite que son ambassadeur ne soit pas bien perçu par la population). Le seul discours autorisé est celui qui exalte la « démocratie » qui va venir et qui doit prendre la place d’un régime coupable de « crime contre l’humanité » (selon Alain Juppé – rien de moins ! ) À part la Tunisie en laquelle les changements sont redevables à une population éduquée et responsable, et sans intervention étrangère, où donc dans l’espace arabo-musulman y a-t-il un seul espoir de « démocratie » au sens d’un régime basé sur le respect et l’égalité des citoyens ?
_____Le 11 octobre prochain, la chaîne très « politiquement correcte » ARTE diffusera un documentaire de Sofia Amara que d’autres journalistes ont vu à l’oeuvre en Syrie ; il s’annonce déjà essentiellement tronqué selon les interviews qu’elle a données. Ce reportage doit servir à conforter les accusations que colportent depuis des mois Al-Jazeerah et les médias occidentaux. Car l’opinion publique commence à s’interroger quand, à l’heure de Tweeter, il ressort que, depuis des mois, toutes les « informations » officielles ne sont basées que sur une source unique, une « organisation syrienne des droits de l’homme » basée à Londres (« selon une ONG », lit-on  habituellement en note,.. quand il y a une indication de source) : les informations provenant réellement de Syrie seraient-elles inexistantes? On constate en effet qu’aucun recoupement n’est jamais fait, alors qu’il suffit de téléphoner en Syrie ou d’échanger des mails ou des vidéos, et que les journalistes peuvent circuler sans danger ni contrôle. Aucun témoin sur place n’a droit à la parole (comme par exemple ici), et même Sofia Amara qui a interviewé qui elle voulait n’en a pas trouvé à accréditer les récits ou les chiffres délirants de victimes diffusés par nos médias – selon ce qu’il ressort de ses dires. On ne montre pas quasiment pas non plus d’images provenant de Syrie, alors par exemple que la télévision syrienne en donne quotidiennement. Aucun débat contradictoire n’a lieu dans nos médias.
_____Alain Sorel et d’autres journalistes qui se sont rendus là-bas en août, notamment à Homs, ont constaté qu’il n’y avait plus aucun trouble ; mais il y en avait eu : le commissariat avait été attaqué par des groupes armés et les 17 policiers ont été décapités . Depuis juin, plus de 700 policiers ou militaires ont été tués, à commencer par la centaine de jeunes  policiers qui ont été massacrés en juin à Jisr al-Choughour, après que leur QG eût été pris d’assaut par des émeutiers bien armés et organisés.
______Plus que jamais, le Proche-Orient est l’objet de jeux de pouvoirs qui dépassent les populations mais dont elles sont victimes. Le régime laïque syrien devrait lâcher au plus vite le Hezbollah  libanais, qui est un allié contre-nature. Mais cela ne suffira pas à écarter la sourde guerre que  l’Arabie saoudite livre aux États arabes inspirés par le laïcisme, ce qui avait contraint l’ancien président syrien à se rapprocher de l’Iran (donc de se rendre complice du Hezbollah  – chiite – qu’appuie l’Iran chiite).
______Un mécanisme révolutionnaire est lancé en Syrie avec l’implication de jihadistes extérieurs au pays, et sans doute l’intervention de services secrets non arabes. C’est dans ce cadre que les islamistes parlent de « démocratie », selon un sens particulier :  comme ils l’expliquent, il s’agit du droit pour la majorité c’est-à-dire pour eux d’imposer leur loi, cette majorité étant réelle (comme en Egypte) ou supposée, et de faire disparaître les minorités. La leçon a été bien apprise. Dans ce mécanisme, il semblerait que le but recherché, ou en tout cas l’effet probable, soit de créer le chaos (l’Egypte ne parvient pas à en sortir) ou un état de  misère et de guerre civile permanente (comme en Irak et en Afghanistan), ce qui, dans tous les cas, justifie comme un moindre mal la mise en tutelle du pays. La « démocratie » sert d’alibi aux projets d’invasion, tel que celui qui se prépare contre la Syrie (sans doute par l’intermédiaire de l’armée turque appuyée par l’Otan). En 2003, l’Irak avait été accusée de stocker des armes de destruction massive : les médias avaient servi à préparer la guerre – seul un petit débat avait eu lieu en France, et Dominique de Villepin s’était distingué par un courageux discours à l’ONU. Aujourd’hui, la position sage et nuancée de Mgr Béchara Raï indique où se trouve la justice et un avenir meilleur pour la Syrie, qui a accueilli autour de quatre millions (!) de réfugiés irakiens, et aussi pour tout le Proche-Orient. .
________Ce 30 septembre, le Père Elia Koza a apporté ce commentaire. « Je garde personnellement, explique-t-il, un contact étroit avec des amis Syriens résidant à Rome, connus durant mes études pour le doctorat en mariologie (2006). L’un d’eux m’a invité à son mariage en Syrie près de Homs, et j’ai passé quinze jours dans ce pays en 2005. Il y est retourné avec sa famille cet été. Voici ce qu’il me dit en résumé :
“Sur les 21 millions d’habitants, 700 000 sont opposants. Le reste de la population est favorable à leur président, car ils savent que c’est un facteur d’équilibre entre chrétiens juifs musulmans, face aux intégrismes.
Les fameuses dénonciations par les media occidentaux de tueries de la part du pouvoir en place s’expliquent ainsi : lors de manifestations favorables au pouvoir en place, des mercenaires payés de l’étranger tirent (avec des armes de guerre) contre les policiers et contre la foule; et sont ensuite abattus, en légitime défense.
Des personnalités intellectuelles, politiques, religieuses, et autres sont abattues par cette minorité organisée qui veut déstabiliser le pays.”
Lui-même a été contrarié en passant en voiture sous un pont à Damas, par des délinquants qui jetaient des pierres du haut du pont sur les voitures. Et la bonne entente habituelle, interreligieuse à Homs est contrariée par une minorité qui veut déstabiliser cette bonne entente. Mais avec sa famille, il a pu passer des vacances tout à fait normales ».

Une interview intéressante

La situation des chrétiens à Homs, Syrie

________Le curé de Bab Sbah, à Homs,  relate ce qui suit, le 23 septembre 2011 :
________« Ces deux dernières semaines la situation à Homs était des plus tendues. Je peux vous dire que l’épreuve renforce notre foi, nous unit entre chrétiens et entre chrétiens et musulmans et nous détache des choses de ce monde. Nous voyons la mort de nos yeux tous les jours. Notre vie quotidienne est bouleversée.  Comme d’habitude je vous transmets ce que nous vivons au fil des jours.
________La population sunnite de Bustan Diwan, Bab Dreib, Bab Sbaa, s’était ralliée à 30 % à Bilal El Ken, Emir autoproclamé de la principauté (Imârat) de Homs. Ce dernier avait loué de la famille Traboulsi une grande villa dans le quartier huppé de Warcheh où il avait installé son Quartier Général. Ce Bilal El Ken, était fort de plusieurs centaines d’hommes, armés jusqu’aux dents. La plupart sont  recrutés parmi les artisans de la classe pauvre de Homs. De toute évidence ils ne sont pas entraînés au port des armes ce qui les rend plus dangereux car ils tirent dans tous les sens, surtout lorsqu’ils sentent le danger. Mais ils sont encadrés par des professionnels de la nébuleuse salafiste internationale : afghans, irakiens, séoudiens, libanais ou jordaniens. Les jeunes des Comités populaires en ont capturés quelques-uns. Ces groupuscules ont pour mission de terroriser les forces de l’ordre et l’armée pour les faire démissionner ainsi que de dissuader la population au cas où elle chercherait à contredire l’opposition.
________Profanation à l’église de Saint Elian et enlèvement de jeunes chrétiennes
________Depuis une dizaine de jours les salafistes ont forcé la porte de l’antique église Saint Elian à Homs. Ils pensaient que les ustensiles sacrés étaient en or aussi les ont-ils raflés.

________L’Evêque grec-orthodoxe, S.E. Mgr. Abou Zakhm a eu le courage d’aller voir l’Emir de Homs, Bilal El Ken. Il lui a dit «Nous sommes des frères et avons toujours vécu ensemble. Pourquoi as-tu pris nos vases sacrés ?, tu dis que tu te passes des forces de l’ordre, il t’appartient donc de nous défendre ». Bilal a rassuré l’Evêque sur les intentions des insurgés mais a nié avoir commandité la rafle. Les rebelles avaient, en passant, vidé la caisse de l’église.
________Puis les sbires de Bilal El Ken enlevèrent quatre filles chrétiennes d’un minibus faisant l’aller retour de Homs à Zeidal. L’une d’entre elles, Maya Semaan, fut rendue au bout de quatre jours, de toute évidence violée. L’armée intervint alors pour mettre une limite aux exactions des salafistes.

________Bilal fut tué le 7 septembre 2011 durant les affrontements et son quartier général fut perquisitionné. On y trouva les vases sacrés volés et ils furent rendus à l’église de Saint Elian.

________Bilal El Ken, l’Emir décédé de l’Emirat salafiste de Homs
________La désinformation assure que Bilal EL Ken est un officier dissident faisant partie de l’armée libre de Syrie. Il n’en est rien.

________Les salafistes ont mis la main sur un dépôt d’uniformes de l’armée syrienne. Ils s’en revêtent et se font passer pour des officiers et des soldats repentis. Ce sont les gens du quartier de Bilal  à Bab Sbah à Homs qui affirment que toute sa vie cet individu était un voyou qui s’est converti au wahabisme salafiste par pur intérêt. Les musulmans modérés se plaignent de lui autant sinon plus que les chrétiens. Ils l’accusent de viol, séquestration, terrorisme, intimidation et fondamentalisme meurtrier.

________Ces jours-ci les rues sont plus calmes. On entend cependant toujours des rafales de balles. Maintenant on peut sortir faire les achats nécessaires, mais depuis quinze jours on était terrés à la maison.

________Homs était devenu un champ de bataille. Les insurgés ont des armes lourdes qu’ils utilisent sans discernement. Avec les RPG ils peuvent détruire les chars de l’armée.

________La façade de l’Evêché est criblée de balles et quelques vitres sont cassées. Etant situé sur une ligne de démarcation le bâtiment aurait dû être beaucoup plus endommagé. Il faut remercier l’armée qui avance avec un soin infini. Cependant ceci n’a pas encouragé les locataires de l’Evêché à y rester. Il semble abandonné dans un quartier ravagé, autrefois si paisible.
________Les groupes salafistes continuent à investir plusieurs quartiers de Homs, surtout Bab Amr. Ils ont juré d’empêcher les écoles d’ouvrir à travers ce slogan : « La dirassé wa la tadriss hata isqat al ra’is » (« Pas d’études ni d’enseignements jusqu’à faire tomber le Président »). Les écoles publiques ont ouvert et les écoles privées ouvriront la semaine prochaine mais les salafistes tirent sur les écoles ce qui dissuadera les parents d’envoyer leurs enfants. De plus les « manifestants » ont décidé de marcher dans la rue au moment de la sortie des écoles. Sur les photos et les vidéos il y aura plus de monde de plus  çà fait bien que les écoliers et les étudiants paraissent faire partie de l’opposition.
________Depuis longtemps la grande majorité des jeunes s’est retirée. Les chrétiens ne sentent plus que les revendications les interpellent. Il n’y a d’ailleurs aucune autre revendication que d’en finir avec le régime et cela est crié dans tous les sens, blasphèmes à l’appui, au son des « Allah Akbar », « Haya ila ljihâd »,  islamiques (Dieu est grand, allons au combat).
Les jeunes ou moins jeunes qui sont restés fidèles au mouvement contestataire sont réapparus armés, et farouches. Auparavant nul ne parlait de la religion de l’autre. Aujourd’hui on entend des injures contre les chrétiens et les alaouites et…vice versa. C’est une situation désastreuse qui laisse présager le pire.
________Mes paroissiens et nos amis musulmans nous nous regardons souvent avec une interrogation lancinante : que s’est-il passé pour que nous en soyons arrivés là ? Au début j’ai approuvé tacitement que quelques uns de nos jeunes aillent aux « manifestations » avec leurs camarades. C’était une belle expérience de solidarité. Les revendications étaient justes et légitimes et elles continuent à nous tenir à cœur.  Mais, très vite, ces manifestations sont devenues d’un autre esprit. Nous avons vu des barbus armés et drogués tirer partout d’un œil hagard. Je vous en avais déjà parlé, mais vous me dites qu’on ne vous croit pas ? Pourquoi n’avez-vous pas amené vos amis journalistes à Homs ? Ils auraient vu de leurs yeux nos voisins devenus subitement des salafistes féroces et méconnaissables, les barricades occupées par des groupes armés, les destructions, les slogans islamistes.
________Nous tous, musulmans modérés (la grande majorité), chrétiens, alaouites, druzes, ismaélites et même kurdes nous craignons l’avènement d’un Etat islamique qui nous impose, comme lois civiles, les lois religieuses de l’Islam. Une conversation étayera ce que je dis.
________Redevenir Dhimmi ?
________Un dhimmi est un citoyen de l’état islamique qui n’est pas musulman. D’après les normes du Coran, il est traité comme un citoyen de seconde zone. Il doit verser une capitation pour être « protégé » par l’état islamique. Il n’a pas les mêmes privilèges que les citoyens musulmans.
________L’autre jour j’étais chez le mécanicien à Sinaa (la cité industrielle).  Celui-ci, un fervent sunnite, me questionne à brûle-pourpoint : « Que pensez-vous des affirmations du Patriarche Maronite ? On dirait qu’il a peur pour les chrétiens si le régime tombe ? ». Je lui réponds : « Je pense qu’il a raison. Il est difficile pour un chrétien d’aujourd’hui d’accepter de redevenir un dhimmi. C’est inacceptable »
Il rétorqua : « Mon frère,  il ne faut pas avoir peur de nous, nous vivons ensemble depuis longtemps. »
Je lui précisais : « Nous avons vécu ensemble sous le protectorat français puis sous des régimes laïcs. Devant la loi nous sommes égaux. Dans un état islamique nous ne vivrons pas en égaux. Accepterais-tu d’être traité par un chrétien comme un citoyen de deuxième catégorie ? ».
Il sursauta et je renchéris : « Ce n’est acceptable ni chez nous ni ailleurs, ce serait retourner en arrière, au Moyen-Âge, vers un régime basé sur une discrimination confessionnelle. C’est pourquoi les chrétiens ne briguent pas un état chrétien mais préfèrent un régime laïc devant lequel nous sommes tous des citoyens aux droits et devoirs égaux, abstraction faite de notre appartenance religieuse. Tandis que votre réclamation d’un Etat islamique vous amènera, une fois qu’il sera instauré, à distinguer derechef les musulmans des non-musulmans. Nous serons en plein dans la discrimination et l’apartheid ».
Mon mécanicien ne répondit plus rien, il préféra vaquer à son travail. »

Propos recueillis par Mère Agnès-Mariam de la Croix, Higoumène du monastère Saint Jacques l’Intercis, Qâra – Syrie

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