La réanimation du fils de la veuve de Naïn

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La réanimation du fils de la veuve de Naïn

ou

l’événement de la miséricorde devenu Parole

(Luc 7, 11-17)


La Parole du salut

Le retour à la Peshitta réserve bien des surprises aux amoureux de la Parole de Dieu. Il ne s’agit pas seulement de relever les innombrables erreurs et incertitudes de traduction des multiples manuscrits grecs, et ainsi de rétablir le texte original des Évangiles, enfin libéré des paradoxes qui ont tant pesé sur l’intelligence de la parole du Seigneur et des Apôtres, et qu’on a cherché à justifier au prix de maintes acrobaties théologiques et pseudo-ethnologiques. Il ne s’agit pas seulement non plus de découvrir pour la première fois la beauté poétique du chef-d’œuvre littéraire qu’est la Bonne Nouvelle du Verbe incarné, désormais ressuscitée de la poussière d’un horrible grec ou latin que personne n’a jamais parlé, telle qu’elle est ornée d’assonances savoureuses, pleine de jeux de mots à plusieurs degrés, scandée par une rythmique à couper le souffle, et tissée artistiquement comme de la dentelle sur le plan thématique. Tous ces trésors justifieraient à eux seuls un nouveau départ définitif de l’exégèse scripturaire à partir de la Peshitta, pour une révision salutaire des lectionnaires de nos célébrations de la Parole, et pour une profonde renaissance de la théologie tant biblique que dogmatique (sinon fondamentale).

Mais ce n’est pas tout. Ceci se cantonne encore dans le domaine de la connaissance scientifique, qui a pour support privilégié l’écrit et pour ambiance ordinaire la solitude de la réflexion. Ce que la Peshitta offre en outre, c’est beaucoup plus, bien qu’elle n’en soit que le lointain vestige archéologique : le mystère de la Parole vive, encore toute vibrante de son énonciation comme annonce de salut. La Parole que porte en effet avec elle la Peshitta échappe par principe à toute forme de réduction intellectualiste dont a dû tant souffrir la Parole de Dieu. Elle n’a pas été seulement composée pour être comprise, et une fois comprise pour être abandonnée comme le simple véhicule d’une autre chose, qu’il faudrait rejoindre par ailleurs. Elle se présente comme étant elle-même la Parole du salut : elle est la Bonne Nouvelle, la proclamation historique exacte du mystère de Dieu à l’adresse du genre humain. Ce qui ne va pas sans de grandes conséquences, non seulement quant au contenu, mais par dessus tout quant à la forme de son énonciation. Comme cela est explicitement exprimé par S. Paul, la Parole de Dieu ne saurait faire l’impasse sur la nécessité de l’apôtre, c’est-à-dire de qui porte sur soi-même l’acte d’adresser aux hommes le message de leur salut. Quelle que soit la complexité de la problématique de la foi à l’époque contemporaine, on ne peut nier que le vide des séminaires et ce qu’on a appelé la crise d’identité du ministère n’ait quelque chose à voir avec la systématique réduction de la Parole de Dieu au savoir. A l’époque apostolique, outre la parfaite connaissance du mystère de Dieu, ce qui est requis pour énoncer la Parole du salut, c’est encore de l’avoir totalement assimilée en soi, au point de ne faire qu’un avec Elle. C’est en effet uniquement moyennant la personne humaine que la Parole est une adresse. On a de cesse de nous rabâcher que le mystère primordial de notre salut réside dans l’Incarnation, et on continue à faire de la théologie avec une souveraine ignorance du corps (pour ne pas parler de mépris). Entre la théorie et la pratique, le fossé est pour le moins abyssal. Que l’on songe à la dernière réforme liturgique en Occident, qui n’a consisté qu’à éliminer tous les supports sensibles de la manifestation de la splendeur divine, et qui pour avoir inconsidérément adopté un art minimaliste n’a introduit dans les églises que le grand vide de l’athéisme moderne. A l’époque apostolique, tout ceci est impossible : la Parole est nécessairement médiatisée par un Apôtre, homme de chair et du monde visible, qui en vertu même de sa personne concrète réalise non seulement le mystère de la science, mais encore celui de la communication de la grâce dans la communion ; il est lui-même Parole incarnée et portée aux hommes pour les introduire dans la relation personnelle avec Dieu.

Ainsi en est-il de la Peshitta. La Parole de Dieu est sans aucun doute une forme éminente du grand mystère de l’Incarnation. Encore faut-il ne pas l’avoir réduite à des concepts, ni à un livre, ni à une langue, ni même à du « sens ». La Parole de Dieu n’est effectivement elle-même que lorsqu’elle se fait homme. Et cela non seulement au sens éthique, comme s’il s’agissait uniquement de la mettre en pratique, ou encore en un sens spirituel, en sorte de se laisser transformer au point de devenir corps et esprit cette Parole. Certes ; mais la Parole, considérée ainsi, reste extrinsèque au mystère de la personne et demeure une chose close en elle-même. La Parole de Dieu réalise pleinement à sa façon le grand mystère de l’Incarnation que lorsqu’un apôtre en exécute l’énonciation comme adresse de salut à d’autres hommes, et que soit rendu évident dans la relation humaine le salut ainsi proclamé.

Aussi, dans la Peshitta, la Parole n’est-elle pas seulement un récit ou un enseignement ; elle est tout cela et, en même temps, elle est événement de salut au présent, tel qu’il ne peut être perçu que dans l’avènement de son énonciation. Cela implique qu’Elle ne peut être simplement lue, mais nécessairement Elle doit être aussi « jouée », de telle sorte que se dégagent toutes les potentialités salvifiques de sa proclamation. Qui seul a « pratiqué » effectivement la Peshitta, selon les deux arts fondamentaux de la mémorisation et de la récitation, sait combien elle est en vérité Parole de salut, douée d’un merveilleux pouvoir de catharsis et de mise en présence unique avec le Verbe incarné Lui-même.

La Miséricorde communiquée par la Parole

Le Collier de la miséricorde appartient indubitablement au corpus de la Peshitta, à titre de partie intégrante de l’Évangile écrit par Luc, et participe intrinsèquement au vaste effort apostolique d’apporter aux hommes avec la plus grande exactitude possible le mystère du Verbe devenu chair. Il répond absolument aux exigences de la mémorisation, de la récitation et de la rumination, sans lesquelles ne saurait s’incarner en profondeur la Parole de Dieu. Aussi tout le contenu didactique et cathartique du collier est-il suspendu à l’exercice concret de son intégration personnelle et de sa proclamation communautaire. A ce titre, le collier ne traite pas seulement de la miséricorde, il est lui-même miséricorde de Dieu à l’adresse du genre humain. Le collier ne se veut pas un simple véhicule extérieur à son contenu salvifique ; il se veut un baume puissant sur le cœur de l’homme, capable de le guérir du péché et de la culpabilité, et de lui faire rencontrer effectivement dans sa récitation le Dieu Sauveur.

C’est pourquoi la première perle du collier constitue un exceptionnel exemple de performance de la Parole comme annonce de salut. Dans la mesure où elle est la première perle, elle donne le ton pour l’ensemble du collier : elle affirme que la miséricorde de Dieu est advenue de façon définitive, et que son annonce est suffisante par elle-même pour y avoir accès. L’annonce de la miséricorde et de son avènement est déjà miséricorde annoncée et advenue auprès des auditeurs. Mais justement, à titre de première perle, elle ne réalise pas seulement la Bonne Nouvelle de la miséricorde pour l’ensemble du collier comme les autres perles, elle thématise expressément l’avènement de la miséricorde dans la Parole et par Elle. Cette thématisation se fait à deux niveaux qui sont constitutifs de la Parole vive : le récit et l’adresse, appartenant ensemble à l’annonce de salut.

Du point de vue du contenu, en effet, la première perle enferme le récit d’un événement éminemment salvifique, qui outrepasse en puissance tous les enseignements ultérieurs du collier, et qui n’a d’autre pendant que les ultimes paroles du Christ sur la croix à l’adresse du bon larron (la dernière perle, en vertu d’une symétrie architectonique étudiée). Le récit ne contient d’ailleurs aucune leçon didactique ; il est pure contemplation de la force de salut du Verbe incarné, et par conséquent invitation à la pure foi dans la miséricorde de Dieu. De fait, le récit de La réanimation du fils de la veuve de Naïn est intentionnellement paroxistique : l’impossible devient possible, et la miséricorde ne connaît point de limite ; tel est l’unique enseignement de l’événement. La miséricorde divine ne se présente pas seulement sous le jour de la toute-puissance, mais encore sous celui de la pure gratuité : les thèmes du péché, de la faute, de la culpabilité, de la conversion, de la pénitence et de la réparation sont totalement absents. La miséricorde s’abat comme la foudre sur la misère humaine qui ne l’attend même pas (ou plus), et en vertu de sa prévenance la justifie à tout prix. La figure de l’enfance est clairement significative de la part d’innocence que la miséricorde reconnaît fondamentalement à l’homme dans le drame du péché. La responsabilité et la solidarité métaphysique de l’homme à l’histoire du mal ne comptent plus au vue de l’ampleur de ses conséquences désastreuses et du mystère de la tentation. La précession de la miséricorde est son unique titre de créance, et ainsi la Parole n’annonce qu’elle-même en exigeant un accueil inconditionné. Dès lors, le récitatif se fait événement, l’annonce gage de garantie de la volonté bienveillante de Dieu, de sa miséricorde infinie quelle que soit la raison de la misère humaine.

C’est donc au niveau de son énonciation que le récitatif trouve sa plénitude de signification. N’étant pas de facture didactique, les éléments anecdotiques du récit sont secondaires par rapport aux effets relationnels de sa proclamation. L’essentiel du poids intentionnel du récitatif repose en conséquence dans sa forme à titre de Bonne Nouvelle proclamée aux hommes. Pourtant, à première vue, la première perle du collier ne présente aucune spécificité formelle : les assonances sont rares, le rythme est plutôt ordinaire (pour l’araméen), les images sont peu évocatrices, la langue est très correcte, mais sans recherche poétique particulière (comme c’est le cas du reste pour l’ensemble de l’Évangile araméen de Luc). Ici, il convient de ne pas se laisser égarer par des présupposés intellectualistes appartenant au monde de l’écrit. Dans la Peshitta, il n’y a pas de poésie au sens de notre littérature ; et lorsque celle-ci est absente, cela ne signifie pas qu’elle n’est pas poétique, c’est-à-dire qu’elle ne cherche pas à produire un effet sur l’auditeur au-delà du simple language et du simple récit. L’effet recherché n’est jamais superfétatoire (de l’ordre de l’accessoire) : il appartient intrinséquement à l’intention cathartique et salvifique de la Parole à l’adresse du disciple, qui devra peu à peu en découvrir les potentialités dans sa propre personne au fur et à mesure de sa rumination. Mais il ne faut pas non plus appelé symbolique ce deuxième sens qui se dégage de la première lecture par l’effet de la méditation, par une autre réduction au savoir du poétique. En réalité, il ne s’agit pas de symbole (un autre sens référé au premier), mais d’accomplissement personnel de la Parole de Dieu, conformément à sa signification originelle d’événement de salut. Une fois clarifiée la modalité poétique du récitatif, il apparaît alors avec évidence que la première perle du collier de la miséricorde est hautement élaborée, pour peu que l’on veuille bien « jouer » l’acte de son énonciation. Il ne s’agit pas donc de sentiments ni même de beauté esthétique, mais d’une incarnation comme événement du contenu historique du récitatif. Le récitatif comme annonce réalise concrètement dans l’auditoire le message salvifique contenu dans le récit.

Inévitablement, ce qui ne fait qu’un dans la Parole vive, ne saurait manquer d’être séparé par l’analyse dans un commentaire comme celui-ci. Aussi, pour tâcher de rendre justice au mystère de la Parole comme Bonne Nouvelle sans nuire néanmoins à la clarté de l’exposé, présenterons-nous la perle de La réanimation du fils de la veuve de Naïn sous la forme d’un double parcours, correspondant aux deux axes fondamentaux de la Parole de salut comme récit et annonce. En un premier temps, nous montrerons comment, au sein même du récit, la perle thématise l’événement de la miséricorde dans la Parole ; et dans un second temps, comment sa proclamation constitue une profession de foi théologique de l’avènement de la miséricorde moyennant la Parole.

F.G.

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