Exégèse: la généalogie de Jésus en st Matthieu

LE DÉCOMPTE DE LA GÉNÉALOGIE DE NOTRE-SEIGNEUR CHEZ SAINT MATTHIEU

____La célèbre généalogie de Notre-Seigneur, telle qu’elle est établie par saint Matthieu au début de son Évangile, constitue un portail monumental des origines à travers lequel seul nous devons d’accéder à la Bonne Nouvelle du Salut. Et, certes, l’évangéliste ne s’y donne pas pour seule tâche d’établir la descendance charnelle du Christ : le terme même qu’il utilise (cf. article en pdf) montre plutôt qu’il entreprend de mettre en évidence l’action créatrice de Dieu dans l’histoire d’Israël, à l’instar de la « généalogie du ciel et de la terre » (Gn 2,4; cf. article en pdf), pour autant seulement que celle-ci trouve précisément son point d’arrivée dans la naissance de l’Oint de Dieu.

____Aussi, le « registre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham » que saint Matthieu propose, est-il en fait le « livre de la création de Jésus [comme] : Christ, Fils de David, Fils d’Abraham », où chacun de ces trois titres divins s’élabore historiquement dans une descendance humaine suscitée à cette intention par la main droite du Très-Haut.

____C’est ainsi que la première caractéristique remarquable de cette généalogie est d’être inexacte du point de vue des simples faits historiques. Selon les généalogies contenues dans les livres des Rois et des Chroniques, en effet, six rois de Juda font défaut de la liste de saint Matthieu : trois générations directes entre Joram et Ozias, et deux générations directes et une indirecte entre Josias et Jénokias. Or, une lecture attentive des récits bibliques met suffisamment en évidence que ces six rois partagent un destin commun qui leur est propre, rendant raison de leur exclusion de la lignée davidique par l’évangéliste : à savoir, que chacun d’eux fait l’objet d’une malédiction prophétique publique et personnelle, qui a été immédiatement suivie d’effet par leur mise à mort. Ainsi en est-il d’Ochozias maudit par Elisée (2 R 9,27) et de Joas maudit par Zacharie (2 Chr 24,20), puis d’Amasias maudit par un prophète au nom inconnu (2 Chr 25,15). Ainsi en est-il encore de Joachaz, Joiaqim et Sédécias, maudits par Jérémie (22, 10-30 ; 34,2 ; 2 Chr 36, 12) et tous les trois morts en déportation.

____C’est dire que la généalogie de saint Matthieu est en vérité une histoire prophétique de la lignée davidique, où la légitimité à la royauté et l’appartenance à la descendance messianique sont fonction d’abord du ministère et de l’onction prophétique, et non de la parenté par le sang. Preuve en est donnée par le cas inverse des rois impies qui forment le gros du contingent des ancêtres inscrits dans la généalogie du Christ : aucun d’eux en effet n’est personnellement maudit par un prophète envoyé de Dieu, ni même Acaz, type du roi apostat, lui qui reçoit plutôt la promesse du Salut de la bouche d’Isaïe : « Yahvé parla encore à Acaz en disant : […] Voici, la jeune fille est enceinte, elle va enfanter un fils et elle l’appellera du nom Dieu-avec-nous » (Is 7, 10-14). Sous le gouvernement impie de tels rois, c’est le peuple entier de l’Alliance que les prophètes maudissent alors.

____Preuve en est encore donnée par le cas unique du roi Jékonias qui partagea en un premier temps la même malédiction frappant Joachaz et Joiaqim, et qui cependant figure dans la généalogie pour y avoir échappé par une faveur spéciale du roi de Babylone, en sorte que la descendance de Juda ne s’éteignît pas et que son fils, Salathiel, pût être établi sur Jérusalem comme gouverneur au nom du roi de Perse, Cyrus, déclaré par l’esprit prophétique « oint » de Dieu (Is 45, 1).

Force est donc de reconnaître que c’est l’Esprit-Saint lui-même, par la médiation des prophètes, qui est le véritable artisan de la descendance messianique : lui seul exclut ou intègre les rois à la dynastie du Christ, au-delà des liens du sang et du démérite personnel, d’après une règle d’élection connue en Lui seul et par laquelle Dieu octroie sa faveur selon son bon-vouloir fût-ce à un impie, fût-ce à un étranger, et le constitue ainsi instrument de sa Providence.

____C’est alors seulement que prend tout son sens la seconde caractéristique de la généalogie de saint Matthieu : la mention originale de cinq femmes en marge ou dans le corps même de la descendance davidique. Thamar, Rahab, Ruth et Bethsabée, en effet, y figurent aux côtés de leurs maris respectifs, sans motif explicite pourtant de leur intégration dans la lignée. Or il est notoire que chacune d’elles a participé à sa façon à la pérennité de la dynastie de Juda par l’expédient d’une union illégitime. Ici encore c’est en vertu d’une économie particulière de Dieu, reconnue par l’esprit prophétique, qu’à été élaborée la descendance du Christ. Aussi, contre tout principe ordinaire de légitimité, Thamar (prostituée pour l’occasion), Rahab la Cananéenne (prostituée de profession) et Ruth la Moabite (esclave rachetée) sont-elles prophétiquement bénies pour s’être « fait un nom dans Bethléem » (Rt 4, 11), la ville d’où doit provenir le Christ, comme Bethsabée la Hittite est bénie en son fils contrairement aux droits d’aînesse par le prophète Nathan (2 S 12, 25).

____Mais ce qui est encore plus surprenant, c’est le cas unique de Marie : elle figure dans le corps même de la généalogie et non aux côtés de son mari Joseph, formant à elle seule une génération du Christ, la treizième et l’ultime avant Notre-Seigneur. C’est que désormais l’action créatrice de l’Esprit-Saint reposant sur Marie est devenu l’unique et souverain auteur de la conception de l’Oint de Dieu dans l’humanité.

____Ainsi, comme l’Esprit-Saint planait sur les eaux primordiales lors de la genèse du monde, c’est encore lui qui présida à la genèse historique du Christ. A travers les méandres d’une histoire humaine marquée par le péché, l’Esprit-Saint a assuré la réalisation infaillible des promesses de Dieu, par delà la simple succession des générations et l’impiété des hommes, en vertu d’une conception prophétique de la dynastie messianique, sans laquelle celle-ci n’est point reconnaissable.

____D’où l’importance que revêt aux yeux de saint Matthieu le nombre 14. Il signifie non seulement l’irréfutable sceau messianique de la descendance de Jésus [D (4) + W (6) + D (4)], lors de l’élaboration historique de chacun de ses titres divins (une fois éliminés ou ajoutés les éléments sanctionnés par l’Esprit de prophétie), mais encore la complétude (deux fois 7) de cette même lignée au double point de vue humain et divin. Aussi, la généalogie de Notre-Seigneur, œuvre de Dieu dans l’histoire des hommes, est-elle pour saint Matthieu à la fois close et parfaite. L’Esprit y a témoigné de telle sorte que la promesse du Salut s’y est accomplie selon la perfection de la Sagesse divine. Et Jésus y est Christ selon l’unique et parfait témoignage de l’Esprit, qui exclut définitivement « les folles recherches, les générations » (Tt 3,9), « les fables et généalogies interminables » (Tm 1,4), les « mythes judaïques » (Tt 1,14) sur l’avènement historique du Messie. Une fois dépassées les kabbales illusoires, Jésus-Christ « issu de la lignée de David selon la chair » (Rm 1,1), – de marteler saint Paul -, est « reconnu (cf. article en pdf) Fils de Dieu en puissance par l’Esprit de sainteté ».

____Ce n’est pas par le jeu de quelque calcul que le Christ peut être reconnu dans l’Histoire, mais uniquement sur le fondement du témoignage que l’Esprit-Saint Lui-même a rendu et qui n’est entendu que des seuls spirituels.

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F.G.

3 thoughts on “Exégèse: la généalogie de Jésus en st Matthieu

  • 31 mars 2010 at 14 h 24 min
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    C’est vrai qu’il est indispensable de sortir- par le haut- du simple raisonnement génétique. 3 fois 14 générations pour finir par Marie-seule- alors que les 3fois 14 ascendants finissent par Joseph que l’on sait être l’époux de Marie mais pas le Père biologique de Jésus .
    Les lumières apportées là, dont la référence au chiffre 2 fois 7 , sont « le parfait témoignage de l’ESPRIT; Merci .

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  • 6 août 2017 at 13 h 17 min
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    Un très grand merci pour cet article qui apporte beaucoup d’éclairages sur un sujet qui mérite en effet d’être traité à fond.

    Il y a deux possibilités pour concilier les généalogies proposées par Luc et Matthieu :
    – soit l’une est celle de Joseph et l’autre celle de Marie (1) ;
    – soit l’une est la généalogie légale et l’autre la biologique (2).

    (1) Si on s’attache à la première hypothèse, il est souvent dit que c’est la généalogie de Luc qui serait celle de Marie ; peut-être du fait de sa proximité supposée avec la Mère de Dieu ; mais certains ont avancé que ce serait celle de Matthieu qui serait celle de Marie ; premièrement, car l’adoption ne confèrerait aucun droit d’héritage dans le judaïsme antique ; est-ce vrai ? deuxièmement car dans la version araméenne de Matthieu, Joseph , en Matthieu 1 : 16, est décrit comme « gowra » (époux), un mot utilisé ailleurs en Matthieu pour « Père ». ainsi, la traduction grecque de Matthieu 7 : 9 rend « Qui parmi vous, si son fils demande du pain, lui donnera une pierre ». L’araméen lit : « Quel père (gowra) parmi vous, … » Il faut aussi remarquer que la version araméen de Matthieu utilise deux mots différents pour parler de Joseph en Matthieu 1 : 16 (gowra) et Matthieu 1 : 19 (baa’la). Gowra et baa’la peuvent signifier homme ou époux. La question est de savoir pourquoi l’auteur du livre de Matthieu, appelle le même Joseph « gowra » en Matthieu 1 : 16 et « baa’la » en Matthieu 1 : 19 ? La réponse avancée par certains serait que l’auteur parle de 2 Joseph différents. La loi dit qu’une fille peut hériter : « Lorsqu’un homme mourra sans laisser de fils, vous ferez passer son héritage à sa fille.  » (Nombres 27 : 1 – 8). Ainsi, Jésus fils de David selon la chair l’est donc par sa mère et si l’héritage royal passe par la chair, c’est donc l’ascendance de Marie qui doit être celle des rois de Juda. Que penser de cette hypothèse basée sur le terme araméen et les lois de successions juives ?

    (2) Les divergences de ces deux généalogies à partir du père de Joseph peuvent s’expliquer, comme le notait Jules l’Africain, rapporté par Eusèbe de Césarée, à partir de la loi du lévirat.
    Jules l’Africain ajoute encore que la grand-mère paternelle de Joseph a eu deux enfants de deux maris différents (Melchi et Matthat), qui étaient donc frères utérins : Héli, fils de Melchi, qui s’est marié et est mort sans enfant, et Jacob, fils de Matthat, qui épousa la femme de son frère, selon la loi du lévirat, pour lui donner une descendance. Jules l’Africain, cité par Eusèbe de Césarée, affirme qu’ « en Israël, les noms des générations étaient comptés selon la nature ou selon la loi : selon la nature par la succession des filiations charnelles, et selon la loi, lorsqu’un homme avait des enfants sous le nom de son frère mort sans progéniture » (in Histoire Ecclésiastique I, I, VII). Cela expliquerait les deux généalogies par des approches différentes, selon Matthieu et selon Luc. Celle de Luc prend en compte l’ascendance légale ; celle de Matthieu, considère la descendance charnelle, soulignant de fait l’importance des deux, l’une n’allant pas sans l’autre. Selon cette distinction, le Christ est d’ascendance davidique selon la Loi, par Joseph, son père adoptif, qui descend de David à la fois légalement (« fils de ») et par le sang (« engendra »). Les recherches récentes confirment-elles ces traditions ? Les juifs avaient-ils deux généalogies avec le lévirat ? Les juifs pouvaient-il hériter de leurs droits à l’héritage et en particulier royal via un père légal différent du père biologique ?

    Au final, laquelle de ces deux hypothèses est retenue par les chrétiens d’Orient et par les recherches récentes, notamment celles des chercheurs et savants d’EeCHO ?

    Questions complémentaires :
    a) Salathiel et Zorobabel sont cités dans les deux généalogies ; est-ce un hasard ou bien sont-ce les mêmes personnages et comment se sont-ils insérés dans la généalogie ?
    2) Le fait que la malédiction de Jéchonias ait été annulée est-il explicitement dit dans l’Écriture ou bien est-ce une déduction qu’il ait finalement eu une descendance alors que la malédiction dit le contraire ? « Terre, terre, terre, Écoute la parole de l’Éternel ! Ainsi parle l’Éternel: Inscrivez cet homme comme privé d’enfants, Comme un homme dont les jours ne seront pas prospères; Car nul de ses descendants ne réussira A s’asseoir sur le trône de David Et à régner sur Juda. » (Jérémie 22 : 29 – 30).

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  • 7 août 2017 at 6 h 16 min
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    En complément, si les Salathiel et Zorobabel de Luc sont les mêmes que ceux de Matthieu, alors cela pourrait plaider pour une généalogie légale et non biologique, dans la mesure où ils sont de la lignée de Salomon et non celle de Nathan. Cela renforcerait l’hypothèse de Jules l’Africain.

    Merci encore à EeCHO pour tous ces travaux si passionnants et utile.

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