Darwin et son « Évolution », face à la pensée chrétienne

Texte complet de l’article 

Dans cette étude, Jean-Michel Olivereau, Professeur honoraire de l’Université Paris-Descartes (psychologie et neurosciences), spécialiste des rapports « sciences et foi » et ami de Pierre Perrier, s’attache moins à la genèse de la pensée de Charles Darwin qu’à la présentation qu’en font trois intellectuels en responsabilité dans l’Eglise catholique latine. Dans ces trois cas, il est obligé de constater des arrangements avec la réalité, en particulier quant au personnage de Darwin, arrangements ayant pour but de rendre celui-ci plus acceptable aux fidèles. Pourtant, sa doctrine philosophique – qui est une sorte de transformisme – est radicalement opposée à la foi chrétienne (mais elle est au fondement des justifications « scientifiques » de l’eugénisme et du racisme).

Pourquoi donc se mettre à encenser et à promouvoir la théorie de la sélection au profit du plus fort ou plus adapté – par ailleurs scientifiquement jamais démontrée et même dépassée au regard des darwinistes eux-mêmes – dont le but clairement énoncé par Darwin lui-même est de ruiner la foi ? Et cela au 21e siècle ? Les motifs n’ont clairement rien de rationnel, il faut évoquer ce qu’on appelle le « terrorisme intellectuel ». Au lieu de chercher à comprendre réellement l’histoire des formes vivantes, certains de ceux qui se disent chrétiens se rangent derrière le dogme évolutionniste, de peur d’être accusés de tout et de rien et de perdre leur poste : c’est de cette manière que, au 20e siècle durant deux décennies, le généticien Lyssenko a pu imposer au monde scientifique russe ses opinions aberrantes (en s’appuyant sur la terreur du Parti).

Il est vrai que l’imprégnation de la pensée dite « progressiste » (c’est-à-dire évolutionniste appliquée en particulier à l’histoire humaine) est générale. Rares sont les penseurs qui courent le risque de se faire insulter de « passéistes ». Dans les années 60-90, le « progressisme » s’identifiait essentiellement à une sorte de dévotion procommuniste (« collusion avec le marxisme », dira le Cardinal Decourtray de Lyon), et on connaît la célèbre formule de Maurice Clavel, ancien maoïste ayant découvert la foi : « De peur d’être les derniers chrétiens, ils seront les derniers marxistes » (à propos des dialogueux « chrétiens marxistes »). Non seulement c’est ce qui est advenu, mais aujourd’hui encore, il paraît impensable de reconnaître ces errements. Et donc, on continue.

L’attrait du « progressisme-évolutionnisme » tient aussi pour une part à l’absence de pensée philosophique alternative, en particulier quant au sens de l’histoire (surtout quant à l’avenir). En réalité, cette absence est loin d’être absolue, EEChO fait précisément connaître les recherches nouvelles, et notamment les redécouvertes du sens chrétien de l’histoire, dont les autres (« sens de l’histoire ») ne sont que des contrefaçons historiques.

Edouard-Marie Gallez

Cet article est paru dans le n° 79 de la revue LIBERTÉ POLITIQUE (janvier 2019) ; le professeur Olivereau l’a légèrement complété en vue de sa mise en ligne ici. Il synthétisait des conférences données en la paroisse Sainte Élisabeth de Hongrie et à Notre-Dame de Versailles en 2010 et 2011.
Pour ce qui est de la genèse de la pensée de Darwin (ébauchée par son grand-père Erasmus Darwin !) et des mises en question des doctrines transformistes, d’excellents sites existent ; mais la conscience la plus intime du jeune Charles restera sans doute toujours hors de portée. 

N.B. : Les citations de Darwin sont en retrait et toutes précédées d’un tiret. Dans ces citations, certains passages ont été soulignés, parce qu’essentiels, par le professeur Olivereau lui-même, et les ajouts clarificateurs et autres remarques entre crochets [ ] sont également de lui.


L’ÉVOLUTION DE LA PENSÉE DE DARWIN DISSIDENTE DES VALEURS CHRÉTIENNES

Par Jean-Michel OLIVEREAU,
Professeur honoraire de psychologie et de
neurosciences à l’Université Paris-Descartes

__ Il ne s’agit pas de contester ici la prétendue suffisance des théories actuelles de la dynamique évolutive des êtres vivants[1]. En revanche il faut, premièrement
♦ dénoncer certaines vues extrêmement réductrices et utilitaristes de Darwin sur l’anthropologie ;
♦ et deuxièmement récuser la tentative de christianisation de « l’hagiographie laïque » de Charles DARWIN qui eut lieu, en 2008, lors de la célébration de « L’Année Darwin » pour le bicentenaire de sa naissance.

__ Cette glorification du réductionnisme darwinien s’accompagna d’une promotion du matérialisme athée au point que Conway Morris, évolutionniste, professeur de paléontologie à Cambridge ne put s’empêcher d’écrire : « Les darwiniens ont quasiment fait le maximum ; et entre autres piétés, il est quasi évident que cela sert de « lieu de rencontre » passionnel pour l’athéisme, avec moult congratulations mutuelles. » (Guardian, 12.2.2009). Cependant, malgré l’aspect dominant, incontestablement « laïciste » de cette commémoration, nombre de catholiques (philosophes des sciences et/ou théologiens) ont voulu joindre leur voix à ce concert de louanges dithyrambiques, pour y rajouter une dimension chrétienne et transformer cette apothéose de Darwin en une quasi béatification ! Malheureusement, mal informés sur cette question, voire partiaux, ils ont trop souvent repris en boucle les mêmes approximations, distorsions, voire inversions des faits.

__ Darwin n’est certes pas de l’espèce des pires eugénistes racistes, et ne fait pas partie des matérialistes les plus incisifs de son siècle, mais ce n’est pas pour autant un doux humaniste « chrétien » dont les catholiques pourraient rallier les options métaphysiques sans de regrettables compromission. Ce n’est même pas un « fidèle membre de l’Église d’Angleterre » comme le qualifie un théologien romain dont nous reparlerons ; a fortiori il n’est pas, non plus, « une chance pour le théologien et le philosophe contemporain », comme l’affirme le philosophe des sciences belge, évoqué ci-dessous.

__ Ces cas de désinformation, furent et sont toujours nombreux. Contentons-nous d’examiner quelques exemples emblématiques représentatifs de ce mouvent toujours actuel et actif. On y voit trois spécialistes reconnus, œuvrant à la charnière des domaines, scientifiques, philosophiques, théologiques défendre une même ligne de pensée tendant à présenter Charles Darwin comme un modèle d’humanisme chrétien. Ces propos furent donnés dans le cadre d’organismes reliés plus ou moins directement à l’Église Catholique.

1°) DIVERSITÉ SOCIALE ET LUTTE POUR LA VIE 

__ Tel membre de l’Académie Royale de Belgique – catholique, ex cosmologiste à l’Université de Namur, passé à la philosophie des sciences en tant que disciple de Jean Ladrière (lequel s’interdisait, a priori, toute tentative de conciliation entre science et religion) et, voulant démontrer le bel humanisme de Darwin – fit, en Suisse francophone, (le 29.11.2008), devant un public de jeunes catholiques, la citation suivante, extraite du second ouvrage majeur de Darwin : The Descent of man and selection in relation to sex (1871) :

– « Nous ne saurions réfréner notre sympathie à l’égard des humains, même sous la pression d’une raison implacable, sans porter une atteinte dégradante à la partie la plus noble de notre nature. Nous autres les hommes [civilisés, au contraire des sauvages[2]] faisons tout notre possible pour mettre un frein au processus de l’élimination, nous construisons des asiles pour les personnes handicapées [Darwin dit « imbéciles »], les estropiés et les malades, nous instituons des lois sur les pauvres et nos médecins déploient toute leur habileté pour conserver la vie jusqu’au dernier moment »[3].

Beau programme édifiant… du moins dans une lecture s’arrêtant ici, ainsi que le fit l’académicien en question ; mais un peu plus loin l’utilitarisme et la méconnaissance de la charité chrétienne de Darwin sonnent différemment, et dessine une place pour l’eugénisme :

– « … Ainsi, les membres faibles des sociétés civilisées propagent leur nature. Il n’est personne qui, s’étant occupé de la reproduction des animaux domestiques, doutera que cela doive être hautement nuisible pour la race humaine. Il est surprenant de voir comment très rapidement, un désir de soigner, ou des soins mal orientés, mènent à la dégénérescence d’une race domestique ; mais sauf dans le cas de l’homme lui-même, quasiment personne n’est assez ignorant pour permettre à ses pires animaux de se multiplier … » (The descent of Man…, t.1, chap. III, p. 167-169, J. Muray Ed., Londres,1871)

__ Néanmoins, après cette prudente coupure – faite aussi par Patrick Tort, philosophe darwinien mais lui, se revendiquant matérialiste radical – le même philosophe catholique continue, imperturbable : « Devons-nous avoir peur de cela ? Non parce que justement Darwin nous dit : le propre de l’homme, la partie la plus noble de sa nature, c’est justement de préserver ce qui est faible, ce qui est vulnérable et de donner, de préserver la vie de ceux que la sélection naturelle aurait éliminé. »

__ Cet “humanisme” Darwinien – où l’académicien belge s’évertuent à voir « des perles » – est plus qu’ambigu. En effet, il se révèle contenir tant de sinistres « perles noires », que les « blanches » n’y semblent présentes que pour camoufler l’importance qu’il prête – dans l’humanité comme ailleurs – à la toute puissante et impitoyable « Sélection naturelle ». Cela est confirmé en maints autres endroits, par exemple dans cet échange journalistique avec un contradicteur – dont Darwin critique la « théorie du sacrifice de soi », éminemment présente dans le christianisme :

– «…je ne pense pas que vous ayez, dans les faits, invalidé ma principale position qui est que la civilisation et l’humanité [au sens qualificatif du terme] ‒ notre tendre affection pour la vie et notre respect pour les biens [d’autrui] ‒ n’aient eu, parmi leurs multiples influences bénéfiques et édifiantes, le vilain effet plein de malice, de préserver, de mettre dans des situations avantageuses, et de rendre possible la perpétuation de classes, d’individus, et de types d’organisations, tout à la fois : imparfaits, dégradés, faibles et malades, dans leurs caractéristiques morales et intellectuelles aussi bien que dans leurs caractéristiques physiques. » [curieux amalgame entre traits éthiques et physiques !]
– « Or, alors que je tiens cela pour un mal sérieux [grave evil], ‒ vous, au contraire, avec votre disposition invétérée à tout voir par le truchement fumeux de la moralité, maintenez que c’est un grand bien » (~ à la suite)
– « Je voudrais éradiquer l’indigent sans espoir, l’héritier de morbidité congénitale, l’idiot incurable, dégénéré ‒ en bref, tous les types humains dégradés. Vous, vous voudriez les traiter avec tendresse, comme des « dispenses » [occasions de rachat] envoyées pour notre bien, comme des « pierres à affuter » destinées à aiguiser notre vertu, et [vous voudriez ainsi] leur permettre de se multiplier pour donner d’autres « occasions de rachat » semblables à elles-mêmes. »

__ Évidemment Darwin n’envisage pas de les exterminer activement, mais, dans ce passage nettement eugéniste, il exprime clairement qu’il ne souhaite pas que l’on traite les faibles « avec tendresse ». (Darwin Papers: 139.16.3: « Natural Versus Supernatural Selection » Letter / Editor of the Spectator, in The Spectator, p.1220-21, 17.10.1868)

__ L’affirmation de notre Académicien belge qui poursuit : « Il n’y a pas chez Darwin les racines de ce que l’on a dit plus tard [dans le cadre du darwinisme social] les racines d’une position qui serait antihumaine. » est plus que contestable. On retrouve, en effet, cette même position de Darwin dans une lettre du 26.7.1872 à Heinrich FICK, juriste et Recteur de l’Université de Zurich, qui essaya d’appliquer le darwinisme au Droit. Darwin y conteste les prétentions du mouvement ouvrier naissant à protéger les travailleurs les moins compétitifs :

– « J’aimerais beaucoup qu’a l’occasion vous discutiez un point connexe [de celui qu’il vient d’évoquer : la sélection naturelle opérant lors des guerres] – du moins [j’aimerais savoir] si ce point est [aussi] consistant sur le Continent : à savoir la règle sur laquelle insistent tous nos syndicats ouvriers, et comme quoi tous les travailleurs – les bons et les mauvais, les forts et les faibles, travailleraient tous le même nombre d’heures et recevraient le même salaire. »

Évidemment en un même nombre d’heures, un faible abat moins d’ouvrage qu’un fort, et l’idée que le faible puisse recevoir de quoi vivre aussi bien que le fort, contrarie Darwin. L’auteur du dogme de la sélection naturelle poursuit :

– « Les syndicats sont aussi opposés au travail à la pièce [au « rendement »] – en bref, [ils sont] opposés à toute compétition. Ceci me semble un grand mal pour le progrès futur de l’humanité. » (in : Helene Fick éditeur: « Heinrich Fick. Ein Lebensbild nach seinen eigenen Aufzeichnungen« , v.2, p.314, Zurich,1908)

Darwin a beau passer pour un « humaniste », il déplore donc les lois interdisant que le salaire des ouvriers physiquement les plus faibles ne soit pas minoré… ce qui, selon lui, aurait pourtant permis à la sélection naturelle d’opérer en faveur du progrès vers une humanité future… où il y aurait enfin moins de faibles… parce que leurs géniteurs potentiels du passé auraient été plus efficacement éliminés par une compétition draconienne ! Les pauvres potentiels de demain font tellement pitié à Darwin qu’il est prêt à remédier à ce malheur en favorisant l’élimination des pauvres réels d’aujourd’hui ! Voilà une perspective et une prospective diablement humaniste…  Ici encore – comme dans l’attitude de Darwin à l’égard du christianisme – nous retrouvons le même double langage, voire, la même duplicité !

__ La compromission de Darwin avec le Darwinisme social, en dépit des dénégations habituelles de ses supporters, y compris catholiques, est donc une réalité ainsi que l’affirme fort justement Richard WEIKART (1958- ), Professeur d’Histoire moderne à la California State University, spécialiste des idées en Europe, auteur de : From Darwin to Hitler, 2004). À propos de la Recently Discovered Darwin Letter on Social Darwinism (de Darwin à Heinrich Fick – dont nous venons de citer un extrait –), il constate :

« C’est la plus forte preuve de ce dont je suis persuadé, à savoir que Darwin lui-même croyait que sa théorie biologique était un appui à l’économie de la compétition individualiste et du laisser-faire [… c.-à.-d. à la sélection naturelle] (Isis, t.86, p.609, 1995).

A propos de la 2de moitié du Chapitre V de The Descent of Man, dans la section intitulée Natural Selection as affecting Civilized Nations, Weikart note encore :

« Dans cette section, Darwin explique ses vues relatives à la façon dont sa théorie affecte la société humaine. C’est là qu’il faut chercher une réponse si l’on veut savoir si Darwin, oui ou non, est inclus dans le darwinisme social… » […] « Quoique le plaidoyer de Darwin pour la compétition engendrée par le « laisser-faire » économique, ne fut jamais aussi bruyant et radical que celui de Spencer, il est clair qu’il voit la compétition économique comme faisant partie intégrale de la lutte humaine pour l’existence, et il insista pour que le gouvernement favorise cette compétition et ne la réduise pas. » […] « En dépit de bien des différences entre eux, Darwin et Spencer étaient tous deux partisans du laisser-faire propre au darwinisme social. Ils se servaient tous deux d’arguments biologiques pour justifier les politiques économiques destinées à rendre la compétition humaine plus aiguë. Ils mirent en garde contre l’implication des gouvernements ou les législations qui réduiraient significativement la compétition économique pensant que ceci entraînerait une détérioration biologique. »

__ Enfin, s’il serait ridicule et injuste d’imputer à Darwin l’apparition du nazisme, il est, par contre, indéniable que ce dernier emprunta des éléments décisifs au darwinisme ; rappelons en effet que HITLER exprimera que :

« Le fort a toujours triomphé… Toute la nature est une constante lutte entre la puissance et la faiblesse… »  (Discours du 13.4.1923),

ce qui le conduit à affirmer : « La nature est cruelle, nous avons donc le droit de l’être aussi. », et même à donner d’atroces précisions de ce genre :

« Si l’Allemagne éliminait chaque année de 700 000 à 800 000 enfants parmi les plus faibles, sur un million, le résultat en serait probablement un accroissement de notre force nationale. » (Discours du 07.08.1926)

Quant à Rudolf HESS, il conclura : « Le nationalisme-socialisme n’est rien d’autre que de la biologie appliquée. » (Biologie incontestablement … darwinienne !)

__ Il est donc difficile de contredire Arthur KEITH (1866-1955, Pr. d’anthropologie au Museum de Londres, Président de l’Anthropological Society, quasi darwinien, et antichrétien) qui déclarait au lendemain des atrocités de la seconde Guerre Mondiale :

« Hitler [était] un évolutionniste impitoyable, et nous devons chercher une explication évolutionniste si nous voulons comprendre son action. » (« Evolution and Ethics« , p. 14, Putnam’s Sons, NY, 1947)

Malheureusement toutes ces vérités sont systématiquement occultées par nombre d’intellectuels catholiques qui ont une crainte démesurée de passer pour des « créationnistes demeurés », artisans malheureux d’une potentielle nouvelle « Affaire Galilée », s’ils venaient à émettre la moindre critique à l’égard de Darwin, fut-ce sur un plan purement philosophique ou théologique.

__ Ainsi le même académicien en viendra à exprimer : « Avec le recul du temps on ne peut que donner raison à Darwin, raison de s’être distancié non pas de la foi, mais de cette foi-là » (Dieu, le temps, la vie, Coll. des Bernardins,23.10.2009). Or « cette foi-là », dans l’église anglicane de l’époque où il croit voir régner un Dieu « despotique » est alors peu différente de la foi catholique, c’est celle de celui qui deviendra le Cardinal Newman, de Lacordaire, mais aussi à peu de choses près, quant à la soumission à Dieu, du Saint Curé d’Ars.

2°) L’ORIGINE DES VALEURS HUMAINES

__ Venons-en, maintenant à tel éminent Directeur de recherches en physique mathématique au CEA, par ailleurs Président de l’Association de Scientifiques Chrétiens, membre du Réseau Blaise Pascal.

__ Ce catholique convaincu entend dédouaner Darwin d’une quelconque responsabilité dans la naturalisation des vertus – laquelle est une dérive qui connaît un redoutable regain d’actualité. Cette naturalisation voudrait que toute les motivations, attitudes et comportements, illustrant la noblesse de l’homme, s’enracine naturellement dans des instincts animaux ayant progressivement évolués par sélection naturelle. Il affirme ainsi, dans une conférence reprise dans une revue politique d’obédience chrétienne et de bon niveau à l’automne 2009. Il argumente ainsi : « …Mais de là à faire de ces instincts sociaux, la base de l’éthique, il y a un pas que Darwin ne franchit jamais. » et encore : « … dire que la morale devrait se fonder exclusivement sur les instincts sociaux et la biologie est une affirmation qui n’est pas d’ordre scientifique […] et on ne peut pas se réclamer du parrainage de Charles Darwin pour celle-ci. »

__ Malheureusement, cela n’est pas conforme à la réalité. Darwin, en effet, assimile très souvent l’homme à l’animal, y compris pour les fonctions supérieures ; conformément à sa conception obligatoirement gradualiste de l’Évolution, il ne perçoit aucun hiatus, aucun saut, entre l’animal et l’homme. Darwin semble bien plus motivé à distinguer des hommes plus ou moins performants, selon ses critères « évolutifs », qu’à séparer l’Homme de l’animal !

– « … le cerveau d’une fourmi est l’une des plus merveilleuses parties de la matière, peut-être même plus que le cerveau de l’homme. »   [Quelle ineptie pour un biologiste !]
– « J’ai l’intention de démontrer […] qu’il n’existe aucune différence fondamentale entre l’homme et les mammifères les plus élevés, du point de vue des facultés intellectuelles. […] différence de degré et non de nature. » (The Descent of Man…, 1871)
– « Si tous les hommes disparaissaient, les singes pourraient [re]faire des hommes. »
– « Je pense qu’il a maintenant été montré que l’homme et les animaux les plus évolués, spécialement les primates […] ont tous les mêmes sens, intuitions, et sensations, – des passions, affections et émotions similaires, même en ce qui concerne les plus complexes telles que la jalousie, la suspicion, l’émulation, la gratitude et la magnanimité ; […] ils possèdent les mêmes facultés d’imitation, d’attention, de délibération, de choix, de mémoire, d’imagination, d’association d’idées, de raison, quoiqu’à des degrés très différents. » (« The Descent of Man… », Chap.3, 1871)

Il énonce donc ici, clairement, que de l’animal à l’homme il n’y a que des différences de degré, c’est à dire quantitatives ! Cette idée lui était chère, il l’exprimait déjà 12 ans plus tôt, et sans la restreindre aux primates. Il préfigure ainsi l’actuelle zoolâtrie réductrice de l’homme :

– « Nous avons vu que les sens et les intuitions, les différentes émotions et facultés, comme l’amour [sic !] et la mémoire, l’attention et la curiosité, l’imitation, la raison, etc., dont l’humain se vante, peuvent être trouvées à l’état naissant, ou même pleinement développées chez les animaux inférieurs. Les animaux, dont nous avons fait nos esclaves, que nous ne voulons pas considérer comme nos égaux. » (De l’Origine des Espèces…, 1859)

__ Comprenons bien que, par son gradualisme, Darwin se montre un héritier fidèle desdites « Lumières » et de leurs élucubrations dogmatiques, notamment celles de J.-J. Rousseau, qui affirmait : « Tout animal a des idées puisqu’il a des sens ; il combine même ses idées jusqu’à un certain point et l’homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins ; quelques philosophes ont même avancé qu’il y a plus de différence de tel à tel homme, que de tel homme à telle bête », ou de Voltaire qui osait écrire : « Il y a autant de différence entre un blanc et un noir, un noir et un singe, un singe et une huître » …  [En passant par : La Mettrie, Diderot, Sade, etc.]

__ Darwin se révèle ainsi, l’un des précurseurs de la zoolâtrie actuelle – laquelle se développe dans le sillage d’une certaine écolâtrie – mais aussi un redoutable réducteur des spécificités humaines. Il exprime ainsi :

– « … je fus diverti par la dextérité avec laquelle un gaucho força un cheval rétif à traverser une rivière. […] Un homme nu sur un cheval nu est un plaisant spectacle. Je n’imaginais pas que les deux animaux pussent s’adapter aussi bien l’un à l’autre. »
– « L’amour maternel tout comme la haine maternelle, cette dernière heureusement plus rare, sont tous deux [le fruit] de l’inexorable principe de la sélection naturelle… » (De l’Origine des Espèces…, 1859)
– « [Dans l’avenir] La psychologie sera solidement établie sur une nouvelle base, c’est-à-dire sur l’acquisition nécessairement graduelle de toutes les facultés et de toutes les aptitudes mentales, ce qui jettera une vive lumière sur l’origine de l’homme et sur son histoire. » (Conclusion de l’Origine des espèces, 1859)

__ Dès lors, toutes les facultés et aptitudes mentales de l’homme – y compris les plus hautes vertus et les plus profondes spiritualités – ne sont pour Darwin que le fruit de la nature !

__ Cette conception s’oppose évidemment aux notions catholiques relatives à l’âme, à sa création particulière, à la grâce etc. Darwin est bien le promoteur de cette Psychologie évolutionniste qui est, et de loin, de toutes les ramifications du darwinisme, l’idéologie la plus dangereuse pour l’avenir du christianisme puisqu’elle naturalise toutes les vertus chrétiennes.

__ Il faut reconnaître que Darwin se montre ici prophétique (et précurseur), comme l’atteste les citations contemporaines suivantes, choisies parmi des dizaines d’autres similaires, et toutes relatives à la montée de ladite « PSYCHOLOGIE EVOLUTIONNISTE », dont on ne peut dire si la pire facette est sa volonté d’enraciner les vertus dans l’animalité, de légitimer une perpétuelle relativisation de la morale au nom de son l’évolution, ou encore, son lamentable utilitarisme :

• « Je suis d’accord avec Darwin qui, dans The Descent of Man conçoit la moralité comme dérivée de la sociabilité animale » ;
« Après tout, l’idée que nous descendons de créatures velues aux longs bras, ne représente que la moitié du message de la théorie évolutionnaire. L’autre moitié est la continuité avec toutes autres formes de vie. Nous sommes des animaux non seulement dans notre corps, mais aussi dans notre esprit. Et cette idée peut s’avérer plus difficile à avaler. » […]
« Ce que l’on observe depuis plus d’une dizaine d’année c’est qu’il est rare d’entendre proclamer le fait que l’homme soit unique » (Frans de WAALS, Professeur de Psychologie / Emory Univ. – 2009 & 2010).
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• « Les sentiments et les conduites morales existent au-delà de nous-mêmes en tant que produits d’une force impersonnelle appelée « évolution ». » […]
[Nous] « pouvons améliorer les systèmes éthiques développés il y a des milliers d’années. » […] « Nous pouvons construire un système éthique qui génère une moralité qui n’est ni dogmatiquement absolue, ni déraisonnablement relativiste : une morale provisoire » (Michael SHERMER, adj. Pr. / Claremont Univ. Président de la Skeptic Society – 2004).
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• … si vous commencez vos activités humanitaires avant vingt ans, vous en moissonnerez encore les bénéfices pour votre santé soixante ou soixante-dix ans plus tard. » […]
« Un comportement généreux est étroitement associé avec des risques réduits de maladie et de mortalité et un taux plus bas de dépression. » […]
« …les données scientifiques suggèrent qu’il n’y a pas de relation linéaire entre l’ampleur du bénévolat et les bénéfices de santé que l’on peut en retirer : c’est-à-dire que plus de volontariat [caritatif] n’entraîne pas forcément de plus grands bénéfices. Mais il y a un « seuil d’altruisme volontaire » qu’il est nécessaire d’atteindre pour obtenir des bénéfices de santé substantiels, et une fois que ce seuil est atteint (environ 2 heures par semaine) aucun bénéfice supplémentaire n’est à attendre » (!) (Stephen G. POST, Pr. Bioéthique médicale / Case Western Reserve Univ., Pdt. de « The Institute for Research on Unlimited Love », filiale de la « Templeton Foundation », 2008).

__ Mais cet utilitarisme de boutiquier mesquin n’est-il pas déjà sensible, chez Darwin lui-même lorsqu’en 1838 (il a 30 ans) pesant le pour et le contre de son éventuel mariage qui surviendra l’année suivante, il évalue, dans son carnet personnel la rentabilité de l’état matrimonial : Dans la rubrique des « avantages », il évoque une compagne aimante tenant la maison, charmante par sa conversation et ses dons musicaux etc. Puis, trêve de romantisme, il ajoute très prosaïquement : – « Ces choses sont bonnes pour la santé. »  Dans la rubrique des « inconvénients », il note symétriquement : – « Si beaucoup d’enfants, obligation de gagner de quoi vivre (mais alors c’est très mauvais pour sa propre santé de trop travailler) ».

__ Après avoir évoqué l’époque où il pouvait se dire théiste et avait les croyances correspondantes Darwin poursuit :

– « Cette conclusion [la foi…] depuis ce temps est devenue [pour moi] progressivement, avec de multiples fluctuations, de plus en plus faible. De plus, se présenta la raison suivante de douter : l’esprit de l’homme – qui, comme je le crois absolument, s’est entièrement développé à partir d’un esprit aussi élémentaire que celui que possèdent les animaux les plus inférieurs – peut-il être digne de confiance lorsqu’il tire des conclusions [métaphysico-religieuses] de cette importance ?  [telle que la Foi]

__ Ainsi la source de notre entendement, qui n’est donc, d’après Darwin, qu’un cerveau de primate amélioré, ferait paradoxalement peser des doutes beaucoup plus sur les options spiritualistes que sur les options matérialistes comme le darwinisme ! Quant aux notions de Révélations et de Grâce, il les ignore, n’osant les récuser trop ouvertement.
Mais écoutons-le développer son argumentaire à l’aide d’une analogie paradoxale :

– « Ces conclusions ne peuvent-elles être le résultat du rapport de cause à effet qui est pour nous prépondérant en tant que nécessaire, mais qui, probablement, dépend surtout d’un conditionnement familial. Nous ne pouvons pas non plus ignorer l’effet probable de la constante inculcation de la croyance en Dieu dans l’esprit des enfants, produisant un effet si important et peut-être définitivement inscrit dans leur cerveau non encore pleinement développé, de telle sorte qu’il serait pour eux [devenus adultes] aussi difficile de se débarrasser de leur croyance en Dieu, que pour un singe de se débarrasser de sa peur instinctive et de la haine des serpents. » (Autobiography, écrit en 1876, N. Barlow, p.93, Collins, 1958)

__ Cette assimilation cynique, entre le rapport de l’homme à la Foi en Dieu, d’une part, et celle du singe à la peur des serpents, d’autre part, sentait délibérément le souffre. Aussi, en 1885, son épouse, la pieuse Emma DARWIN, consternée par ce qui lui apparaissait comme une choquante grossièreté à l’encontre de la foi, fit la demande suivante auprès de son fils Francis DARWIN, chargé de l’édition de l’autobiographie paternelle :

– « Mon cher Frank, il y a une phrase dans « l’Autobiographie », dont je désirerais beaucoup qu’elle soit omise [délibérément], d’une part parce que l’opinion de votre père, comme quoi toute moralité s’est développée par l’Évolution, m’est pénible, mais aussi parce que cette phrase dans son contexte heurte en quelque sorte – et présente une opportunité pour signifier, quoiqu’injustement*, qu’il considérait toutes les croyances spirituelles comme rien de plus que les aversions ou attachements héréditaires, tels que la peur des singes à l’égard des serpents » (Emma Darwin, A Century of Family Letters, by her daughter H.E. Litchfield, Cambridge Univ. Press, Vol. II, p. 360, 1904).
http://darwin-online.org.uk/content/frameset?viewtype=side&itemID=F1552.2&pageseq=1
[* N.B. : « injustement », c’est évidemment ce que souhaite la veuve de Darwin, se souvenant sans doute des circonlocutions qu’il employait en privé pour rassurer sa fervente épouse, chroniquement inquiète de la portée subversive de ses « audaces » philosophiques ; cependant l’œuvre finale de Darwin y compris ses lettres à leurs enfants ne confirme pas la légitimité d’un tel « bémol ».]

3°) LE RAPPORT À LA RELIGION

__ Venons-en aux propos de tel éminent Jésuite, Professeur de Philosophie de la Nature auprès de l’université pontificale Grégorienne et coorganisateur du colloque romain « Evolution biologique, faits et théories » (2-7 mars 2009). Il affirme sur Zenith (23.02.2009) à propos de Darwin : –

« …il a pris ses distances vis-à-vis de l’Eglise pour des raisons personnelles : principalement la mort de sa fille qui lui a semblé une grande injustice et a contribué à l’éloigner de la foi. »

__ Or cette distanciation est très antérieure à ce cruel décès survenu en avril 1851. En effet les propos corrélatifs de l’incroyance apparaissent très tôt dans les carnets de jeunesse de Darwin !
Certains de ses propos, très significatifs, témoignent qu’il a, durant une importante partie de sa vie, réprimé l’expression de ses sentiments matérialistes, voire cyniques, sans doute pour ménager sa femme (épousée en 1839) ainsi que l’opinion publique dominante, encore très largement chrétienne :

– « Platon dit dans le « Phédon » que nos idées nécessaires proviennent de la préexistence de l’âme, et ne dérivent pas de l’expérience – il faut lire « singes » en place de préexistence. » (Carnet A, 1837 [Darwin, célibataire n’a alors que 29 ans, 2 ans après la fin de la croisière sur le Beagle])
– « Que la liberté soit un leurre général est évident. […]» (Carnet M, 1838)
– « Pourquoi la pensée, qui est une sécrétion du cerveau, est-elle plus admirable que la gravité, en tant que propriété de la matière ?»
– « L’homme dans son arrogance se croit une grande œuvre digne de l’intervention d’un dieu. Il est plus humble et je pense plus vrai de le considérer comme généré à partir des animaux. » [Donc généré sans intervention divine]
(↕ Carnets de notes « de jeunesse », 1838)
– « L’origine de l’Homme est prouvée. Celui qui comprend les babouins fera pour la métaphysique plus que Locke. […] Nos ancêtres sont à l’origine de nos mauvaises passions ! Le diable, sous l’apparence du babouin, est notre grand-père. »

Évoquant la croyance religieuse, Darwin précise encore :

– « Les pensées (ou plutôt les désirs) étant héréditaires, il est difficile d’imaginer que ce soit [dû à] autre chose qu’à la structure héréditaire du cerveau ; analogiquement, ceci implique l’organisation [généralisée, c-à-d. la fabrication de la religion] de l’amour de la déité.
Puis, s’apostrophant lui-même avec humour ‒ à moins qu’il n’imagine le type de réaction qu’aurait Emma (alors sa fiancée) ‒ il ajoute : « Oh toi, matérialiste ! »  (Carnet C, p.166, printemps 1838).

__ Darwin a alors 30 ans, sa petite « Annie », atteinte de tuberculose, dont le décès en 1851, certes, le traumatisera, et où certains chrétiens veulent, à tout prix, voir la source principale de son éloignement de la religion, n’est pas encore née !
Nonobstant, le professeur Jésuite, précédemment évoqué, continue à innocenter Darwin : – « … il n’a jamais été un athée qui utilise ses convictions religieuses contre la foi… »
Et pour cause, Darwin avait très peu de conviction religieuse (si ce n’est négatives), mais il entendait bien propager ses convictions scientifiques en espérant qu’elles saperaient la religion. Nous verrons qu’il se souciait même de l’efficacité des modalités à employer.

__ Il est vrai que ces positions de Darwin ne sont pas flagrantes car il était d’une prudence extrême (jusqu’à la duplicité), connaissant la puissance de l’Église Anglicane ; et cette prudence était encore renforcée par le souci – tout à son honneur – qu’il avait de ne pas trop perturber sa vie familiale – son épouse étant d’une grande piété (quoiqu’Unitarienne, c’est-à-dire : niant la Sainte Trinité).

__ En ce qui concerne la religion, DARWIN adopta d’emblée une stratégie dissimulatrice, voire hypocrite, si l’on prend en compte son désir latent d’attaquer le christianisme :

– « Avant que je ne me marie [en 1839], mon père me conseilla de dissimuler soigneusement mes doutes [concernant la religion], car, disait-il, il avait vu bien des souffrances dans les couples à cause de cela. » (Autobiography of Charles Darwin, N. Barlow, Collins, 1958)
– [Je dois] « éviter de montrer à quel point je crois au matérialisme. » (Cité par Pierre Thuillier in « Les ruses de Darwin« , La Recherche., 7.1979)
– « Il y a bien des années, un ami me conseilla énergiquement de ne jamais introduire quoi que ce soit de relatif à la religion dans mon œuvre, si je voulais faire progresser la science en Angleterre… » (Cambridge Manuscripts)
– « Je viens de lire la vie de Voltaire par John Morley, il insiste fortement sur le fait que les attaques directes contre le christianisme (même écrites avec la merveilleuse force et la vigueur de Voltaire) ne produisent que peu d’effet permanent – ce qui est vraiment bon [efficace] semble de se limiter aux attaques non- frontales, progressives et discrètes. » (Lettre n° 9105 à son fils : George DARWIN 21.10.1873)

__ Déclinant la proposition de dédicace d’écrits marxistes par le gendre de Karl Marx, Edward AVELING (en octobre 1880), Darwin expose cependant l’avantage stratégique des attaques non frontales à l’encontre de la religion chrétienne :

– « Quoique je sois un avocat enthousiaste de la liberté d’opinions dans tous les domaines, il me semble que les arguments directs contre le christianisme ou le théisme n’ont quasiment aucun effet sur le public, et que la libre pensée sera mieux promue par une instruction éclairante, progressive, de l’entendement humain, suivant les progrès de la science. »  Il précise enfin les raisons « domestiques » de sa prudence :
– « C’est pourquoi j’ai toujours évité d’écrire sur la religion et me suis confiné dans la science. Peut-être ai-je été trop fortement sensible à la pensée des tracas que cela pourrait causer à certains membres de ma famille, si d’une façon ou d’une autre je prêtais mon concours à des attaques directes contre la religion. » (Réponse à Edward AVELING, 13.10.1880)

__ Au demeurant, Marx – qui en 1861 écrivait à Ferdinand Lassalle : « Le livre de Darwin est très important et me convient comme base de la lutte historique des classes » − envoya à Darwin un exemplaire de le 2de édition du Capital, ainsi dédicacé : “A M. Charles Darwin, de la part de son sincère admirateur, Karl Marx”.  Cette admiration s’ajoutait à celle d’Engels qui, le premier, dès 1859, avouait à Marx : « Darwin, que je suis juste en train de lire, est formidable. »

__ Mais les rapports de Darwin avec le développement du communisme ne s’arrêtent pas là. Évoquons la scène qui se passa dans l’école paroissiale de Gori (au cœur de la Géorgie) en1890 : deux jeunes adolescents discutent entre eux de leurs enseignants orthodoxes ; Iossef qui a tout juste 14 ans à l’ascendant sur son camarade et lui affirme :

« Tu sais, ils se moquent de nous. Il n’y a pas de Dieu …  Je vais te prêter un livre à lire il te montrera que le monde et toutes les choses vivantes sont complètement différentes de ce que tu crois. Et toute cette histoire autour de Dieu n’est qu’un pur non-sens. Ce livre, il faut le lire ! »

Et le jeune Djougachvili, futur Staline, tendit à son camarade le livre de Darwin sur l’origine des espèces ! (in : E. Yaroslavsky, « Landmarks in the Life of Stalin », p. 8+, Foreign Languages Ed., Moscou, 1940). On comprend ainsi pourquoi le futur séminariste qu’il devint, bien que poussé vers la prêtrise par sa pieuse mère, finit par être expulsé du séminaire. Et l’on entrevoit les racines d’un athéisme qui participa à la persécution et au martyre de millions de chrétiens. Voilà un exemple, certes inattendu, de l’efficacité de la stratégie antichrétienne indirecte prônée par Darwin !

__ Il n’y a pas lieu ici de développer, les apports de Darwin au développement du communisme planétaire, dont l’antichristianisme fut une caractéristique majeure, mais il est utile de rappeler les positions de deux de ses principaux artisans. Trotski, l’inventeur de la révolution permanente, était un fervent partisan des théories darwiniennes : « L’idée d’évolution et de déterminisme – c’est-à-dire l’idée d’un développement graduel conditionné par les caractéristiques du monde matériel – s’empara complètement de moi. Darwin, pour moi, se tenait comme un puissant gardien de l’entrée du temple de l’Univers. J’étais fasciné par sa pensée… »  Il en déduisait un athéisme irrécusable : « Je refuse absolument de comprendre comment une théorie de l’origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle et sexuelle, et une croyance en Dieu peuvent trouver place dans une seule et même tête. » [in : J. Bergman, The Darwin Effect : It’s influence on : Nazism, Eugenics, Racism, Communism, Capitalism & Sexism, p.289, 2014].

__ Quant à Mao Tsé-Toung qui affirmait : « Le socialisme chinois est fondé sur Darwin et la théorie de l’évolution », ce n’étaient pas là de vains propos, et Mgr O’Gara qui évangélisa en Chine pendant 17 ans et connu ensuite les prisons maoïstes, rapporte qu’effectivement : « Les Chinois comptaient sur la théorie évolutionniste de Charles Darwin pour miner les fondements de la religion de millions de croyants. » [in : K. Mehnert, Mao est mort : la succession, trad. Fayard, 1978].

__ En résumé, Darwin aura, durant une grande partie de sa vie, dissimulé ses ressentiments antireligieux, surtout pour ménager sa vie familiale et l’opinion publique. Au demeurant, nous avons vu qu’il conseillait son fils George (astronome) sur la meilleure façon d’attaquer la religion ! Certains de ses thuriféraires passent outre cette duplicité, y compris l’éminent évolutionniste, professeur à Harvard) que fut Stephen J. Gould qui, jouant sur les mots, écrit : « jamais Darwin n’affirma que le fait de l’évolution impliquât la non-existence de Dieu ».  [in : Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », p. 177, 2000].)  Mais Darwin savait trop bien qu’affirmer une chose qui heurte le lecteur est mille fois moins efficace que d’accumuler des arguments, fusent-t-ils biaisés, amenant le même lecteur à se poser certaines questions sur ses croyances.

__ Malgré tout cela, en conclusion de son propos relatif à Darwin, notre professeur de philosophie de la Grégorienne affirme froidement : « Sa théorie scientifique en tant que telle n’a rien à voir avec l’existence ou pas de Dieu, car nous sommes sur un tout autre plan. »  On ne peut douter qu’il en soit ainsi dans la pensée de ce Père Jésuite, mais il en va différemment dans d’autres esprits qui ont fait l’Histoire, à, commencer par celui de Darwin !
De fait, les professions de non-foi de Darwin, en rapport avec ses thèses scientifiques existent bel et bien :

– « Désormais, après la découverte de la sélection naturelle, l’idée d’une puissance supérieure ne se justifie plus. »
– « Le vieil argument du dessein dans la nature, […] ne tient plus, maintenant que la loi de la sélection naturelle a été découverte. […] Il ne semble pas y avoir plus de dessein dans la variabilité des êtres vivants et dans la sélection naturelle que dans la direction du vent. »
Finalement, Darwin exprimera crûment ses convictions, sur le tard :
– « Le vrai matérialisme fait de Dieu une impossibilité, de la révélation une vue de l’esprit, et de la vie future une absurdité. » (Juin 1879)
De plus Darwin précise bien que cet athéisme ne fût pas un basculement passionnel, mais le fruit d’une lente maturation intellectuelle :
– « L’incrédulité gagna sur moi très lentement, mais elle fut à la fin, complète, […] Je n’ai jamais douté depuis, même une seule seconde, que ma conclusion ne fut correcte. » (in Autobiography, écrite vers 1876, mais prudemment publié 6 ans après sa mort !)

__ Rien d’étonnant, donc, à ce que les instrumentalisations du darwinisme par l’antichristianisme contemporain soient légion, ainsi que l’exprimait, par exemple, le plus doué des évolutionnistes de la fin du XXe siècle, S. J. Gould (lequel n’est cependant pas à une contradiction près !) : « Constamment, depuis Darwin, nous nous rappelons que nous n’avons pas été créés à l’image d’un Dieu bienveillant. »

__ Son collaborateur le plus important, Niles Eldrege (Conservateur au Museum des E.U.) est encore plus direct : « Darwin fit plus pour la sécularisation de l’Occident, qu’aucun autre penseur isolé au cours de l’Histoire. »

__ En ce qui concerne la question de la souffrance au regard du problème de l’existence de Dieu, Darwin note encore :

– « Une telle souffrance est fort compatible avec la croyance en la Sélection Naturelle qui n’est pas parfaite dans ses actions, mais tend seulement à rendre chaque espèce aussi performante que possible dans la bataille pour la vie avec les autres espèces, dans des circonstances changeantes et étonnamment complexes. »
(Par-contre) :
– « Un Dieu qui créerait l’univers, ne peut apparaître à nos esprits frappés de finitude que comme omnipotent et omniscient, alors cela révolte notre entendement de devoir supposer que sa bienveillance, elle, n’est pas infinie ; quel avantage peut-il y avoir dans la souffrance de millions d’animaux inférieurs et ce depuis des temps immémoriaux ? »
– « Le très vieil argument de la présence de la souffrance comme allant à l’encontre de l’existence d’une cause première intelligente, me semble très puissant ; cependant… la présence de beaucoup de souffrance est parfaitement congruente avec la conception comme quoi tous les êtres vivants se sont développés au travers de la variabilité et de la sélection naturelle. » (Autobiography, ~ 1876, édition posthume, 1888)

__ Notre interprétation du darwinisme, comme marquant une opposition notable avec la conception chrétienne de l’homme, est confirmée par l’un des meilleurs analystes du bouleversement philosophique apporté par Darwin : Jean-Claude AMEISEN (1951- , Pr. de Médecine à l’Université de Paris, darwinien, membre du Comité National d’Éthique – et aucunement religieux) :

– « Darwin avait été bouleversé par sa propre théorie. Et il n’en publiera rien pendant 20 ans. Dans ses carnets secrets, au moment où il élabore sa théorie, à l’âge de 28 ans, il note [en espagnol, par souci de dissimulation] « Cuidado » (sois prudent) ; et : le tissu entier se déchire et s’effondre ». Puis : « mais l’être humain – le merveilleux être humain est une exception« .  Et, trois lignes plus bas : « non, il n’est pas une exception« . » (Dans la lumière et les ombres, Darwin et le bouleversement du monde, Fayard, 2008)

__ Ajoutons que c’est peu après que Darwin écrira froidement : « Je n’abandonnai le christianisme qu’à l’âge de 40 ans » (soit vers 1848).
Voilà une indéniable stratégie du long terme. Dans une société cléricalisée, il valait mieux avoir une notoriété déjà bien assise pour prendre le risque d’une telle marginalité quant à la religion dominante, prudence oblige !

__ Cet antagonisme entre conception strictement darwinienne de l’évolution et christianisme est même revendiqué par les athées laïcistes. Allant faire un cours à l’IUFM de Paris, en 1993, je pris une brochure officiellement distribuée aux professeurs de l’enseignement secondaire. J’eus la surprise d’y lire : « Le professeur de biologie en enseignant l’évolution est le fer de lance de l’anticléricalisme. »  Cette déclaration est certes partiale, mais elle démontre qu’à tout le moins les thèses réductrices darwiniennes sont facilement mobilisables au profit de l’anti-théisme… comme Darwin le pensait lui-même, ainsi que nous l’avons vu.

__ Il faut d’ailleurs reconnaître que son approche scientifique délibérément réductrice a favorisé ce délabrement spirituel, tout d’abord en son for intérieur lui-même. Un juriste et historien, Douglas Linder (Pr. Univ. Missouri) insiste, en 2004, sur cette progressive et irréversible automutilation spirituelle de Darwin. Auparavant, et tout particulièrement lors de ses confrontations aux somptuosités de la Nature : « Darwin se souvenait d’avoir été rempli de « la conviction qu’il y a dans l’homme, plus que le simple souffle de son corps ». [Mais] sa compréhension de la sélection naturelle et les années passant l’avaient vidé de ces sentiments. Il le déplorait : « Mais maintenant, les plus grandes scènes [de la Nature] n’entraîneraient plus en mon esprit aucun de ces sentiments et convictions ». On peut vraiment dire que je suis comme un homme qui ne verrait plus les couleurs… ». D’ailleurs, « Charles Darwin comprit mieux que quiconque combien sa théorie de l’origine des espèces menaçait les croyances religieuses courantes. Il parlait de lui-même comme de ”l’aumônier du Diable” et se plaignait que la publication de sa théorie soit ressentie comme la « confession d’un meurtre » [celui de Dieu !]. » Enfin, dans sa propre famille « Il savait pertinemment combien ses opinions perturbaient sa pieuse épouse » – cf. http://law2.umkc.edu/faculty/projects/ftrials/conlaw/darwinc.html.

__ On pourrait donc être tenté de dire que la foi du chrétien Darwin fut la première victime du darwinisme, si un doute ne subsistait quant à l’antériorité relative de ses conceptions scientiste et de ses opinions philosophiques matérialistes cachées. Ce seraient, en fait, ces dernières – soigneusement dissimulées pour des raisons stratégiques – qui auraient été déterminantes, le scientisme n’étant qu’un instrument secondaire de persuasion et de camouflage.

__ C’est du moins ce que suggère un spécialiste estimé de l’histoire des idées scientifiques. Le philosophe Pierre THUILLIER (†1998) fut Professeur d’épistémologie à l’Université de Paris-Diderot. Historien des Sciences., darwinien, agnostique, il fut – dès son origine – le collaborateur attitré de la très « anti-spiritualiste » revue scientifique « La Recherche« .  Ses remarques sont limpides et d’une grande lucidité :

– « il y a une grande différence entre le Darwin « privé » et le Darwin « public ». […]. En plusieurs cas, il semble bien que Darwin ait délibérément déguisé son propre personnage. »
– « Darwin pensait qu’il n’était pas toujours opportun qu’un homme de science étale au grand jour toutes ses idées. […] Il y a donc […] chez Darwin […] un certain cynisme. »
– « Son grand objectif est de rendre acceptable sa théorie de l’évolution.  Dans l’Angleterre de son temps, cela exigeait une certaine prudence. D’autant que ses présupposés étaient « matérialistes », comme il le dit lui-même à plusieurs reprises. Ce qui signifiait que, à ses yeux, l’homme était tout à fait analogue aux animaux. »
– « Darwin, dès 1838 [seulement âgé de 30 ans !], avait formé le projet de rendre compte de l’apparition de l’homme dans le cadre d’une métaphysique matérialiste ; c’est-à-dire explicitement opposée à celle du christianisme. »
– « Darwin a jugé bon, dans « l’Origine des espèces » [à partir de la 2e édition] de concéder un certain rôle au Créateur…En privé, toutefois, il reconnaissait que c’était là une tricherie. »
– « Plus tard, prenant Darwin pour un naïf empiriste, certains s’imagineront que « l’Origine des espèces » a été conçue dans une stricte neutralité idéologique. Au fond, Darwin ne l’aurait pas fait exprès : la théorie de la sélection naturelle serait « matérialiste » par ses conséquences, mais sans que son auteur l’ait voulu.  Cette manière de présenter les choses est insoutenable. » (« Les ruses de Darwin« , in La Recherche, n°102, 07-08, 1979).

Épilogue :

__ Il est aussi piquant que navrant de voir qu’un philosophe agnostique pouvait tenir ce discours éclairé, objectif, voici trente ans, et qu’aujourd’hui, nombre de penseurs catholiques, pour des raisons obscures, présentent à nouveau Darwin de cette « manière insoutenable »…
La philosophie chrétienne est une nécessité et une belle entreprise, encore faut-il qu’elle se penche pour les éclairer, sans biaiser, sur des faits tels qu’ils sont et non tels que l’on désirerait qu’ils soient, que ce soit : par ignorance, par irénisme, par conformisme, ou par lâcheté.

__ Quant à la charité chrétienne, elle peut conduire à faire du bien aux ennemis du christianisme, mais aucunement à nier leur existence ou refuser de voir leur hostilité ; comme l’a parfaitement exprimé le sociologue Julien Freund : « l’ennemi, c’est celui qui nous désigne comme tel, en premier ».

__________________
[1] Voir à ce sujet la Postface que j’ai écrite pour La boîte noire de Darwin, Presses de la Renaissance, 2009.

[2] Omis dans ledit exposé du philosophe belge !

[3] Note du site EEChO : il semble qu’il s’agisse du philosophe Dominique Lambert, professeur aux Facultés universitaires de Namur (Belgique) et au Grand Séminaire de la même ville (le seul qui reste dans la partie francophone du pays).

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5 thoughts on “Darwin et son « Évolution », face à la pensée chrétienne

  • 20 avril 2019 at 5 h 01 min
    Permalink

    Bonjour, y a t’il un travail sérieux qui démonte la théorie de l’évolution de Darwin et qui soit recevable par la raison ?

    Reply

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